Oxfam: « L’Europe n’accueille pas sa juste part des réfugiés »

Winnie Byanyima [European Commission]

Le continent européen a « paniqué » ces dernières années face à la crise des réfugiés, estime Winnie Byanyima, laissant de côté ses valeurs et ses engagements internationaux en la matière.

Winnie Byanyima est directrice exécutive d’Oxfam International. Elle a été députée au parlement ougandais pendant onze ans et a dirigé le Programme de l’ONU pour le genre et le développement. Elle participait à une conférence de l’Institute for New Economic Thinking, à Édimbourg, du 21 au 23 octobre.

La conférence de l’Institute for New Economic Thinking se concentre sur l’association de la pensée progressiste et de l’économie. Le point de départ de tout progrès devrait être l’autocritique. Or, les économistes de cette conférence n’ont rien dit durant les années précédant la crise, malgré leur influence. Cette autocritique est également nécessaire dans les mondes de la politique, du journalisme ou des ONG. Le manque d’autocritique nous empêche-t-il d’aller de l’avant ?

Tout à fait, vous avez raison. Même nous, dans le secteur des ONG, nous sommes touchés. Nous sentons aussi le manque de confiance. La méfiance à l’égard des institutions est omniprésente. Les citoyens ne croient ni les responsables politiques, ni les médias, ni les entreprises, ni les ONG. Cela nous touche tous. Nous devons tous procéder à une autocritique. Dans notre cas, cela s’est illustré par un changement d’approche. Nous nous sommes rendu compte que les citoyens ne répondent même plus aux preuves que nous présentons.

Ils réagissent avec leurs émotions. Nous nous impliquons davantage auprès des citoyens, d’un point de vue émotionnel, en leur parlant du cœur. Pas uniquement avec les preuves concrètes que nous savons produire. Nous devons nous écarter de notre rôle d’influenceurs politiques et nous reconcentrer sur notre rôle de mobilisation sociale. Nous nous sommes rendu compte qu’il était plus important de mobiliser les citoyens et de relayer leur propre voix. Nous nous impliquons donc plus qu’avant auprès des citoyens.

La confiance est en effet essentielle. Dans le cas de l’aide au développement, la confiance a été sérieusement sapée par les salaires parfois très élevés des dirigeants des grandes ONG, selon les médias. Existe-t-il un réel problème à ce niveau ou s’agit-il d’une attaque orchestrée par les détracteurs des associations pour les déstabiliser ?

Il existait un problème. Certaines ONG paient des salaires très élevés. Ils ont leurs propres raisons, ils estiment qu’il s’agit de très grandes entreprises, si l’on peut utiliser ce mot-là. Les associations sont devenues très importantes. Ma propre organisation [Oxfam] brasse 1,5 milliard de dollars. Certains estiment donc que pour gérer une association internationale de cette taille, comparable à une grande entreprise, il faut attirer les plus grands talents, en payant des salaires élevés.

Ce n’est donc pas le cas d’Oxfam ?

À Oxfam, nous ne fonctionnons pas comme ça. Nous ne payons pas à la valeur du marché. Nous essayons d’aligner nos salaires à nos valeurs. La plupart d’entre nous, qui travaillons pour Oxfam, sommes payés 75 % moins que ce que le secteur privé nous paierait. Nous sommes donc parmi les moins bien rémunérés, mais ces attaques ciblaient le secteur dans son ensemble, sans faire de différence.

Et je dois dire que ces attaques sont venues des groupes politiques opposés à l’aide au développement. Au Royaume-Uni, le gouvernement de David Cameron s’est engagé à arriver à l’objectif de 0,7 % de PIB alloué à l’aide au développement. Ils ont passé une loi, mais ne l’ont jamais appliquée. Certains membres du Parti conservateur étaient contre, même si ce n’était pas le cas de David Cameron. Ces membres ont donc utilisé les médias, et particulièrement le Daily Mail, pour s’attaquer aux ONG, qui participaient à la distribution de l’aide.

Le lobbying pro-israélien et pro-glyphosate fait des remous au Parlement européen

Les eurodéputés ont récemment rejeté d’étranges amendements visant à renforcer le contrôle des ONG « qui agissent « contre les intérêts de l’UE ». Une enquête sur les origines de ces propositions mène à un groupe de pression pro-israélien et à un défenseur du glyphosate.

L’Europe tente de limiter les arrivées de migrants en collaborant avec les pays d’origine. Est-il naïf d’attendre des résultats dans un avenir proche, étant donné l’ampleur des changements à effectuer pour dissuader ces citoyens de quitter leur pays, ou est-ce la seule solution possible ?

L’Europe est entrée en mode « panique » ces dernières années en ce qui concerne les réfugiés qui arrivent via la Méditerranée. Elle a abandonné ses valeurs et ses engagements internationaux, au profit de solutions vraiment nauséabondes, notamment les accords conclus avec la Syrie et la Libye pour forcer les personnes ayant fui la persécution et la mort à y retourner.

L’UE a aussi couvert des coûts liés aux réfugiés dans les États membres ou à des programmes anti-immigration avec de l’argent qui aurait dû servir à l’éradication de la pauvreté. Aujourd’hui, il y a 65 millions de personnes déplacées dans le monde. 85 % de celles-ci se trouvent dans des pays en développement, dans des pays pauvres. Les déplacés qui sont en Europe sont très peu nombreux. Dans un pays comme le Liban, une personne sur six est un réfugié syrien. Pourtant, on n’entend pas Beyrouth se plaindre aussi fort [que certains États membres].

De son côté, le Royaume-Uni, sixième pays le plus riche au monde, s’épanchait sur l’accueil de 20 000 réfugiés ! L’Europe a créé les droits de l’Homme. Depuis, que se passe-t-il ? Le continent n’accueille même pas une part juste des déplacés. Il ne s’agit pas de demander aux pays européens d’être gentils, il s’agit d’engagements internationaux qu’ils ont pris. Il s’agit de la sécurité du monde.

La Croix-Rouge tacle l'accord UE-Turquie sur les réfugiés

Alors que les premiers réfugiés syriens ont commencé à être renvoyés en Turquie, la Croix-Rouge s’est associée au déluge de critiques des ONG sur l’accord entre l’UE et Ankara.

S’agit-il d’égoïsme ? De la pression de l’électorat ? Jean-Claude Juncker a dit que les dirigeants savent que faire, mais qu’ils ne sauraient pas comment se faire élire après avoir pris les décisions nécessaires.

Bien sûr qu’il s’agit d’égoïsme, mais une partie de la xénophobie est causée par le scepticisme affiché par les groupes populistes qui veulent prendre le pouvoir. Au lieu de s’occuper de la crise économique, entrainée par un modèle agressif et avide, ils pointent du doigt les réfugiés. Les réfugiés ne sont cependant pas responsables de la crise économique. Ils pourraient même faire partie de la solution.

Ils acceptent les emplois dont les citoyens européens ne veulent pas, ils paient des taxes. Pour moi, l’exemple à suivre est celui des pays comme le Liban, la Jordanie, l’Ouganda, la Turquie, qui absorbent ces réfugiés et les autorisent à vivre dans leurs communautés.

Angela Merkel a fait preuve de force politique. Et la revoilà au pouvoir. On s’est opposé à elle, elle a dû faire marche arrière sur certaines choses, mais cela reste un bon signe.