Erik Solheim: « Si les britanniques peuvent consacrer 0,7% de leur RNB au développement, la France aussi »

Erik Solheim lors d'une visite au Soudan - Copyright: Ragnhild H. Simenstad, UD

Erik Solheim lors d'une visite au Soudan - Copyright: Ragnhild H. Simenstad, UD

L’objectif de consacrer 0,7% du RNB des pays développés à la solidarité internationale est plus que jamais d’actualité, selon le président du Comité d’aide au développement de l’OCDE, qui appelle les pays comme la France, l’Allemagne, mais aussi les grands émergents comme la Chine à faire mieux. 

Erik Solheim est président du Comité d’aide au développement de l’OCDE et ancien ministre de l’Environnement et du développement international de la Norvège. 

Au cours de l’année 2013, l’aide publique au développement est repartie à la hausse après de ans de recul dus à la crise financière. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Globalement, l’aide publique au développement a fortement augmenté au cours des dernières décennies. Elle a maintenant retrouvé ses niveaux d’avant la crise financière. Mais plus important encore, il y a d’autres sources de financement du développement que l’aide publique : l’investissement privé ou les ressources fiscales des pays en voie de développement ont par exemple fortement progressés. Il y a aujourd’hui beaucoup  plus d’argent disponible pour les pays en développement. Le plus important pour le développement n’est pas l’argent, mais la prise de bonnes décisions politiques.

A l’inverse, le budget français consacré au développement est en baisse régulière depuis plusieurs années…

La France a toujours été un des principaux contributeurs à l’aide publique mondiale au développement et s’est engagée dans des missions de maintien de la paix et de la sécurité dans des circonstances difficile comme au Mali ou en République centrafricaine.  La France a également poussé le débat politique sur la Taxe sur les Transactions financières.

Mais la France devrait essayer d’en faire plus : si un gouvernement britannique conservateur peu atteindre l’objectif international de consacrer 0,7% de son Revenu National Brut à l’aide publique au développement en dépit de la crise financière, pourquoi la France ne pourrait-elle pas atteindre le même niveau ? Ce que Londres peut faire, Paris le peut aussi !

Pensez-vous que cet objectif de consacrer 0,7% du RNB à l’aide publique au développement soit aujourd’hui un objectif atteignable ?

Le processus de réévaluation lancé par les Nations Unies a confirmé cette ambition de consacrer 0,7% du RNB au développement, et l’Union européenne l’a également confirmé. Il n’y a donc pas de raison de retirer cet objectif de l’agenda international. Cependant, certains pays comme la France ou l’Allemagne devraient prêter attention à la manière dont le Royaume-Uni est parvenu à atteindre cet objectif, et pourrait apprendre quelque chose.

Il n’y aura pas de réduction de l’objectif de 0,7% et les pays devraient trouver un moyen d’y parvenir. Mais il faut également rappeler que l’aide publique au développement n’est pas le seul objectif. Il est également primordial d’encourager l’investissement privé dans les pays en développement et  de les aider à améliorer leur système fiscal.

Il y a une autre différence de taille entre la France et le Royaume-Uni. L’aide au développement française se fait en effet principalement sous forme de prêt tandis que le Royaume-Uni agit davantage sous forme de dons. Les prêts et les dons ont-ils la même valeur à vos yeux ?

Le but du processus de redéfinition du cadre de l’aide publique au développement mené en ce moment est d’identifier quels types de financement et d’action ont vocation ou non à être comptabilisés dans l’aide au développement.

Il y a une très bonne raison pour laquelle les prêts et les dons sont tous les deux comptabilisés comme APD. Les prêts sont davantage destinés au pays à revenus moyens, mais aussi aux projets dans l’électricité, le transport ou les infrastructures qui nécessitent des investissements importants. De leur côté, les dons sont plus bénéfiques aux pays les plus pauvres, ainsi qu’aux projets dans les secteurs de l’éducation ou de la santé. Les prêts et les dons sont des outils qui remplissent des objectifs différents et nous avons besoin des deux.

Le véritable sujet de discussion porte sur quelle partie du prêt doit être comptabilisée. Un accord semble se dégager sur le fait que seule la bonification d’un prêt devrait pouvoir être comptabilisée comme aide publique au développement. Un accord, la décision sera prise d’ici la fin du mois de décembre.

Il y a cependant d’autres types de dépenses que les États comptabilisent dans l’aide publique au développement qui sont fortement critiquées, comme les dépenses d’accueil des étudiants étrangers…

 Ce sujet a été discuté au sein du comité d’aide au développement, mais il n’y avait pas de volonté de changer le statut de cette dépense, pour la simple et bonne raison que l’accueil des étudiants étrangers est bénéfique, lorsqu’ils rentrent dans leur pays d’origine, qui bénéficiera de leur éducation.

Mais il y a plusieurs ajustements que nous souhaitons mettre en place dans la manière de comptabiliser l’aide publique au développement. Premièrement, alors que l’APD est globalement en hausse, l’aide au pays les moins développés recule, et cela doit changer. Nous voulons mettre en place un système où la moitié de l’aide publique atteindrait ces pays. D’un point de vue technique, cela signifierait relever le seuil à 0,15% du RNB des pays donateurs à destination des pays les plus pauvres, contre 0,9% actuellement.

Deuxièmement,  nous voulons améliorer le système pour les investissements privés. Les investissements privés dans les pays en développement représentent 4 à 5 fois le montant de l’aide publique au développement. Sans ces investissements, il sera compliqué pour ces pays d’assurer leur développement. Nous devons faire en sorte d’utiliser au mieux l’APD afin de garantir le risque de certains projets  financés par le secteur privé, et le système comporte de sérieuses lacunes.

Par exemple, si la France décide d’apporter une garantie à un projet du secteur privé au Mali, l’argent apporté ne sera comptabilisé comme APD qu’en cas d’échec du projet ! Et dans le cas où le projet est un véritable succès et produit même des bénéfices, l’argent investi par le gouvernement français sera comptabilisé comme de l’APD négative !

Enfin, nous essayons de mettre en place un nouvel indicateur, « le soutien officiel total au développement » qui viendra en complément de l’indicateur de l’aide publique au développement, mais prendra en compte plus largement certains types de financements, tels que les fonds privés ou les dépenses d’intervention militaire pour le maintien de la sécurité.  

Plusieurs pays émergents comme la Chine ou le Brésil sont les nouveaux donateurs de l’aide publique au développement. Espérez-vous que ces pays participent plus à terme à la solidarité internationale ?

C’est effectivement l’une des grandes tendances et plusieurs nouveaux acteurs montent à bord. Les pays arabes en font partie.  Par exemple, les Émirats Arabes unis a été le plus important contributeur à l’aide publique au développement l’année dernière et sont en train de rejoindre le comité d’aide au développement de l’OCDE, et j’espère que d’autres vont suivre comme le Qatar ou le Koweït.  

La Chine de son côté va devenir le principal contributeur à l’aide au développement hors de l’OCDE. Un aspect très intéressant de cette évolution est que les pays à fort potentiel démographique tels que la chine, la Turquie, le Brésil, le Mexique le Brésil ou l’Inde, sont maintenant à la fois donateurs et bénéficiaires de l’APD.   

En fait, ces pays à croissance rapide se trouvent dans une situation d’entre-deux. N’est-il pas nécessaire de clarifier leur position – donateur ou bénéficiaires – dans le cadre de l’agenda post 2015 pour le développement ?

Tout le monde se doit de contribuer, mais en fonction de ses possibilités. Évidemment, un pays comme la Chine pourrait faire beaucoup plus en matière d’aide au développement, mais les pays développés comme les États-Unis ont toujours une responsabilité plus forte que les grands émergents.

Les pays à revenus intermédiaires n’ont en fait pas tant besoin d’argent, mais d’accès au savoir et aux technologies des pays développés. Pour l’heure, ces pays (Chine, Inde, etc) qui sont toujours considérés comme des pays en voie de développement ne vont pas changer de catégorie. 

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