« Le Sahel doit augmenter les rendements agricoles pour nourrir sa population »

Farming in the Sahel, 2012. [CGIAR/Flickr]

Cet article fait partie de l'édition spéciale L’agriculture au cœur de l’émergence africaine.

Les pays du  Sahel  – Niger, Mauritanie, Mali, Burkina-Faso et Tchad – vont voir leur population doubler d’ici 2050. Ce qui pose un défi à l’agriculture locale.

Alain Billand est Chargé de mission au Département Environnement & Sociétés au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.

Quelle est la situation de la production agricole dans les pays du Sahel ?

Le Sahel est une zone de transition entre le Sahara et les zones humides comme la Cote d’Ivoire. Dans cette zone, les sols sont pauvres, et les températures extrêmes. L’agriculture au Sahel est donc sous très forte contrainte et les fenêtres pour semer sont très étroites, parfois quelques jours seulement. Pour faire face à ces conditions, les populations locales ont développé des stratégies agricoles ad hoc.

Les facteurs sociaux économiques pèsent également sur l’agriculture sahélienne. Les pays du Sahel se situent parmi les pays les plus pauvres du monde si on se réfère à l’indice de développement humain.

Les défis sont nombreux dans cette région pour les agriculteurs…

Les populations sahéliennes sont très peu armées pour faire face au changement climatique. La planète se réchauffe globalement. Et au Sahel, il pourrait y avoir amplification des températures dans les zones les plus chaudes. Cela reste des projections, c’est une région difficile à prédire, car il y a peu de données disponibles. Au niveau des pluies, il risque d’y avoir davantage de concentration de la saison des pluies. Donc il faudra trouver des systèmes pour capter l’eau.

Par ailleurs, l’Afrique compte environ 1,3 milliard d’habitants et devrait voir sa population doubler d’ici 20 30 ans. Et selon les projections d’ici à   2100 – c’est-à-dire dans 3 générations – le continent africain va compter environ 5 milliards d’habitants.

Cette démographie va avoir des conséquences, notamment au Sahel, où la transition démographique n’a pas vraiment commencé. Au Niger, la natalité atteint toujours 7,6 enfants par femme. Le pays possède l’un des indices de fécondité les plus élevés au monde et est classé avant-dernier sur l’indice de développement humain de l’ONU.

L’offre alimentaire au Sahel est-elle suffisante pour répondre à l’augmentation de la population ?

La courbe de la production agricole a augmenté de manière à peu près similaire à la hausse de la population. Il n’y a pas de déficit chronique de nourriture au Sahel, mais il peut y avoir des déficits saisonniers, dus à des problèmes climatiques ou d’accessibilité. Le principal frein à l’alimentation, ce n’est pas le manque de production agricole, mais le manque d’accessibilité et de moyens. Pour une large partie de la population, la nourriture demeure trop chère. Concernant l’accessibilité, le manque de nourriture le plus criant  se fait sentir dans les zones occupées par Boko Haram.

Il n’y a donc pas de problème de productivité au Sahel ?

Si le Sahel a augmenté sa production agricole, c’est grâce à l’augmentation des terres cultivables. En rognant sur la savane, sur les terres autour des villages, les Sahéliens ont étendu les zones agricoles, et augmenté la production. Mais aujourd’hui la disponibilité des terres arables commence à être problématique, car toutes les bonnes terres sont déjà cultivées et l’espace cultivable  n’est pas infini pour nourrir le Sahel, il va donc falloir augmenter les rendements agricoles. Mais le Sahel n’a pas les moyens de l’Arabie Saoudite pour lancer des cultures intensives en plein désert. La force de travail agricole, c’est encore les bras.

Aujourd’hui au Sahel les gens ne meurent pas de faim. Mais la question de la malnutrition  demeure très problématique, notamment chez les enfants.

Comment le Sahel peut-il augmenter sa productivité agricole ?

L’Europe pourrait facilement doubler sa production de blé et l’envoyer en Afrique, mais ce n’est pas la solution. Il faut que le Sahel développe sa propre productivité agricole.

Il y a un énorme enjeu sur les semences utilisées. Une grande partie des semences sont d’origine paysanne, comme le mil ou le sorgho. Ce sont des semences gratuites, sélectionnées depuis des générations et bien adaptées au sol. Cependant, elles ne permettent pas une productivité très élevée.

Par ailleurs, il faut favoriser les cultures qui peuvent rapporter comme le maraichage. Aujourd’hui, il y a des cultures qui ne sont pas très saines, surtout en zone urbaine où les cultures sont faites près d’eaux stagnantes ou sur des sols très pollués. Pour avoir une alimentation équilibrée, il faut développer l’agriculture de proximité, notamment en ville, ou la population africaine se concentre de plus en plus.

Les jeunes paysans sahéliens n’ont plus envie de rester au village. Donc ils partent en ville et deviennent souvent des miséreux, car il n’y a pas eu en Afrique de développement de l’emploi industriel ou tertiaire comme en Europe ou en Asie. L’installation en ville est donc souvent synonyme de pauvreté. Donc il faut inventer autre chose, notamment dans les pôles urbains régionaux, qui peuvent donner accès à certains services inexistants dans les villages tels que la transformation des denrées alimentaires, tout en maintenant l’emploi agricole.

Comment le Sahel peut développer sa productivité agricole en évitant les écueils de l’agriculture intensive desquels l’Europe peine à sortir ?

On ne peut effectivement pas plaquer les modèles du Nord sur le Sahel, avec une utilisation massive d’intrant chimique. Cependant, on part d’un état des lieux  presque vierge, puisqu’au Sahel il n’y a presque aucune utilisation d’engrais. Plutôt que de multiplier par 10 les intrants chimiques, il est important dès aujourd’hui de développer l’agroécologie, notamment avec les outils numériques. Mais on ne peut pas non plus refuser complètement les intrants, qui peuvent permettre d’augmenter les rendements pour faire face à la démographie.

De quelle manière le Cirad et la Déclaration d’Ouagadougou peuvent-ils accompagner cette transition agricole au Sahel ? 

Le Cirad et les institutions nationales de recherche agronomique des pays sahéliens ont adopté la Déclaration de Ouagadougou. Cette déclaration souhaite appuyer les objectifs agricoles de l’Alliance Sahel, qui chercher à coordonner les solutions de développement pour la région. La déclaration de Ouagadougou affiche 8 priorités pour le développement agricole du Sahel, et prévoit que les institutions signataires mutualisent leur savoir pour accélérer la recherche de solutions.

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