« Les catastrophes naturelles décuplent la pauvreté »

Stéphane Hallegatte, un des auteurs du rapport Indestructible. Renforcer la résilience des plus pauvres aux catastrophes naturelles

Les catastrophes naturelles plongent 26 millions de personnes dans la pauvreté chaque année, selon un nouveau rapport* de la Banque mondiale. L’organisme international propose de cibler la gestion du risque climatique sur les plus pauvres, pour une meilleure efficacité de l’aide, explique un des auteurs, Stéphane Hallegatte, à EURACTIV.

Stéphane Hallegatte est économiste à la Banque mondiale.

Que peut-on faire pour les plus pauvres exposés aux catastrophes naturelles ?

Le mandat de la Banque Mondiale, c’est de réduire la pauvreté. Or les catastrophes naturelles, dont la fréquence augmente avec le changement climatique, créent de la pauvreté. C’est pourquoi il faut gérer ce risque en amont. Construire des digues, des ponts, certes ; mais pas seulement. Il faut aussi mettre en œuvre des mécanismes de réaction rapide aux crises, et des systèmes de protection sociale même modeste. L’important c’est qu’ils puissent être activés au bon moment.

Le Maroc est un des pays du monde où les inégalités sont très fortes, avec des agriculteurs extrêmement pauvres notamment…

Oui le Maroc est assez symptomatique : on a un pays avec des villes et une industrie qui ont des besoins en énergie, et donc une problématique  de réductions des émissions de CO2. Et en même temps, certaines villes comme Casablanca sont exposées aux inondations, et les zones rurales peuvent être très pauvres et déconnectées du reste du pays. On travaille actuellement à ce qu’un fonds de gestion des risques soit mis en place en cas d’aléas avec le parlement marocain. Cela illustre bien ce que l’on peut faire contre la pauvreté lorsqu’elle est exposée au changement climatique.

Pourquoi les plus pauvres sont-ils plus exposés aux catastrophes naturelles ?

Nos modèles montrent que les populations les plus pauvres perdent 2 à 3 fois plus que les autres lors d’aléas climatiques, parce qu’elles sont plus exposées. Près d’un quart de la population la plus pauvre habite dans des bâtiments très fragiles, qui ne résistent pas en cas d’inondations. Il y a un cercle vicieux : c’est parce qu’ils sont pauvres qu’ils sont plus vulnérables, et en même temps cette vulnérabilité crée encore plus de pauvreté.

Comment mesure-t-on l’impact d’une catastrophe sur le mode de vie ?

S’il n’y avait pas de catastrophe naturelle durant un an, la population vivant en dessous du seuil de pauvreté, réduirait de 26 millions, sur un total de 700 millions de personnes actuellement. Cela montre qu’il y a de grandes synergies entre la pauvreté et la réduction des risques. Et aussi que l’impact relatif des catastrophes est plus grave pour certains. Le cyclone Matthew qui a touché Haïti il y a un mois a fait 2 milliards de dollars de dégâts en Haïti et 7 milliards aux États-Unis ; mais ces ordres de grandeur mesurés par des assureurs ont peu de sens : c’est en Haïti que la situation est la plus dramatique. Cela montre qu’il faut proposer des instruments de mesure différents.

L’Accord de Paris a donné un objectif clair en matière de réductions d’émissions, avec la cible d’une hausse des températures limitée à 1,5°. En revanche, en matière d’adaptation, les objectifs sont moins clairs…

Une meilleure politique de gestion des risques pourrait avoir pour bénéfices 100 milliards par an : nous insistons sur le fait qu’il faut concentrer cette politique sur les plus pauvres. Ce ne sont pas les plus solvables, certes ; mais les pertes cumulées du manque d’adaptation représentent 520 milliards de dollars sur la consommation. C’est un montant énorme ! Les pertes de consommation s’avèrent  60 % plus élevées que les pertes matérielles. Ce sont les plus pauvres qui sont le plus touchés. En cas de coup dur, en Éthiopie par exemple, les agriculteurs confrontés à la sécheresse vont vendre leur bétail ; mais tout le bétail va être vendu en même temps, donc ils vendront leurs bêtes pour rien !

Quelles sont les solutions qui permettent de réduire le risque ?

Ce qui est crucial, c’est la rapidité. Il faut que les budgets soient prêts, pour qu’ils soient débloqués dès le début de la sécheresse par exemple, ce qui s’est passé au Kenya cette année. Ou comme aux Philippines, où une partie de l’aide internationale a été distribuée directement par le ministère de l’aide sociale. Si les canaux existent et les personnes les plus vulnérables sont identifiées, ce sera déjà mieux géré. Nous recommandons aussi la mise en place de fonds de risque, la généralisation des comptes en banque pour que les biens des personnes ne soient pas affectés.

Les pays les plus pauvres sont les plus touchés par les conséquences du réchauffement climatique comme le souligne votre rapport, alors que les émissions de CO2 sont historiquement plus liées aux pays du Nord. Est-ce que cela implique que les pays du Nord doivent régler l’addition de gestion du risque des pays du Sud ?

La Banque mondiale n’est pas une organisation politique, nous ne pouvons pas trancher un tel débat. En revanche, nous pouvons proposer des solutions de coopération ou de partage des données qui peuvent avoir un fort impact. Par exemple sur le partage des données : lorsque les données climatiques existent, elles doivent être utilisées par ceux qui sont le plus concernés. Cela peut servir par exemple dans les projets d’infrastructure des pays du Sud : si les données sur le débit d’eau maximal sont enregistrées quelque part, elles doivent être utilisées pour construire un pont.

*Indestructible. Renforcer la résilience des plus pauvres face aux catastrophes naturelles

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