« Il faut accompagner le secteur privé dans les pays fragiles »

Dans la capitale ghanéenne, le développement des infrastructures se fait progressivement.

Le développement du secteur privé dans les pays vulnérables est indispensable à la stabilisation politique. Mais le respect des standards sociaux et environnementaux par les entreprises est un véritable défi.

Anne-Sophie Rakoutz est responsable de la division « Fonds propres et participations » de Proparco, la filiale de l’Agence française de développement spécialisée dans le financement du secteur privé.  Elle participe à la conférence ID4D  « Vulnérabilités et crises : quels rôles pour les entreprises ? » organisée le 30 mai 2017 à l’AFD.

Comment soutenez-vous le secteur privé dans les pays en développement ?

L’objectif, c’est l’accès aux financements pour le secteur privé. On essaye de proposer toute la gamme de produits qui existent, du prêt classique aux prises de participation au bénéfice d’institutions financières, de projets d’infrastructure, de sociétés ou encore de fonds d’investissement.

Parallèlement, nous proposons des outils d’assistance technique dans les pays vulnérables. Il s’agit d’une aide qui permet de renforcer les capacités d’une société. Par exemple, on a accompagné une université qui s’appelle « Esprit » en Tunisie, en finançant une bourse pour les étudiants les moins fortunés et la création d’un incubateur au sein de l’université. Ce dernier projet n’a malheureusement pas pu aboutir. Ce sont des projets qui n’ont pas forcément de modèle économique, nous intervenons donc sous forme de dons.

Quels sont les outils les plus utilisés pour accompagner le secteur privé et les secteurs ciblés ?

On utilise beaucoup la dette, environ 80 % de notre portefeuille. Néanmoins, notre objectif c’est de développer l’activité fonds propres. À l’horizon 2020, l’enjeu est de développer cette activité, car elle est plus risquée et donc plus rare sur le marché. Cela donne plus de rôles d’accompagnement au sein de l’entreprise. Cela répond donc à un vrai besoin du marché et nous permet d’accompagner davantage l’entreprise.

Concernant les secteurs, on est plutôt généralistes. Mais Proparco a des objectifs spécifiques sur le changement climatique, les pays les moins avancés, l’Afrique, et secteurs sociaux.

Comment accompagner le secteur privé dans des pays en conflit par exemple ?

Il faut accompagner le secteur privé dans les pays fragiles, les moins avancés ou post-conflit, car c’est un facteur de stabilisation. L’intervention du secteur privé dans ces pays-là est fondamentale, car elle est à l’origine de la création de richesse à la fois pour les populations très vulnérables, mais aussi pour les États, car le secteur privé permet de développer les ressources publiques via les taxes.

Par contre, on peut rarement intervenir sans précautions particulières, et sans avoir de collaboration étroite avec les États qui ont été fragilisés. Les pays les moins avancés ont une résilience beaucoup moins forte à chaque choc, et les pays fragiles ou post-conflit ont été affectés dans leur rôle de régulateur.

La liste des pays fragiles change chaque année, donc il est difficile d’avoir une approche chiffrée. Par contre nous visons de consacrer 1 milliard d’euros aux pays fragiles d’ici 2020.

Quelles sont les limites de la participation du secteur privé? 

Là où il faut que l’on soit extrêmement vigilant, c’est sur les standards sociaux et environnementaux ainsi que sur les standards de lutte contre le blanchiment d’argent. Chaque fois que l’on intervient sur un projet, on mène un audit sur chaque bénéficiaire effectif de nos financements. Ces analyses sont clef, car il peut y avoir une fragilité de l’État, ou des entreprises qui ne respectent pas les standards sur les aspects sociaux ou environnementaux,  ou encore qui profitent d’une fragilité de l’État pour s’approprier des ressources naturelles, effectuer du blanchiment d’argent, etc.

Justement, comment s’assurer que les entreprises que vous accompagnez respectent les règles des jeux ?

C’est un enjeu très fort de s’assurer que quand on rentre dans un fonds, il respecte notre approche. Par exemple sur les sujets environnementaux, si une société n’est pas au niveau, ce qui est souvent le cas, vous faites un audit, et vous faites un plan de suivi environnemental et social avec des échéances. L’idée c’est que les entreprises progressent, pas que ce soit parfait dès le départ.

Ce suivi est un élément clé de notre investissement.  Et on pénalise toute personne qui ne respecte pas les règles.

Y a-t-il certaines activités du secteur privé qui sont proscrites par Proparco ?

Il y a aussi une liste d’activités proscrites : jeux, alcool, armement… On ne fait pas de charbon, mais on va toujours mener une analyse par rapport au mixe énergétique du pays. Par exemple vous pouvez faire du gaz dans certains pays, si cela améliore la trajectoire carbone de ce pays. C’est le cas dans les pays dont le mixe énergétique est principalement composé de charbon.

L’accès à l’énergie, c’est le point de départ du développement économique d’un pays. On ne peut dire à un pays d’attendre  les énergies renouvelables pour se  développer.

Sur les aspects miniers, on en a fait dans le passé, mais ce n’est pas une activité qui est en développement à Proparco. C’est une activité extrêmement risquée qui peut entraîner des risques de réputation. Mais le but, ce n’est pas toujours d’aller chercher la facilité en faisant de l’éducation. Il faut aussi aller travailler sur des secteurs plus compliqués pour voir comment améliorer l’environnement.

Il y a des secteurs plus compliqués que d’autres, comme l’agrobusiness.  Mais si on n’intervenait pas, on ne serait pas dans notre rôle.

Quelles sont les difficultés spécifiques du soutien au secteur privé dans ces pays vulnérables ?

Il faut avoir une souplesse particulière pour assumer le risque financier, et ça coûte cher. Par exemple en Centrafrique, nous avons financé des projets, mais ils ont été gelés pendant le conflit. Ainsi que les remboursement des échéances. Nous devons pouvoir gérer ces aléas financiers, et cela a un coût.

Il faut aussi systématiquement coupler notre action avec de l’assistance technique, car il y a des problèmes de formation, de compétence, très importants.

L’innovation peut aussi nous aider sur ces zones fragiles, notamment en allégeant les infrastructures. On ne peut pas lancer un grand projet d’infrastructure pour donner accès à l’électricité dans un pays, si quelques mois plus tard le conflit redémarre, l’infrastructure et détruite et on repart de zéro.

On est forcé d’aller chercher des modèles plus souples en termes d’investissement.  Par exemple, on peut développer l’accès à l’électricité grâce au « hors réseau ».