« L’accès à l’eau est une question de bonne gouvernance, pas de ressources »

2,1 milliards de personnes qui n’ont pas un accès satisfaisant à l’eau et à l’assainissement dans le monde

Les ressources en eaux sont inégalement réparties sur la planète. Mais l’accès à l’eau et à l’assainissement dépend surtout d’une bonne planification urbaine.

Céline Gilquin est directrice de la division Eau et Assainissement de l’AFD. Elle participera le mercredi 14 mars 2018 à la conférence ID4D « L’eau : quels défis et quelles solutions pour la ville de demain ?  » organisée à Paris par l’Agence Française de Développement en partenariat avec la Ville de Paris.

Cette interview est publiée en partenariat avec le blog de réflexion sur le développement ID4D.

La gestion de l’eau en milieu urbain est problématique notamment dans les grandes villes des pays en développement. Pourquoi ?

Il y a un enjeu majeur d’alimentation en eau, et de gestion de l’eau en milieu urbain. 54% de la population mondiale vit déjà en milieu urbain, et à la fin du siècle cette proportion atteindra entre 60% et 92% de la population totale. On va donc observer un doublement de la population urbaine dans de nombreuses villes, notamment en Afrique. Historiquement, les gens s’installent là où il y a de l’eau. Le premier défi, c’est donc de répondre à la croissance urbaine des populations, mais il y a aussi des questions de bonne planification urbaine et d’impact du réchauffement climatique à prendre en compte.

La consommation d’eau au niveau mondial a-t-elle tendance à augmenter ?

Dans les pays en développement, la consommation augmente, car l’installation de toilettes et de l’eau courante progresse. Et la consommation est plus importante par rapport à une borne-fontaine qui implique d’aller chercher de l’eau à l’extérieur du logement. Dans un certain nombre de pays, on est dans une augmentation unitaire par habitant. Avoir un accès direct à l’eau dans les villes, par rapport à un accès en  borne-fontaine, cela a des conséquences sur la demande en eau.

Par contre, dans les pays développés, comme la France, on observe une baisse de la consommation d’eau par habitant grâce à la limitation de la consommation, aux appareils électroménagers conçus pour être plus économes en eau, etc.

Au niveau mondial, les prélèvements ont ainsi été multipliés par 7,3 alors que la croissance de la population a été de 4,4 au cours du 20è siècle. Cette hausse a été engendrée par la consommation d’eau directe, mais aussi celle de produits dont la production consomme de l’eau. L’évolution des codes alimentaires y participe notamment. Consommer beaucoup de viande par exemple, dont la production nécessite en moyenne 15 400 litres d’eau par kilogramme. Certains biens de consommation comme les jeans y participent aussi, puisque leur fabrication demande beaucoup d’eau.

Pourquoi l’accès direct à l’eau est-il important du point de vue de la santé des populations ?

L’accès à l’eau et à l’assainissement c’est un enjeu fondamental de santé publique, car en l’absence d’eau potable, on est exposé à des maladies diarrhéiques qui sont la deuxième cause de mortalité chez les enfants de moins de 5 ans.

L’accès à l’eau est un enjeu, car pour diminuer les maladies diarrhéiques il ne faut pas seulement boire de l’eau propre, mais aussi changer ses pratiques d’hygiène, ce qui possible seulement avec un accès à l’eau potable à domicile.

En France, la consommation moyenne en eau est d’environ 144 litres par jour par personne. Pour boire et satisfaire ses besoins d’hygiène, chaque personne a besoin, chaque jour, de 20 à 50 litres d’eau selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Comment les centres urbains peuvent-ils faire face à ces besoins croissants en eau ?

Il y a une course constante aux investissements pour satisfaire la demande en eau dans les villes. Et la plupart du temps, cette demande est sous-estimée.  L’enjeu de planification urbaine est donc un enjeu de taille.

Pour la réalisation d’un projet de barrage couplé à une station d’eau potable, il faut compter 10 ans. Ce sont donc des projets qui nécessitent une vision à long terme qui est parfois difficile à avoir, notamment dans les  pays instables politiquement, mais aussi dans les quartiers informels, où l’absence de planification  complexifie la disponibilité du service.

Mais les solutions existent. Quand l’eau est rare, au lieu d’aller en chercher, il faut déjà l’optimiser. On peut améliorer la performance du système, en améliorant la régulation des pertes d’eau. Dégager suffisamment d’argent pour remplacer les tuyaux, sensibiliser les populations au gaspillage.

En milieu urbain, il y a également la piste du traitement des eaux usées, qui peut constituer une ressource en eau complémentaire. À Singapour ou en Namibie, le traitement de l’eau usée permet de réutiliser l’eau dans les systèmes d’eau potable. Cette technique est très rare, mais l’utilisation des eaux usées traitées pour faire de l’irrigation dans les cultures agricoles environnantes par exemple permet de réduire les prélèvements en eau de l’agriculture, qui est responsable de 70% de l’utilisation des ressources en eau !

L’accès à l’eau s’est-il amélioré ces dernières années ?

L’accès à l’eau et à l’assainissement est un droit humain reconnu par les Nations unies. Mais aujourd’hui, il y a toujours 2,1 milliards de personnes qui n’ont pas un accès satisfaisant à l’eau et à l’assainissement dans le monde, dont une partie importante en milieu urbain. À l’horizon 2030, les objectifs de développement durables (ODD) ont fixé un objectif d’accès à l’eau pour tous de qualité et de manière continue vers lequel il faut tendre.

En 2015, on avait atteint les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) sur la question de l’accès à l’eau qui visait à diviser par deux la population sans accès à l’eau dans le monde. Mais dans certaines zones géographiques, cet objectif n’a pas été atteint, comme en Afrique.

On arrive toujours à augmenter le nombre de personnes ayant accès à l’eau en ville, mais parfois la croissance démographique est telle que malgré les progrès le pourcentage de personne ayant un accès décent à l’eau ne progresse pas. Cela veut dire qu’il faut des efforts continus d’investissement pour absorber la croissance urbaine.

Les difficultés de gestion de l’eau sont-elles l’apanage des  pays en développement ?

Dans la plupart des pays développés, les habitants ont presque tous  accès à l’eau. Il n’y a pas de problème de raccordement. Néanmoins, et l’on peut le voir avec les crises au Brésil ou en Californie,  il y a parfois des problèmes de pénurie d’eau.

La ressource en eau est inégalement répartie dans le monde. Mais avoir accès à l’eau n’est pas corrélé au niveau de stress hydrique. Il y a des pays où les gens ont un bon accès à l’eau malgré leur exposition à un stress hydrique important, comme le Maroc ou la Tunisie, car les infrastructures existent, même s’il peut y avoir des crises conjoncturelles comme c’est en ce moment le cas au Cap en Afrique du Sud, où la sécheresse provoque une pénurie d’eau.

À l’inverse, il y a certains pays par exemple en Afrique centrale où il n’y a pas de problème de stress hydrique, mais où l’accès à l’eau est mauvais, car les pouvoirs publics n’en ont pas fait une priorité politique et n’ont pas consenti les investissements nécessaires.  L’accès à l’eau,  c’est une question de bonne gouvernance. La première cause d’une absence d’accès à l’eau et à l’assainissement, ce n’est pas le manque d’eau, mais le manque de volonté ou de moyens mis en œuvre par les pouvoirs publics.

Si l’on suit l’évolution de PIB consacré à l’eau et l’assainissement dans les pays africains, ils ne tiennent globalement pas les engagements qu’ils ont pris, puisqu’ils dépensent moins de 0,27% de leur budget national au secteur, ce qui est trop peu.

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