« La lutte contre les inégalités est une question de morale »

Philippe Orliange [Friends of Europe/Flickr]

L’aggravation des inégalités dans le monde met en péril les objectifs mondiaux de développement. Pour enrayer la machine, les gouvernements doivent mettre l’accent sur les services publics, selon Philippe Orliange.

Diplomate de carrière, Philippe Orliange est depuis septembre 2014 directeur de la Stratégie, des Partenariats et de la Communication de l’Agence française de développement. Il a répondu aux questions d’EURACTIV à l’occasion des journées européennes du développement.

Aujourd’hui la lutte contre l’inégalité apparait comme un enjeu fondamental pour atteindre les objectifs de développement mondiaux, alors que ce n’était pas le cas il y a quelques années. Qu’est-ce qui a changé ?

La question des inégalités est devenue centrale parce que la cohésion des sociétés en dépend, dans une large mesure. Il est anormal que 1% de la population détiennent autant de richesse que 99% du reste.

Aujourd’hui, la communauté internationale a intégré à l’agenda universel  la question des inégalités, la légitimité politique du sujet a donc été établie.

Dans les objectifs du millénaire, en 2000, personne n’e parlait de la lutte contre les inégalités. Et maintenant nous sommes Bruxelles aux journées européennes du développement, et un débat est organisé sur ce sujet. Plus personne ne vous dit « non, ce n’est pas le sujet ». C’est le sujet.

Il y a aussi un questionnement moral. On ne peut pas dire qu’on bâtit un monde commun dans lequel on ne veut laisser personne derrière, et se satisfaire de cet accaparement déraisonnable de richesses.

C’est déjà une raison suffisante pour agir. Ensuite, on s’est aperçu que les inégalités sont mauvaises pour la croissance. Plusieurs travaux du FMI  le prouvent. Enfin, quand vous souffrez d’inégalité, vous risquez également d’être plus exposés aux effets du dérèglement climatique. Non seulement c’est moralement condamnable, mais c’est aussi inefficace économiquement et il y a un effet cumulatif.

Depuis les années 2000, les politiques de développement se sont principalement concentrées sur la réduction de la pauvreté,  qui a reculé dans le monde. A l’inverse, les inégalités se sont aggravées. Comment inverser la tendance ?

Ce qu’on observe depuis 10-15 ans, c’est un recul mondial de la pauvreté. Ce recul a été permis grâce à des politiques publiques qui ont favorisé la croissance, la création d’emplois, etc. Donc on peut agir, il n’y a pas e fatalité de la pauvreté, il n’y en pas non plus face aux inégalités.

Dans le même temps, les très riches deviennent encore plus riches, tandis que les classes moyennes et les plus démunis stagnent, quels que soient les progrès accomplis en matière de services publics par exemple.

Avec la reconnaissance politique de la lutte contre les inégalités, les politiques publiques doivent maintenant se préoccuper de leurs conséquences en matière d’inégalité, dans les politiques fiscales par exemple.

Il y a des politiques fiscales qui sont anormalement régressives en faisant davantage payer les pauvres que les richesses et donc accentuent les inégalités. Par exemple, le taux de pression de l’impôt sur le revenu dans des pays à revenus intermédiaires, ou  encore le poids des taxes sur la consommation sur les produits de première nécessité, qui pénalisent beaucoup plus les pauvres que les riches.

On trouve ces politiques dans beaucoup de pays, pas seulement dans les pays en développement. Il faut que les politiques nationales fiscales, sociales  et les politiques d’accès aux services publics prennent en compte cette composante de lutte contre les inégalités.

La question de la correction des inégalités et de la redistribution des richesses est une idée inhérente au fonctionnement de la taxe sur les transactions financières.  Pensez-vous que ce type de financement innovant puisse être un outil efficace de lutte contre les inégalités ?

La taxe sur les transactions financières (TTF), ou tout autre outil de redistribution sont évidemment un levier important pour le financement du développement, mais aussi pour la correction d’inégalités qui existent entre les pays et au sein des pays.  Mais sur cette question, le consensus politique est absolument décisif. Au plan national ou européen on voit que pour l’instant ce consensus politique n’est pas très facile obtenir – et a fortiori au plan mondial.

Les acteurs du développement peuvent-ils avoir un véritable poids la prise en compte des inégalités dans les politiques publiques, qui dépendent principalement des gouvernements ?  

Les bailleurs de fonds doivent aussi s’en préoccuper, en apportant leur soutien des projets  institutionnels sur le renforcement de la collecte de l’impôt par exemple.

Il y a aussi la question de l’accès aux services publics de base. C’est un secteur sur lequel l’action de l’aide au développement peut avoir un impact en termes de correction des inégalités. En Colombie, l’AFD soutient par exemple la politique du gouvernement qui est en train de revoir son système de protection sociale.

Mais le cœur du problème la vision de la société que portent les gouvernements avec lesquels on travaille. On ne peut pas demander aux agences et aux banques de développement de faire des choses que les autorités nationales ne font pas ou ne veulent pas faire.

Le financement du développement regroupe les recettes fiscales des États en développement et émergents (2 500 milliards de dollars), le financement public externe du développement (250 milliards), dont 150 milliards d’aide publique au développement. On ne peut pas faire reposer la responsabilité de la correction des inégalités sur l’allocation des 250 milliards de financements publics ou les 150 milliards d’aide au développement.

Si vous avez des politiques nationales qui sont régressives, si les dépenses publiques bénéficient aux couches favorisées de la population, en termes d’inégalité, le compte n’y est pas. Donc il faut qu’il y ait cette volonté politique d’agir.

L’intégration de la lutte contre les inégalités à l’agenda mondial est donc aussi une façon, de mettre les gouvernements face à leurs responsabilités ?

La redistribution des richesses au sein d’une population, sur un territoire donné, ne se fait pas spontanément. On ne peut pas simplement attendre un « trickle down effect »qui permettra à la richesse du sommet va descendre vers la base. C’est un constat explicite dans les objectifs de développement durable.

La concentration de la richesse depuis 10 à 15 ans implique que les politiques publiques prennent en charge cet aspect-là des choses. Pas forcément comme l’ont fait les États providence européens – ou américains – construits dans les années 1930-40.  Mais il y a nécessairement un rôle plus grand pour la puissance que ce qu’on pensait pendant cette période d’ultralibéralisme.

Quand vous mettez au rang des 17 priorités mondiales des ODD la nécessité d’institutions transparentes, efficaces, qui fonctionnent pour le bien de tous, vous reconnaissez le rôle fondamental des politiques publiques.

Cela ne veut pas dire qu’on n’a pas besoin de l’implication forte des acteurs privés. Ça veut dire que s’il n’y a pas quelque part quelqu’un avec une légitimité politique suffisante et organisation suffisamment efficace pour prendre en compte l’intérêt commun, le bien commun, le monde peut devenir plus inégalitaire, donc moins durable, plus vulnérable.

 

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