« La stratégie d’aide chinoise est beaucoup plus efficace que celle de l’UE »

Jeffrey Sachs

L’UE doit cesser de poser des conditions politiques et humanistes son aide au développement, selon l’économiste Jeffrey Sachs. Et adopter la stratégie chinoise, qui consiste à miser sur les infrastructures. Une interview de notre partenaire WirtschaftsWoche.

Jeffrey Sachs est un expert reconnu dans les domaines de l’aide au développement et de la lutte contre la pauvreté. Il est conseiller auprès du secrétaire general de l’ONU, Ban Ki-Moon pour les objectifs du Millénaire pour le développement.

La crise des réfugiés menace l’unité de l’Europe. Près de 5 millions de Syriens sont encore en fuite. L’aide au développement est-elle nécessaire pour leur permettre de retourner dans leur pays ?

La population syrienne fuit la guerre, il faut donc y mettre un terme le plus rapidement possible. Si la guerre prend fin, nombre d’entre eux rentreront et la crise se calmera.

Des sommes astronomiques sont investies chaque jour dans des territoires en guerre. Cela ne me plaît pas. À mon avis, l’Arabie-Saoudite et les États-Unis devraient se charger de la reconstruction de la Syrie. La CIA et les services secrets arabes ont tenté de mettre fin à la dictature de Bashar al-Assad. Ça a été un échec. Or, cette intervention a été le déclencheur principal de la crise actuelle. L’Allemagne et l’UE devraient se concentrer sur l’aide au développement en Afrique. Il y a des gens très pauvres qui ont besoin d’aide.

La Commission européenne veut mettre en place un fonds consacré aux pays africains. Les pays qui empêchent les réfugiés de traverser la Méditerranée seront récompensés financièrement, tandis que ceux qui ne coopèrent pas recevront une somme moins conséquente. 

Un fonds international pour l’éducation devrait être mis à disposition en priorité. La plupart des enfants africains ne peuvent pas poursuivre leur scolarité, et tombent directement dans la pauvreté. Beaucoup tentent alors la traversée de la Méditerranée et se noient.  En outre, nous avons besoin de nettement plus d’investissements dans les infrastructures, le réseau ferroviaire, les routes, Internet et surtout l’électricité. L’Afrique est le dernier continent sur lequel l’approvisionnement en électricité est aussi mauvais. Si les infrastructures s’améliorent et le nombre de travailleurs qualifiés augmente, les entreprises seront plus nombreuses à s’installer en Afrique.

Combien cela coûterait-il ?

Pour les secteurs de l’éducation et de la santé, il faut environ 45 milliards d’euros par an. Seulement pour les projets d’infrastructures, l’Afrique nécessiterait 180 milliards d’euros supplémentaires par an. Ces infrastructures devraient être financées par des crédits échelonnés à faible intérêt. Dans le monde, il y a de grosses sommes qui dorment dans les banques. Les investisseurs ne savent simplement pas quoi en faire. Si le secteur public leur montre le chemin, ils suivront.

L’un des investisseurs les plus importants pour l’Afrique est la Banque d’aide au développement chinoise.

Les sommes investies dans les industries énergétiques et les routes africaines sont énormes. C’est très important pour le continent.

Mais les Chinois importent également leur main d’œuvre. Ils ne créent donc pas d’emplois. 

C’est vrai. En revanche, les infrastructures génèrent d’autres affaires, et donc des emplois. La stratégie d’aide au développement chinoise est beaucoup plus efficace que la stratégie européenne. Ils donnent la priorité aux routes et aux centrales électriques, le reste de l’économie suivra.

Qu’elle investisse dans une dictature, n’a pas d’importance pour la Chine. Est-ce un problème, selon vous ?

Les Chinois ne s’intéressent qu’à leurs projets de construction. Je pense que ça a du sens. La stratégie des Européens, qui consiste à investir seulement sous conditions, n’a jamais fonctionné.

L’empire du Milieu est actuellement plus riche que l’Occident.

Il ne s’agit pas de sommes importantes, environ trois ou quatre milliards par an, au sein d’une économie mondiale à près de 99 milliards d’euros. Une grande partie serait d’ailleurs due à la contribution des investisseurs privés.

Les citoyens européens devraient donc investir comme les Chinois ?

En tout cas, l’Allemagne devrait oublier sa politique d’austérité excessive et investir son épargne, de préférence en Afrique. C’est dans son intérêt. Seuls ces investissements mettront réellement fin au flux de migrants.

wirtschaftswoche

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