Hogan: « Il est crucial d’encourager les agricultrices dans les pays en développement »

Paul Hogan [European Commission]

Cet article fait partie de l'édition spéciale L’innovation, planche de salut de l’agriculture dans les pays du Sud.

Dossier spécial. Le commissaire à l’agriculture, Phil Hogan, explique à EURACTIV comment l’UE et les pays en développement pourraient améliorer la sécurité alimentaire dans le monde grâce à l’innovation et à l’agriculture durable. 

Avant de devenir commissaire européen à l’agriculture et au développement rural, Phil Hogan a été ministre de l’Environnement, du Patrimoine et des Gouvernements locaux en Irlande.

Vous avez récemment déclaré que les politiques de l’UE avaient un rôle à jouer pour améliorer la sécurité alimentaire dans le monde et s’assurer que tous les habitants de la planète mangent à leur faim. L’agriculture est en effet un élément essentiel de la lutte contre la pauvreté et de l’éradication de la faim dans le monde.

Depuis que je suis devenu commissaire européen, j’ai constamment souligné le fait que la politique agricole commune (PAC) porte une vraie responsabilité dans l’éradication de la faim dans le monde. L’Europe a une grande expérience de gouvernance agricole commune. Nous avons réformé la PAC, qui s’applique aux 28 pays de l’UE et à leurs 500 millions de citoyens, afin qu’elle soit plus dynamique et orientée vers les marchés, mais aussi pour qu’elle se concentre davantage sur nos obligations communes en termes d’environnement et de durabilité. L’évolution de la PAC a été un apprentissage pour nous tous, et je pense réellement que les pays en développement pourraient apprendre beaucoup de nos réussites et de nos erreurs.

À quoi devrait ressembler l’agriculture du 21e siècle ? Et quel type d’agriculture conseilleriez-vous aux pays en développement ?

Il n’existe pas de recette miracle qui conviendrait à tout le monde. L’expérience européenne a montré que les modèles les plus efficaces sont ceux qui ciblent des objectifs collectifs à atteindre grâce à des politiques locales adaptées aux besoins et forces des différentes zones. C’est la raison pour laquelle les États et régions européens sont assez libres de décider comment remplir les obligations et atteindre leurs objectifs liés à la PAC.

Les pays en développement doivent trouver ce qui fonctionne pour eux en développant des politiques qui permettent à leurs agriculteurs-éleveurs de gagner assez, tout en contribuant à des objectifs plus larges en termes de production, de durabilité, d’élevage intelligent et de gaspillage alimentaire.

Quelles sont les techniques innovantes qui pourraient nous aider à mettre en place une agriculture durable, surtout dans les pays en développement ? Quelles sont les contraintes écologiques ? Les pays en développement devraient-ils par exemple tabler sur les OGM, alors que l’UE est si réticente ?

L’innovation doit être surtout concentrée dans deux secteurs si nous voulons mener l’intensification durable que l’agriculture devrait atteindre au 21e siècle. Le premier concerne les politiques : les structures internationales de coopération dans le secteur agroalimentaire doivent être renforcées et approfondies, et je suis fier de pouvoir dire que l’UE est très active dans les débats internationaux à ce sujet. Lors de la rencontre des ministres de l’Agriculture du G20, cette année, j’ai d’ailleurs soutenu une proposition visant à mettre sur pied une plateforme de partage d’informations et de bonnes pratiques dans l’évaluation et la réduction de la perte alimentaire.

Le deuxième secteur sont les exploitations et toutes les étapes du processus de production agricole, qui pourraient être grandement améliorées grâce aux technologies et à l’innovation.

Encourager les femmes à plus s’engager dans l’agriculture est une idée récurrente dans l’agriculture, mais aussi dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. L’UE peut-elle réellement mener des actions concrètes dans ce domaine ?

En Europe, nous parlons souvent de soutenir les « fermes familiales » : des exploitations agricoles dans lesquelles la plupart ou tous les membres de la famille, femmes comprises, contribuent d’une manière ou d’une autre. Si les pays en développement veulent atteindre leur plein potentiel, ils doivent absolument encourager les femmes à jouer un rôle plus central dans tous les domaines de la production agricole. Il ne s’agit pas seulement d’un slogan : la Commission agit sur le terrain en soutenant des pratiques agricoles durables dans les pays en développement. Ces pratiques se concentrent sur les petites exploitations, les agricultrices, la formation d’organisations agricoles, les chaînes d’approvisionnement et de vente et un investissement privé responsable. Ces mesures ciblaient particulièrement les femmes, étant donné l’importance de leur rôle dans les petites exploitations.

Vous avez parlé de la « révolution agrotechnologique » comme d’un moyen de régler certains problèmes, comme la pénurie d’eau ou le manque de terres arables.

L’avenir de l’agriculture repose sur les connaissances. Nous devons par exemple donner la priorité au développement de services de conseils permettant un transfert ponctuel et efficace de données et d’informations.

Nous entrons dans l’ère de l’« agriculture de précision », nous utilisons les technologies et les données disponibles pour permettre aux agriculteurs de travailler de manière plus efficace et plus rentable.

Il est temps de promouvoir l’agriculture de précision pour une meilleure gestion des terres, la rotation des pâturages et la protection des sols, la gestion des espèces nuisibles, la gestion des nutriments, la diversité des cultures et la protection de l’eau. L’agriculture de précision repose essentiellement sur l’utilisation de capteurs dans les exploitations.

De nouveaux logiciels et matériel informatique amélioreraient l’agriculture à toute une série de niveaux. Les nouveaux systèmes de production agricole « intelligents » se baseront sur des technologies informatiques à toutes les étapes de la chaîne alimentaire : dans l’exploitation, durant la transformation et au moment de la vente. Ce type d’innovations améliorera la qualité des récoltes, la santé du bétail, mais aussi la qualité de vie des agriculteurs.

Je vais vous donner un seul exemple d’innovation, qui provient du pays que je connais le mieux : l’application irlandaise « Herdwatch » aide les éleveurs de bovins à gérer leurs troupeaux conformément aux règles européennes, facilement et rapidement.

Comment l’UE peut-elle aider les pays en développement en ce qui concerne l’agriculture ? Les chercheurs européens peuvent-ils collaborer avec ces pays ? Comment la recherche dans ces pays pourrait-elle bénéficier des programmes européens ?

Les programmes européens ciblent déjà les petits exploitants, qui représentent la plus grande partie du secteur agricole dans les pays en développement. Ils offrent par exemple des formations professionnelles afin d’améliorer les connaissances et les techniques agricoles.

L’UE promeut également la recherche scientifique dans certains domaines particulièrement importants pour ces pays, renforçant leur capacité à concevoir et mettre en place des programmes de recherche collectifs, comme ceux qui ont été mis en place en Europe, pionnière en la matière.

L’UE offre également son aide via une série d’autres moyens stratégiques et liés à l’information. La Banque européenne d’investissement fait par exemple du très bon travail en ce qui concerne le développement d’instruments financiers ciblés et efficaces dans ces pays. Nombre de ces instruments fonctionnent déjà très bien et ont des résultats positifs.

En ce qui concerne la chaîne des valeurs, les pays en développement seront-ils en mesure de bénéficier équitablement du commerce international ? Comment l’UE peut-elle s’assurer que ses politiques commerciales n’entraveront pas le développement ?

Il faut trouver un équilibre délicat entre d’un côté l’ouverture de nouveaux marchés pour nos produits européens de grande qualité, sûrs et durables et de l’autre l’accès équitable des pays en développement aux marchés mondiaux. Cet équilibre se mettra en place grâce à des compromis et des négociations qui mèneront à des accords commerciaux intelligents et durables. 

Ces dernières années, l’UE a négocié plusieurs accords de libre-échange, notamment avec les pays d’Amérique centrale, la Corée du Sud, le Maroc, le Pérou, la Colombie et, plus récemment, le Canada et le Vietnam.

Nous devons aussi absolument réfléchir ensemble au niveau international. Pour ne donner qu’un exemple, nous pouvons continuer à renforcer le système d’information sur les marchés agricoles et améliorer la contribution de la rencontre annuelle des principaux scientifiques spécialisés dans l’agriculture.

La Commission encouragera-t-elle l’agro-industrie européenne à investir dans les pays en développement ?

Oui. Encourager l’industrie agricole européenne à profiter du potentiel des pays en développement est une stratégie gagnant-gagnant.  L’investissement dans le potentiel de l’agriculture de ces pays génèrera de la richesse et est la manière la plus directe de sortir les agriculteurs de la pauvreté. Cela crée donc de la croissance, ce qui engendrera une nouvelle génération de consommateurs pour les exportations agricoles européennes.

L’amélioration de la gouvernance et des pratiques agricoles dans les pays en développement doit être secondée par l’investissement, et notamment l’investissement privé. Je collabore donc avec les collègues Neven Mimica [coopération internationale et développement] et Elzbieta Bienkowska [marché intérieur, industrie, entrepreneuriat et PME] pour encourager le secteur agricole européen à investir dans les pays en développement, étant donné leur fort potentiel de croissance de la production et les opportunités de recherche et d’innovation.

J’estime que cette approche stratégique du commerce peut être le moteur de notre prospérité commune future.

Propos recueillis par Georgi Gotev

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