Nyaradzayi Gumbonzvanda : «L’Afrique est friquée, ultra-friquée !»

Nyaradzayi Gumbonzvanda

A l’occasion des Journées européennes du développement, l’ONG ActionAid a publié un rapport intitulé Le coût du privilège, qui examine les inégalités et leur impact sur le développement.

Nyaradzayi Gumbonzvanda est président d’ActionAid International, une ONG qui milite pour une vision rénovée du développement, critique des politiques militant pour la croissance économique, et seulement la croissance. Nyaradzayi Gumbonzvanda est aussi ambassadrice itinérante de l’Union africaine pour en finir avec le mariage des enfants en Afrique.

Pour ces Journées européennes du développement, ActionAid concentre ses efforts sur le problème de l’inégalité. Pourquoi ?

Il est évident que le problème de la pauvreté est lié à l’inégalité et aux droits de l’Homme. Nous avons passé les cinq dernières années à négocier pour les objectifs de développement durable. Ce que nous analysions des objectifs du Millénaire pour le développement était les chiffres, liés à la réduction de la mortalité infantile et à la hausse du nombre de filles scolarisées.

Néanmoins, nous n’examinions pas les chiffres de ceux qui n’ont toujours pas accès aux droits de l’homme fondamentaux. C’est là que résident les problèmes : inégalités de genre, de classe, de handicap etc. Cette discussion nous permet aussi de nous éloigner des « moyennes », car lorsqu’on travaille avec des « moyennes », on reste dans le confort des chiffres, mais on ne touche pas le réel, le cœur du problème, les véritables causes de la pauvreté.

Nous savons que l’UE se concentre sur la croissance économique. Mais en se demandant « qui est laissé sur le carreau ? », on peut trouver des alternatives.

Le travail qu’ActionAid a fait sur les inégalités s’est focalisé sur les droits fonciers. Nous savons que cette question est très sensible, surtout lorsqu’il s’agit du secteur privé. À Bagamoyo, en Tanzanie, nous avons assisté à la privatisation des terres, qu’est-ce que cela signifie pour les gens, leurs moyens de subsistance et l’environnement ? Nous avons beaucoup travaillé pour repenser cette politique, et les contrats existants.

Quid de l’inégalité des genres ?

Elle reste au cœur des ODD.

Vous avez une deuxième casquette : ambassadrice itinérante pour mettre fin au mariage des enfants. Quelles sont vos priorités en Afrique ?

Dans mon pays natal, le Zimbabwe, 30 % des filles sont mariées avant 18 ans.

L’Union africaine a passé du temps à travailler sur « l’agenda 2063 » – 50 ans, c’est du très long terme ! L’Union s’est engagée pour une Afrique prospère, en paix avec elle-même. Selon moi, il est évident que pour cela, nous avons besoin d’une bonne gouvernance et pour cela, les femmes doivent être impliquées et leurs droits protégés.

Si nous ne rétablissons pas la paix au Soudan, en République démocratique du Congo, au Mali, en République centrafricaine, nous ne pourrons pas atteindre ces objectifs pour le développement dont nous parlons.

Le troisième sujet est la violence contre les femmes. Les niveaux de violence sont inacceptables. Nous voulons mettre un terme au mariage des enfants, et avons lancé une campagne panafricaine pour cela.

Je pense que nous ne devrions pas appeler cela « mariage », car c’est donner une reconnaissance juridique au viol, c’est édulcorer l’abus ignoble de jeunes filles. C’est de l’abus sexuel et du travail forcé. C’est une forme d’esclavage moderne.

Les statistiques parlent d’elles-mêmes, les personnes les plus exposées au VIH sont les adolescentes. Les personnes les plus exposées aux décès évitables liés à l’accouchement sont âgées de 14 à 20 ans.

Cela signifie que nos filles sont en train de mourir. Le taux le plus élevé d’abandon scolaire se trouve aussi dans cette tranche d’âge-là. C’est donc une intervention très ciblée et si nous réussissons, cela pourrait rompre le cycle de la pauvreté.

Enfin, l’économie est cruciale. Je dis toujours que l’Afrique est « pleine au as. Elle est friquée, ultra-friquée ». Ce n’est pas un langage très diplomatique, mais nous avons du pétrole, des diamants, des minéraux, et une culture bien ancrée et de la créativité.

Pourtant, les femmes africaines survivent à peine. Elles font la queue pour l’aide alimentaire, leurs fils traversent la Méditerranée dans des bateaux qui coulent, et elles doivent vivre dans des camps de réfugiés. Ce n’est pas possible.

En Afrique, nous pouvons atténuer les catastrophes naturelles, mais pour les catastrophes humaines, tout est une question de responsabilité.

Qu’en est-il de la justice fiscale, autre source d’inégalités ?

L’aide pour l’Afrique dépend énormément de la justice fiscale – dans l’UE et dans le monde. Le problème est que les femmes ne sont pas dans les secteurs clés et moteurs de notre économie. Les femmes ne sont pas dans le secteur minier pour pouvoir remettre en question le marché public, les appels d’offres, les contrats.

C’est pareil dans le secteur de l’énergie, qui est pourtant crucial. Dans le secteur des technologies, il y a aussi très peu de femmes, alors que la demande pour la téléphonie mobile croît énormément en Afrique.

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