Irina Bokova : « l’éducation garantit la normalité pour des millions de Syriens »

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L’UNESCO, avec d’autres partenaires internationaux comme l’UE, agit pour qu’une éducation soit dispensée à toute une génération de réfugiés syriens, afin d'éviter qu'elle se radicalise.

Irina Bokova, la directrice générale de l'UNESCO, s’est confiée à Georgi Gotev d’EURACTIV.com et à Kelly Thomas d’EURACTIV France.

Que se passe-t-il avec les enfants des réfugiés syriens, ils sont des centaines de milliers dans les pays voisins et ont besoin d’une éducation. Que propose l’UNESCO ?

Cette crise humanitaire est tragique avec des conséquences graves pour des millions de Syriens, et elle nous touche directement. Pas seulement parce que notre mission est de promouvoir la culture, l’éducation, mais parce que nous considérons que sans éducation en temps de crise, il n’y a pas d’avenir pour ce pays, pour ces peuples.

Nous défendons depuis longtemps l’idée que dans les cas de conflits, il y ait aussi un soutien de la part de la communauté des donateurs pour l’éducation. Il faut dire que, malheureusement seulement, 2 % des dons sont alloués à l’éducation, ce qui n’est pas acceptable selon nous.

Mi-janvier j’étais au Koweït pour la conférence des donateurs humanitaires sur la situation en Syrie, et là nous avons lancé avec l’Unicef, avec le Haut-commissariat pour les réfugiés et la Commission européenne un grand appel à tous les pays et donateurs : « No lost generation » (« pas de génération perdue ») qui vise à soutenir l’éducation des jeunes Syriens.

Nous, l’UNESCO, nous avons déjà commencé à travailler avec le soutien de la Commission européenne dans le plus grand camp de réfugiés Zaatari (en Jordanie), que je vais visiter dans deux semaines. J’y serai aussi pour voir comment notre projet avance. Nous nous sommes concentrés sur la formation des enseignants, sur le soutien psychosocial. Nous considérons que nous allons obtenir le soutien du Koweït. J’ai déjà leur promesse sur deux autres projets, sur l’intégration de la jeunesse et aussi dans le domaine de l’éducation secondaire.

Le travail de nos partenaires, l’Unicef et autres, est extrêmement important, mais il ne faut pas oublier les adolescents, car le risque aujourd’hui est d’avoir des adolescents sans travail. Sans la possibilité d’aller à l’école, ils sont recrutés par des extrémistes, qui les manipulent.

Il ne faut pas permettre que cela soit possible, nous considérons que l’éducation assure la normalité des familles même dans les cas difficiles. Dans les camps, mais pas seulement. Actuellement, nous travaillons aussi sur le curriculum syrien. [grâce au Bureau international d’éducation (BIE) qui apporte un soutien technique sur les réformes curriculaires]. En effet, il faut que ces jeunes aient la possibilité de revenir un jour dans leur pays avec des diplômes qui soient reconnus. Ce sont des questions complexes, mais nous pouvons trouver la solution, et il ne faut pas permettre qu’il y ait une génération de Syriens analphabètes, illettrés qui soit coupée de toute vie sociale et politique.

Est-ce que vous en avez les moyens ? L’UNESCO a des problèmes de financement, est-ce que vous surmonterez ces problèmes ? Par exemple avec des partenaires nationaux, vous avez parlé du Koweït. Existe-t-il des partenaires potentiels dans le secteur privé, comment ça se passe ?

En ce qui concerne la Syrie, bien évidemment nous n’avons pas de budget régulier. Nous travaillons sur la base de projets financés par des partenaires bilatéraux, dans ce cadre c’est la Commission européenne, mais pas seulement. Nous avons aussi approché d’autres donateurs potentiels dont nous espérons recevoir le financement. Mais la situation financière de l’UNESCO n’est pas facile en raison de la suspension du financement américain.

Néanmoins, la bonne nouvelle est que nous avons augmenté le financement extra budgétaire, nous avons aussi beaucoup de nouveaux partenaires privés, mais aussi beaucoup de nouveaux pays qui ont créé auprès de l’UNESCO des fonds spéciaux. Je viens de signer il y a une semaine, un accord important avec un partenaire chinois, HAINAN Airlines, pour 5 millions de dollars, qui va financer l’éducation des filles. C’est la priorité de l’UNESCO, c’est aussi ma priorité personnelle. Nous avons beaucoup d’autres partenaires.

Il y a quelque chose de nouveau qui émerge autour de nous, moi je le sens à l’UNESCO. Il existe une conscience accrue sur l’importance de notre mandat, et je parle bien sûr de l’éducation, de la culture, de la science et de la communication. Nous défendons la liberté d’expression, la formation des journalistes et cela dans beaucoup de pays, dans le monde arabe, au Myanmar et en Palestine.

Il est important de voir qu’aujourd’hui c’est le « soft power » qui compte beaucoup, et même dans les cas de conflits on voit combien cela représente un défi.

Le « soft power », c’est aussi la spécialité de l’UE. Est-ce que l’UE pourrait en faire davantage ? L’UE est connue pour être un pourvoyeur de fonds considérable, est-ce que l’UE fait suffisamment d’efforts pour soutenir l’action de l’UNESCO ?

On va dire que oui, parce que je suis extrêmement enthousiaste par notre coopération existante. Nous avons développé ces deux dernières années, et d’une manière formidable la coopération, nous avons déjà plus de 50 millions de dollars [36 millions d’euros] de financement en provenance de l’UE. Et cela suite à la création de notre bureau de l’UNESCO auprès des instances européennes à Bruxelles. Je l’ai établi il y a 3 ans, et cela donne déjà des résultats.

Nous travaillons sur le terrain d’une meilleure manière, l’UE soutient des programmes qui sont prioritaires pour l’UNESCO et je crois que c’est le début d’une coopération très prometteuse pour l’avenir. Beaucoup de projets sont sur le point de se développer. Il y aussi la protection du patrimoine culturel syrien, qui était en projet et qui vient d’être finalisée avec le soutien de l’UE. C’est le début d’une coopération très prometteuse avec l’UE.

L’héritage culturel syrien, et plus généralement dans des pays où il y a des troubles politiques, pose problème. J’ai vu une pyramide de 8000 ans en Égypte qui est en train de décrépir à cause de la situation politique, parce que les personnes qui s’en occupaient ne sont plus sur place. Comment l’UNESCO peut agir dans des situations extrêmes comme en Syrie, au Mali ou en Égypte pour préserver l’héritage culturel de l’UNESCO ?

Nous travaillons sur plusieurs niveaux. Tout d’abord, c’est la responsabilité des différents gouvernements de protéger le patrimoine, c’est inscrit dans les différentes conventions sur la protection du patrimoine culturel et naturel. En même temps, nous voyons émerger  dans le monde des attaques délibérées pour détruire le patrimoine, je parle bien évidemment du Mali, je parle de la Syrie, et de ce qui s’est passé dernièrement avec les attaques contre le musée islamique au Caire, qui a d’ailleurs a été pour nous l’occasion d’une grande inquiétude. J’ai immédiatement envoyé des experts sur place. Et nous allons travailler avec les autorités égyptiennes pour la préservation et la reconstruction, et pour voir comment nous pouvons limiter l’impact de ces attaques.

Mais il y a des cas comme la Syrie qui sont très graves, car dans ce pays les sites du patrimoine mondial deviennent des champs de bataille, on peut même parler de camps d’entrainement. Je pense notamment à Palmyre, à Alep, au Krak des Chevaliers et bien d’autres. L’UNESCO alerte la communauté internationale sur ce problème. Moi je suis en contact permanent avec le secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki-moon, avec M. Brahimi, le représentant spécial du secrétaire général et de la ligue arabe qui a participé ici à de nombreuses réunions.

Mais je viens d’échanger avec beaucoup de ministres des affaires étrangères des pays membres du conseil de sécurité. Et je suis contente que les résolutions dernièrement adoptées sur la Syrie le 22 février contiennent un paragraphe très déterminant sur l’importance de la protection du patrimoine mondial. Je crois que c’est clef pour nous, pour notre plaidoyer. Parce qu’il est très important de faire passer le même message que l’autorité morale du conseil de sécurité.

Et d’unautre côté, il est important de travailler sur place, par exemple dans le cas du Mali nous avons déjà commencé la reconstruction des mausolées et des mosquées qui ont été attaquées et saccagées par des extrémistes. Dans le cas de l’Égypte, nous allons continuer notre travail.

En Syrie la situation est plus complexe, car pour des raisons de sécurité nous n’avons pas accès à ces sites. Nous travaillons avec beaucoup de partenaires, avec notamment ICOMOS (le Conseil International des Monuments et Sites), et ICCROM (Le Centre pour l’étude, la préservation et la restauration du patrimoine).

Il y a quelques mois à New York, avec le Metropolitan de New York, et le conseil international des musées, nous avons dressé la liste rouge des objets du patrimoine culturel syrien menacés.  Nous voulons alerter sur l’exportation illicite des objets culturels, ici c’est notre convention de 1970 qui est mise à l’épreuve. Pour cela nous travaillons avec Interpol, avec l’organisation internationale des douanes des pays voisins, car il y a une crise cachée. Il s’agit de l’exportation illicite d’objets archéologiques ou culturels en dehors de la Syrie sur les différents marchés du monde, et c’est un problème très grave et peu connu. Là-dessus l’UNESCO fait un énorme travail de prévention pour stopper de telles ventes. Et nous avons déjà arrêté certaines de ces ventes dans les différents marchés.

Comme je l’ai dit, nous sommes très mobilisés avec nos partenaires parce que nous considérons que le patrimoine joue un rôle extrêmement important pour la réconciliation. Il est très facile de détruire un site culturel qui est resté intact pendant des centaines d’années, mais il est impossible de le reconstruire. Et c’est pour cela que certains extrémistes s’attaquent au patrimoine. En effet, de cette manière, ils détruisent les identités des peuples. Et cela, nous ne pouvons pas l’accepter.

Est-ce que vous tenez compte de ces années passées quand vous pensez au futur objectif du millénaire, est-ce qu’il y a des leçons à tirer de cette grande crise internationale où l’on a pu constater un effort délibéré pour détruire le patrimoine ?

Nous sommes en plein travail pour dessiner les objectifs post-2015 pour un développement durable. Le patrimoine et la culture jouent un rôle essentiel pour la paix, la cohésion sociale et un développement pacifique et durable dans les années à venir. Nous tentons d’inscrire la culture dans les conditions du développement social de chaque société. Et il faut prendre en compte les énormes vagues d’immigration, avec une diversité extraordinaire. Celles-ci entrainent une interconnexion énorme, et l’enjeu d’aujourd’hui est de valoriser les cultures, et de protéger la diversité interculturelle. Pour que la culture joue son rôle dans le développement d’un monde pacifique, il faut s’interroger sur la meilleure manière de protéger les identités des peuples.

Il y a aussi les industries culturelles, dans beaucoup de pays, le secteur culturel joue un rôle essentiel dans la création d’emplois, il permet aussi une meilleure cohésion sociale. Et si nous ne faisons pas cela, nous raterons une opportunité historique de reconnaitre les cultures dans leur dimension plus large. Je ne parle pas seulement des arts, je parle aussi du patrimoine matériel et immatériel, des industries culturelles. C’est la fabrique des industries culturelles qui est en jeu ici. Et si nous ne tenons pas compte du rôle que joue la culture dans les différentes communautés et plus largement dans la société, particulièrement les sociétés multiculturelles, nous ne connaitrons pas la réalité du terrain.

Notre combat est la reconnaissance de la culture comme un instrument pour la cohésion sociale et le développement durable. C’est l’orientation stratégique que la conférence générale nous a donnée récemment, et c’est notre combat de faire le lien entre culture et développement.

Est-ce un objectif valable pour tous ?

Ce n’est pas un objectif pour le développement, c’est un outil de développement, c’est un vecteur de développement. Le nouveau débat est de déterminer les objectifs de ce développement et les outils pour atteindre cet objectif. Nous allons tenter de tenir compte de ces outils et de ces moteurs de développement pour atteindre ces objectifs.

Quelles sont vos ambitions personnelles ? Vous êtes au début de votre second mandat, pensez-vous à ce que vous allez faire dans un avenir plus lointain ?

Je pense qu’il est très important que l’UNESCO sorte de cette crise causée par la suspension d’une partie des financements. Je crois que le pire est derrière nous.

Mon ambition est de renforcer l’organisation, et notamment de renforcer le budget régulier de l’UNESCO. [Nous sommes sur la bonne voie] avec les soutiens extra budgétaires que nous recevons et les soutiens des différents pays partenaires.

Mon ambition est de renforcer l’organisation et de continuer à soutenir le « softpower ».

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