Mimica : «il faut lier migration et aide au développement en Afrique»

Neven Mimica [Matt Tempest/Flickr]

Lors du sommet de l’UE avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique à Dakar, le commissaire européen Neven Mimica a accordé une interview à EURACTIV pour aborder la stratégie de l’exécutif pour lutter contre la migration illégale.

Neven Mimica, ancien Premier ministre adjoint de Croatie, est le commissaire européen en charge du développement et de la coopération internationale (DEVCO).

Concernant le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique (visant à juguler l’afflux d’immigrants illégaux arrivant en Europe), puis-je me permettre de faire un commentaire ? Quel que soit le montant que vous mettez dedans (actuellement 1,8 milliard d’euros), il s’agit des pays les plus pauvres de la planète, et ce fonds ne réduira pas l’attrait de l’Europe.

Oui, ce sont les plus pauvres, et 1,8 milliard ne changeront peut-être pas la donne, mais il faut regarder l’ensemble, avec toutes nos actions d’aide au développement, d’un montant de 20 milliards en Afrique, notamment pour les pays les moins développés du monde.

Ce que nous devons changer est l’état d’esprit et l’approche de nos projets à deux niveaux : nous devons d’abord les orienter le plus possible vers les causes de la migration, puis, les rendre le plus rapide, opérationnel possible. La plupart de nos projets pour le développement – dans le cadre du programme indicatif national ou du programme indicatif régional – ont une durée de vie beaucoup trop longue, de cinq ou six ans. Avec le fonds fiduciaire, ces deux projets ont été approuvés seulement deux mois après La Valette (sommet de novembre 2015) et cinq mois plus tard, nous en sommes déjà au stade opérationnel.

>> Lire : L’UE débloque 1,5 milliards pour les migrants d’Afrique

La durée de vie d’un projet devrait être d’un an, de deux ans, mais pas plus. Si nous ramenons ce sens de l’urgence dans les 20 milliards d’euros d’aide au développement générale en Afrique, nous pourrions vraiment avoir un meilleur impact sur le développement dans les régions les plus fragiles et vulnérables du monde. Nous devons donc progresser dans cette direction et nous concentrer sur les résultats plus que sur les sommes d’argent que nous mettons.

Êtes-vous optimiste par rapport au soutien des gouvernements africains ? Évidemment, le Sénégal est un bon exemple, mais si on regarde le Niger, le pays profite de l’argent envoyé par les personnes vivant en Europe. Des villes entières dépendent des flots de réfugiés et vivent, en quelque sorte, de la crise. Comment pouvez-vous convaincre ces gouvernements de réellement s’attaquer aux causes de la migration ?

En réalité, toutes mes discussions avec les dirigeants africains et mes visites dans ces pays ou à Bruxelles sont plus que jamais tournées vers ce lien et cette interdépendance avec la migration. C’est une question très sensible, mais nous devons travailler à la mise en place complète d’une politique de retour et de réadmission.

Notre but n’est pas de mettre un terme à la migration ou de renvoyer vers l’Afrique les gens qui travaillent en Europe, y vivent depuis des années, font partie de l’histoire des relations africano-européennes. Nous objectif est d’endiguer l’afflux de migrants illégaux vers l’Europe, qui profite aux trafiquants et met la vie des migrants en danger. Nous devons mettre en place un cadre juridique qui ne donne pas accès à l’asile ou à une protection internationale aux migrants économiques.

Nous essayons d’analyser ces flux de personnes arrivant en Europe et d’évaluer comment nous pouvons les rendre les plus légaux possible. Nous sommes en train de développer un cadre juridique pour la migration. Dans un mois ou deux, la Commission proposera un plan pour cette migration légale.

Nos partenaires africains comprennent que nous devons travailler ensemble afin de stopper la migration illégale, et non pas celle des réfugiés, vers l’Europe.

Tout est une question de meilleure gestion des frontières et d’une plus grande sécurité dans la région et dans ces pays. Je ne sens donc pas de résistance particulière à discuter de cela dans le cadre d’une stratégie commune pour la migration.

Les retours et les réadmissions ne devraient pas être politisés, c’est un enjeu de coopération administrative et d’amélioration de la coordination entre les États membres de l’Union européenne et les partenaires africains.

Certains pensent que l’accord UE-Turquie devrait être reproduit avec d’autres pays, notamment ceux du continent africain, pour juguler l’afflux de migrants illégaux. Le fonds fiduciaire tente déjà de s’attaquer aux causes de migration, mais pensez-vous qu’il faudra de nouveaux moyens et plus d’efforts de la part de l’UE pour soutenir les pays africains et prévenir une autre crise de la migration ?

Oui, pour limiter l’impact du flux migratoire illégal, nous avons besoin de toute sorte de partenariats. Celui avec la Turquie est un partenariat d’urgence, plus rapide que ce que nous avons ou voulons réaliser avec les partenaires africains. Cela ne veut pas dire que nous abandonnons l’idée de rassembler développement et migration sous la même bannière dans les pays africains. C’est ici, en Afrique, que le flux migratoire grandit.

Il ne faut jamais oublier que sur les 60 millions de personnes actuellement en mouvement, plus de 80 % se trouvent ici en Afrique, dans les pays en développement. Certains pays africains, comme l’Éthiopie, le Kenya, et même le Sénégal, accueillent plus de migrants que l’Europe. Le Sénégal est à la fois un pays d’origine, un pays de transit et un pays de destination pour les migrants.

>> Lire : Le Sénégal compte sur la poursuite des aides européennes

Nous devons donc construire cette stratégie commune pour la migration avec les pays africains, et c’est ce que nous sommes en train de faire. Peut-être que cela prendra plus de temps que l’accord conclu avec la Turquie, mais pas beaucoup plus. C’est pour cela que je vous ai parlé de l’accélération de nos programmes de développement et de leur orientation vers les causes de la migration illégale.

C’est en s’engageant à transformer la migration illégale en migration légale que ce partenariat fonctionnera. Nous devons lier la migration et le développement ainsi que les partenariats privés et publics. Cela ressemble peut-être à un projet à long terme, mais il fonctionnera, et plus vite que les autres.

 

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