Christos Stylianides: « La communauté internationale a sous-estimé la menace Ebola »

Christos Stylianides

Christos Stylianides [Parlement européen/Flickr]

Alors que le monde doit faire face à de nombreuses crises, l’Union européenne doit améliorer sa gestion des crises humanitaires, en articulant davantage aide humanitaire et aide au développement, a expliqué le commissaire Christos Stylianides à EURACTIV dans un entretien exclusif.

Christos Stylianides a commencé comme chirurgien-dentiste, avant de rejoindre le gouvernement de la République de Chypre et de devenir un législateur. Il a été élu eurodéputé lors des élections européennes de 2014 et a rejoint le PPE. Christos Stylianides a été nommé commissaire à l’aide humanitaire et à la gestion de crise. Les dirigeants européens l’ont nommé coordinateur Ebola de l’Union le 24 octobre dernier.

Les dernières nouvelles sur la lutte contre Ebola sont alarmantes. Le nombre de nouvelles contaminations et de victimes en Sierra Leone continue d’augmenter. La réponse de la communauté internationale est-elle inadaptée ?

En effet, les chiffres sont alarmants : il y a près de 8000 cas en Sierra Leone. Une augmentation abrupte des contaminations a été enregistrée dernièrement dans ce pays. La situation s’améliore en revanche dans d’autres régions, par exemple au Liberia. Dans ces zones, là où les premières contaminations ont été répertoriées, le taux de nouvelles contaminations est en déclin, mais la maladie ressurgit dans divers points.

Ceci montre que nous sommes encore loin d’avoir vaincu la maladie. Notre action doit être renforcée, et nous devons être plus flexibles et plus mobiles.

Il est vrai que la communauté internationale a sous-estimé la menace. La bonne nouvelle, cependant, c’est que l’action internationale a augmenté depuis de façon significative ces deux derniers mois, et elle obtient des résultats. L’UE a réagi face à l’urgence dès le tout début en augmentant ses fonds humanitaires, en déployant des experts sur le terrain, en adaptant l’aide au développement. Mais l’attention internationale à l’égard de l’épidémie a gagné en acuité que ces derniers mois. C’est pour cela que les premiers intervenants étaient dépassés et ont eu des difficultés à faire face à l’ampleur de l’épidémie.

Mais pour que la réponse soit adaptée, nous devons continuer notre approche structurée autour de trois piliers : intensification, adaptation et durabilité.

Nous intensifions notre action tout le temps. Je salue le fait que les États membres envoient plus de travailleurs médicaux sur le terrain. Dans le cadre du Mécanisme de coopération pour la protection civile en lien avec les opérations du Centre de coordination de la réaction d’urgence, nous devons assurer des couloirs aériens et nous fournissons sans discontinuer l’Afrique occidentale. Nous finançons les tâches essentielles des organisations qui combattent l’épidémie sur le terrain et, bien sûr, la recherche pour un vaccin.

Nous nous adaptons. Quand il est devenu clair que l’évacuation médicale du personnel de santé international constituait une précondition pour le déploiement du personnel de santé international, la Commission européenne a mis en place le système Medevac qui garantit l’évacuation rapide de tout travailleur international de santé vers des hôpitaux situés en Europe quand cela est nécessaire. Ce qui encourage plus de personnel médical à rejoindre l’action et à la renforcer. Néanmoins, il faut de façon urgente plus de personnel.

Un autre enjeu de taille et de faire en sorte que l’action soit durable. L’engagement européen est fort et s’inscrit sur le long terme. Nous ne pouvons vaincre Ebola que si nous investissons dans la reconstruction des systèmes de santé des pays touchés et si nous nous attaquons aux effets sociaux de l’épidémie, telle que l’interruption de l’éducation.

Au bout du compte, cependant, la victoire sur Ebola ne peut être possible que si elle a lieu sur le terrain dans les trois pays touchés. C’est pour cela qu’il nous faut encourager une coopération plus étroite avec les pays situés dans la région d’Ebola. En fait, cette problématique sera inscrite à l’ordre du jour lors de la Réunion à haut niveau sur l’Ebola qui se tiendra au début de 2015.

La crise syrienne est dans sa quatrième année, et la situation s’aggrave actuellement. Pouvez-vous décrire les enjeux et nous dire les réponses qu’il faut apporter ?

La Syrie est en effet la crise humanitaire la plus grave dans le monde aujourd’hui. Plus de 12 millions de personnes sont dépendantes de l’aide humanitaire en Syrie, sans compter les 3,3 millions de réfugiés.

Collectivement, l’Union européenne est le premier donneur en matière d’aide auprès de la population syrienne, avec plus de 3 milliards d’euros versés jusqu’à ce jour.

L’action humanitaire est une lutte quotidienne : pour aider les gens dans des zones difficiles d’accès en Syrie, pour mobiliser les ressources en vue de répondre aux besoins humanitaires énormes et qui continuent de croître, pour soutenir les pays voisins qui accueillent des millions de réfugiés.

La seule solution ne peut être que politique et les seules qui peuvent la trouver ce sont les Syriens.

De nombreux enfants et de jeunes gens vivent durant des années dans des camps. Qu’est-ce qui est fait pour leur éducation, l’UE soutient-elle l’UNESCO sur place ? Pouvons-nous éviter une génération perdue ?

À l’intérieur du pays même, la moitié des 7.6 millions des personnes déplacées sont des enfants. Des millions d’autres sont des enfants réfugiés. Une génération entière grandit au milieu de la guerre et de la violence et manque de services fondamentaux, d’éducation et de protection.

L’Union européenne a l’obligation d’éviter qu’il y ait une génération perdue d’enfants syriens. C’est pourquoi nous soutenons pleinement la campagne intitulée « The No Lost Generation » (littéralement « la Génération non perdue » en français) de l’UNICEF.

Nous prêtons main-forte également aux enfants de Syrie avec des aides pour assurer leur survie et leur éducation. Un projet dont nous sommes particulièrement fiers est l’initiative « Les enfants de la paix » de l’Union européenne. Cette initiative a été entreprise en se fondant sur le Prix Nobel de la paix qu’elle a reçu en 2012. En 2014, l’initiative contribue à à créer des écoles et à fournir en manuels scolaires et en cahiers, à assurer des zones sécurisées et à apporter un soutien psychologique à plus de 80 000 enfants frappés par la guerre, dont les enfants syriens.

L’accès du personnel humanitaire aux zones de conflit est de plus en plus difficile et dangereux. Existe-t-il une manière de procéder en vue de répondre à cette problématique ?

Les restrictions d’accès revêtent de nombreuses formes. Parfois, les acteurs humanitaires sont interdits par les forces contrôlant certaines zones de fournir leur aide. Parfois, ils sont directement visés.

Le travail des acteurs humanitaires est protégé par le droit international, qui rend obligatoire le respect des organisations humanitaires qui sont impartiales et indépendantes. Mais la grande majorité des attaques restent impunies.

L’Union européenne défend avec fermeté le respect des travailleurs humanitaires et du droit humanitaire international.

Le Soudan du Sud est devenu un pays en 2011, mais la guerre civile et la crise humanitaire y font rage. S’agit-il d’un pays oublié ?

Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un pays oublié : l’Organisation des Nations unies l’a mis en lumière en fixant le degré d’urgence « au niveau 3 », soit le plus élevé pour une crise humanitaire. Il n’est certainement pas oublié par l’Europe : cette année, la Commission a fourni plus de 110 millions d’euros en vue d’apporter une réponse à la crise humanitaire qui secoue le pays et une aide supplémentaire de 20 millions d’euros en vue d’aider les réfugiés soudanais dans la région. Nous allons débloquer 7.5 millions d’euros d’aide en plus avant la fin de 2014.

Qu’advient-il du programme « Volontaires de l’aide de l’UE », qui n’est pas encore opérationnel – si mes informations sont correctes ?

Une série de projets pilotes a été lancé et déjà 250 volontaires européens ont été entraînés et déployés dans plus de 40 pays à travers le monde. L’année prochaine, nous allons lancer un corps de volontaire accompli en se fondant sur les leçons apprises durant la phase pilote. Le but est d’avoir plus de 18 000 volontaires d’ici 2020. Le premier groupe sera choisi et déployé en 2015.

Pouvez-vous décrire votre expérience jusqu’à maintenant au sein de la Commission de Jean-Claude Juncker ? Le système de « clusters » fonctionne-t-il, et comment fonctionne-t-il? Et de quelle manière espérez-vous être « plus politique », le slogan sous lequel cette Commission s’est réunie ?

Jusqu’à ce jour, l’expérience s’est révélée riche et productive. Dans un temps très court, le collège des commissaires a pris des décisions importantes sous la direction du Président Juncker. Sa vision et sa détermination en vue de donner un nouveau départ à l’Europe constituent le principe directeur pour nous tous.

Dès le début, le but était d’avoir une Commission plus innovante et plus politique. Une Commission forte qui, en ces temps difficiles pour l’Europe, peut assurer le changement. Toujours dans le cadre d’une coopération étroite avec les États membres et le Parlement européen.

La décision d’organiser la Commission en « clusters » était sage et prudente. Il s’agit d’une approche de travail en équipe. Je peux vous assurer sans aucune hésitation que tous les commissaires participants entretiennent des relations de travail substantielles et fortes. La vice-présidente Federica Mogherini réalise un travail superbe en coordonnant notre action et en faisant la promotion des objectifs de la Commission. C’est exactement ce dont nous avons besoin afin de faire face aux enjeux actuels et de réussir, enfin d’apporter un changement positif et réel à tous les citoyens européens.

Interview réalisée par Georgi Gotev

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