« L’UE doit s’impliquer dans la mécanisation agricole de l’Afrique »

Josef Kienzle [Joel Schalit / Flickr]

La mécanisation de l’agriculture africaine est un chantier prioritaire sur le continent, où 70% de la population vit encore de l’agriculture familiale, selon Josef Kienzle de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Josef Kienzle est un ingénieur agricole à la Division de la production végétale et de la protection des plantes de la FAO à Rome.

Quels sont les principaux défis de la mécanisation en Afrique ? De nombreux efforts ont été infructueux, en quoi est-ce différent aujourd’hui ?

Quand les pays africains ont pris leur indépendance des Français, des Anglais et aussi des Belges, le système britannique avait maintenu le contrôle public de l’agriculture, dont les services de mécanisation agricole.

La mise à disposition de services pour les agriculteurs revenait donc au ministère de l’Agriculture. Les pays africains ont conservé ce système, alors qu’il était largement financé par des prêts de la Banque mondiale et que la procédure était très coûteuse et peu efficace.

Lorsque la Banque mondiale s’est décidée à mettre fin à tous ces programmes de prêt, tout le secteur a été fragilisé et les services de mécanisation se sont effondrés.

Les donateurs ont affirmé, à raison, que le secteur privé devait prendre la responsabilité de la mécanisation de l’agriculture. Or, dans ces pays, mais aussi sur le plan mondial, le secteur privé n’était pas prêt à se rendre au Kenya ou dans un autre pays pour fournir des services de mécanisation. Les agriculteurs ont préféré revenir aux outils manuels et l’utilisation des tracteurs est devenue assez rare et seulement pour des cultures importantes ou des entreprises privées.

Pourquoi les gouvernements des pays africains ou d’autres acteur n’ont pas pris le relais? 

L’agriculture n’était pas un sujet prioritaire. En fait, avant 2006, ce n’était pas un sujet. Le prix du pétrole est monté en flèche alors que nous faisions face à une crise alimentaire avec une augmentation des prix des marchandises. Alors, les petits propriétaires n’ont plus pu acheter de la nourriture. Il y a eu des révoltes en Haïti et ailleurs. Le commerce entre les pays a cessé, dans la mesure où ils n’exportaient plus et ont commencé à faire des stocks. Ce n’est qu’à ce moment que le monde entier a compris qu’un excédent alimentaire n’était pas assuré.

Ensuite, la décision du président George W. Bush d’utiliser l’excédent de maïs pour produire des carburants biologiques fait augmenté les prix. Depuis, l’agriculture a émergé et d’autres pays, comme l’Inde et la Chine, ont découvert que l’Afrique représentait un bon terrain d’investissement. La Chine s’est particulièrement concentrée sur les infrastructures. Les Chinois ont construit des routes, des ports, des aéroports et des stades de football, accompagnés seulement de très peu de conditions.

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En revanche, il n’est possible de bénéficier de l’aide au développement européenne que si les droits de l’Homme et d’autres conditions sont respectés. Les Chinois, au contraire, sont très flexibles et sont parvenus à pénétrer le marché dont ils avaient besoin pour leurs produits. Les tracteurs chinois sont, en effet, relativement bon marché comparés au reste du monde. C’est un aspect de l’histoire.

Et l’autre aspect ?

L’autre aspect concerne les technologies de l’information et de la communication. Il y a 10 ou 15 ans, les espaces ruraux africains étaient isolés. Il n’était pas possible d’être au courant des événements dans la capitale, sans parler du reste du monde. Aujourd’hui, avec l’accès à internet, chacun est au courant. Ainsi, un jeune vivant dans une zone rurale du Kenya ou de la Tanzanie peut se rendre dans un cybercafé ou utiliser un smartphone pour voir tout ce qui se fait. Les populations ont commencé à se déplacer vers les grandes villes.

C’est toutefois un problème parce que l’exode rural a entraîné des difficultés pour le développement agricole.

C’est un problème dans la mesure où les villes ne sont pas prêtes à accueillir tout ce monde, c’est vrai. Mais autour de ces zones urbaines, il y a un marché important pour les producteurs de légumes en matière de transformation alimentaire et de stockage. Le potentiel de la mécanisation a beaucoup augmenté. Grâce à ses procédures, nourrir les villes ne représenterait plus un défi.

Le vieux refrain était d’affirmer que la mécanisation remplacerait la main d’œuvre et serait à l’origine de l’immigration. Il n’y avait donc pas beaucoup d’enthousiasme pour la mécanisation. Cependant, les jeunes générations ont alors commencé à migrer à cause du manque de mécanisation. Ils n’acceptent pas d’utiliser les méthodes manuelles en sachant qu’il existe des machines plus efficaces dans le reste du monde.

Pour combien de temps la force des muscles peut-elle encore rester la principale ressource de l’agriculture africaine ? Comment pouvons-nous accélérer la procédure de mécanisation ? Quel peut-être le rôle de l’UE ?

Ce que nous devons faire, c’est donner plus d’importance aux entrepreneurs du secteur privé. Nous devrions nous concentrer sur la prochaine génération d’entrepreneurs agricoles. À mon avis, les jeunes dans les zones rurales devraient avoir le droit de prendre la décision de devenir un fournisseur de services de mécanisation pour le village ou pour toute la région. Évidemment, les jeunes ont besoin de programmes d’aide, comme des crédits particuliers qui feraient partie d’un programme plus large. L’UE pourrait donc apporter une aide technique. Nous devons aider à créer un environnement favorable à l’entrepreneuriat dans les espaces ruraux.

Qu’en est-il de l’industrie agroalimentaire ?

Ce serait plus simple si une grande entreprise spécialisée dans la mécanisation investissait dans la mesure où ce serait moins controversé. C’est dans l’intérêt de tous de laisser les jeunes agriculteurs et les petits propriétaires avoir accès à la technologie moderne. Effectuer un travail physique pendant douze heures au soleil pour se nourrir va presque à l’encontre des droits de l’Homme. Avec l’industrie agroalimentaire, il faut faire attention à l’utilisation de produits chimiques et le risque de pollution, contrairement aux entreprises mécaniques qui ne proposent que des outils pour réduire les efforts physiques, notamment pour les femmes et les enfants.

Il s’agit aussi d’une obligation sociale pour les entreprises privées et les organisations, telles que la FAO de l’ONU et l’UE, devraient fournir de l’aide. AGCO Corporation, par exemple, a décidé récemment de se rendre en Zambie pour créer des centres d’entraînements pour former les futurs entrepreneurs.

>> Lire : Le Parlement européen s’oppose au colonialisme agricole en Afrique

Les gouvernements africains affichent-ils une volonté de mécaniser le continent ?

La mécanisation a, en effet, une dimension politique assez difficile à gérer pour la FAO. Le problème de l’agriculture traditionnelle qui représente 70 % de l’agriculture en Afrique revient toujours avant les élections. Chaque gouvernement semble soudain se rappeler qu’il est responsable de ses citoyens, en particulier, de ses agriculteurs. Juste avant les élections, les gouvernements achètent souvent des machines qu’ils offrent aux agriculteurs. Mais il ne s’agit évidemment pas d’une solution viable. En revanche, les gouvernements devraient s’efforcer de mettre en place les politiques adéquates et développer les capacités de construction et la formation pour leur permettre de décider s’ils souhaitent ou non devenir des fournisseurs de machines. En outre, de nombreux tracteurs ne sont jamais parvenus à leur destinataire à cause du niveau important de la corruption. LA FAO a tenté de venir en aide dans les procédures d’achat, mais il s’agit d’un sujet délicat.

Pensez-vous qu’il faut prévoir une « explosion » africaine avec l’absence de sécurité alimentaire ?

Il y a des explosions locales dans le Sud du Soudan. C’est un désastre. Il n’y a pas eu de célébration pour le cinquième anniversaire de la plus jeune nation du monde. En revanche, il y a eu des tirs dans la capitale. Mais c’est un conflit local.

J’observe de nombreuses évolutions positives. En Zambie, au Kenya, en Tanzanie, nous pouvons observer l’apparition d’une agriculture orientée vers les affaires qui devrait permettre aux jeunes de choisir de devenir agriculteurs. Il y a des banques où il est possible d’obtenir des crédits soutenus par des dons. Je ne pense pas qu’il y aura une explosion dans le continent. Il y a des conflits locaux, mais ils sont vraiment localisés.

J’ai vu des jeunes générations d’Africains qui croient en leurs pays et en leur développement. Je ne pense pas que tout le monde cherche à fuir l’Afrique. C’est une vision européenne. Les personnes qui traversent la Méditerranée pour rejoindre l’Europe sont en fait une minorité.

Quelle sera la prochaine étape pour la mécanisation de l’Afrique ?

La FAO a signé un protocole d’accord avec le comité européen des groupements de constructeurs du machinisme agricole (CEMA). Les Européens s’ouvrent au reste du monde. L’idée était donc de se concentrer sur l’Afrique et les nouveaux modèles pour encourager les affaires dans la mécanisation agricole, de la production à la question de l’insertion sur le marché. Dans le passé, nous nous sommes trop concentrés sur la production et avons délaissé l’accès au marché.

Comment les Européens coexisteront-ils avec leurs partenaires chinois ?

La Chine a toujours été là, mais elle doit encore apprendre. En matière de qualité et de durabilité des équipements, les Chinois doivent encore faire un long chemin. Je ne suis pas le seul à le dire. J’ai participé à des réunions avec des représentants de la Tanzanie qui ont demandé aux Chinois de ne « pas [leur] envoyer d’équipement qui se dégrade après seulement quelques heures d’utilisation ».

Finalement, je pense que la qualité et la durabilité seront des arguments qui encourageront l’acquéreur à prendre une décision. Pour environ 8 000 euros, vous pouvez acheter un tracteur chinois, mais il faut savoir qu’il ne tiendra probablement pas plus de deux ou trois ans. J’espère que le marché s’améliorera.

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