Accueillir les migrants, une décision économiquement pertinente

Philip Schellekens [Georgi Gotev]

L’immigration représente une opportunité pour les pays riches, estime Philip Schellekens, auteur d’un rapport sur la démographie pour la Banque mondiale.

Philip Schellekens est premier économiste au sein du groupe de la Banque mondiale. Il est l’auteur du rapport de suivi mondial pour 2015 et 2016.

Pour ce rapport de suivi mondial 2015/2016, sur la démographie ?

Il n’y a eu aucun rapport de la Banque mondiale sur la démographie depuis 30 ans. Or les tendances démographiques ont énormément changé. Il y a quelques décennies, la population mondiale augmentait de 2 %. Aujourd’hui, l’augmentation n’est plus que de 1 %, et en 2050 elle sera de 0,5 %. La population mondiale vieillit donc à une vitesse jamais vue auparavant. La part de la population en âge de travailler a atteint un pic de 66 % en 2012 et est à présent en déclin. Le nombre total d’enfants dans le monde se stabilise autour de 2 milliards.

Le changement est radical. Les tendances sont très différentes d’il y a trente ans, mais notre perception de la démographie a aussi changé.

Dans le passé, nous nous inquiétions des explosions de population. Aujourd’hui, étant donné le changement des tendances et des théories, nous envisageons la démographie comme un véhicule de développement. Si les politiques adéquates sont mises en place, l’augmentation démographique peut être très positive.

Le monde lui-même a bien sûr changé aussi, il est devenu plus connecté, mondialisé. L’évolution démographique interagit avec certaines caractéristiques du contexte mondial : les flux de capitaux sont beaucoup plus libres, les échanges commerciaux se sont mondialisés, le marché du travail s’est internationalisé davantage.

C’est pour cela que nous avons décidé de faire un rapport sur la démographie. La deuxième partie du rapport utilise les toutes dernières prévisions de population de l’ONU, qui datent de juillet 2015. La première partie du rapport se concentre sur la pauvreté, les inégalités, le partage des richesses. Nous avons utilisé les données des sondages des ménages de plus de 100 pays pour arriver à nos conclusions.

Vous avez souligné que la démographie peut être un véhicule de développement, si les politiques adéquates sont mises en place.

Au niveau mondial, la démographie évolue rapidement. Au premier coup d’œil, on voit un vieillissement rapide de la population et une croissance démographique lente, mais si on creuse un peu, il y a une grande variété de situations diverses. Dans ce rapport, nous avons donc développé une nouvelle typologie de l’évolution démographique. Nous avons divisé les pays en quatre catégories. Premièrement, les pays pré-dividende démographique, où la fertilité des femmes est de plus de quatre, comme au Niger, par exemple, où les femmes ont en moyenne 7,6 enfants. Dans ces pays, la population en âge de travailler devrait augmenter d’ici 2030.

Viennent ensuite les pays en situation de dividende précoce, où le taux de natalité a chuté en-dessous de quatre et où un grand nombre de personnes s’apprêtent à entrer sur la marché du travail. Ces pays ont l’occasion de profiter du premier dividende démographique, une augmentation temporaire des activités économiques. C’est le cas de l’Éthiopie, par exemple.

Il y a ensuite les pays en situation de dividende tardif, comme le Brésil, où la population vieillit rapidement, où la population en âge de travailler devrait chuter d’ici 2030 et où le taux de natalité a dégringolé.

Enfin, les pays post-dividende. Le dividende démographique y a déjà été utilisé et la natalité est tombée sous le seuil de remplacement de 2,1.

Le monde est donc caractérisé non seulement par une évolution démographique importante, mais aussi par des changements démographiques extrêmement différents, beaucoup plus variés que par le passé. Les pays vieillissants vieillissent beaucoup plus rapidement qu’avant.

Les graphiques du rapport illustrent bien cette réalité. Les pays de pré-dividende et de dividende précoce représentent environ 90 % de la pauvreté dans le monde. Ce sont ces centres de pauvreté qui ont besoin de se développer. Les moteurs de la croissance mondiale sont affaiblis par les tendances démographiques.

L’un de nos arguments concerne les politiques nationales. Pour les pays en pré-dividende, la plus grande priorité est d’abaisser le taux de natalité et d’assurer une meilleure éducation des filles, une meilleure communication sur la contraception, des programmes de santé efficaces et l’émancipation des femmes, un point essentiel.

Les pays en dividende précoce, où un grand nombre de jeunes entrent sur le marché du travail, doivent s’assurer que ces jeunes sont équipés des compétences nécessaires et créer de l’emploi. Sans cela, on risque une déstabilisation politique et sociale, comme ça a été le cas lors du printemps arabe.

Pour les pays en dividende tardif, la priorité est de mettre en place une croissance durable de la productivité. Au Brésil, par exemple, où le déclin de la croissance démographique crée des turbulences, il faut plus profiter de l’innovation.

Enfin, pour les pays en post-dividende, la question est d’adapter les politiques et les systèmes sociaux au vieillissement de la population, afin qu’il puisse être sain et productif. À long terme, comme la durée de vie augmente, l’âge de la retraire devra être élevé et les systèmes sociaux devront évoluer pour se préparer à une nouvelle réalité. Les systèmes de santé devraient également être modifiés. Il faut adapter tout l’éventail de services sociaux nécessaire à la transformation d’une société où l’éducation, importante pour les jeunes, prime, à une société qui fournit des soins de santé adaptés à l’épidémiologie changeante de ces pays.

Il y a une grande opportunité d’arbitrage démographique. Le monde doit collaborer plus étroitement sur les questions des flux de capitaux, des échanges commerciaux et spécialement de l’immigration. Ce rapport représente donc un appel à davantage d’ouverture dans ces trois domaines. Comme les pressions démographiques se manifesteront de manière inégale, les pays peuvent prendre des décisions qui leur seront très bénéfiques, surtout en ce qui concerne les flux de migrants. S’ouvrir davantage aurait de très grands bénéfices sociaux, si les marchés du travail pouvaient s’internationaliser encore plus.

La crise de l’immigration qui frappe l’Europe pourrait-elle donc être perçue comme une aubaine ?

Il s’agit très clairement d’une chance pour les pays d’accueil, dont la population est vieillissante et qu’un tel apport de travailleurs, quelles que soient leurs motivations, représente un gain potentiel. Accueillir les migrants n’est pas seulement moralement juste, c’est aussi une bonne décision économique.

Je doute cependant qu’il s’agisse d’une bonne chose pour les pays dont proviennent les migrants…

Il s’agit aussi là d’une idée fausse largement répandue. Les études sérieuses menées sur le sujet fait la distinction entre les effets de l’immigration sur les habitants des pays d’origine, les effets sur les habitants des pays d’accueil, et les effets sur les migrants eux-mêmes. Ces études montrent que les plus grands bénéficiaires de l’immigration sont les migrants eux-mêmes. Dans les cas étudiés, leur revenu triple quand ils s’installent dans leur nouveau pays.

Pour les pays d’origines, si les migrants sont peu qualifiés et représentent un surplus de main-d’œuvre, cela n’a pas d’impact négatif important. S’il s’agit de travailleurs qualifiés, c’est plus compliqué. Mais même à la question de savoir à quel point l’immigration qualifiée nuit à la productivité dans leur pays d’origine, la réponse n’est pas évidente.

Il n’est en effet pas évident qu’il y ait un épuisement du capital humain, selon le phénomène de recrutement de cerveaux. Quand l’immigration est une possibilité, cela encourage les gens à se mieux former, afin de pouvoir s’installer dans un autre pays, ce qui est positif.

Pour le monde dans son ensemble, il serait bénéfique à moyen et long terme que l’immigration ait lieu, comme le souligne clairement le rapport, qui montre que les pressions démographiques seront de plus en plus diverses. Les tensions entre pays pauvres et pays moteurs de la croissance mondiale, où la population vieillit, ne cessera d’augmenter. Tous les pays doivent donc collaborer, et l’immigration a un rôle important à jouer.

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