Prakash Mathema : les pays les plus pauvres ont le plus à perdre en cas d’échec des négociations sur le climat

Prakash Mathema, Chair of Least Developed Countries Group at UN Climate Change Negotiations - ©International Institute for Sustainable Development.

Prakash Mathema, président du groupe des pays les moins développés lors des négociations de l'ONU sur le changement climatique - ©International Institute for Sustainable Development.

Le ministre népalais Prakash Mathema prend part aux négociations de l’ONU pour la lutte contre le changement climatique au nom des pays les moins développés. Il estime que la conférence sur le climat de Paris ne sera couronnée de succès que si la vulnérabilité des pays les plus pauvres est prise en compte

Prakash Mathema est président du groupe des pays les moins développés (LDC – Least Developed Countries Group en anglais) dans le cadre des négociations de l’ONU sur le changement climatique et ministre des sciences, de la technologie et de l’environnement au Népal.

Quelles sont les attentes du groupe des pays les moins développés sur les négociations climatiques ?

Notre objectif final est de nous assurer que les voix, les besoins et les priorités des personnes les plus vulnérables au monde soient entendus et prises en compte. Le changement climatique nous concerne tous, mais ses effets négatifs affectent davantage les plus pauvres, parce qu’ils vivent en général dans des endroits plus dangereux, ne disposent que de peu de ressources et de compétences et que leur accès aux services de base est plus limité. Si la situation et les besoins des plus vulnérables ne sont pas suffisamment pris en compte dans l’action mondiale menée pour faire face au changement climatique, cette action ne peut être équitable.

Il n’est jamais facile de représenter les sans-voix. De plus, le groupe des  pays les moins développés rencontre des difficultés particulières dans le processus de négociation. Les délégations de nos pays sont bien plus modestes que celles de nos homologues plus riches. Quand nous participons à des rencontres sur le climat, nous sommes censés suivre toutes les discussions, alors que dans les délégations plus grandes on trouve une personne qui s’occupe d’un ou deux sujets, et parfois même une petite équipe dédiée à un thème important, comme l’adaptation au changement climatique, ou son financement.

Nous essayons de compenser ce manque de compétences par une meilleure coordination au sein du groupe.

Les jours d’ici à la conférence de Paris sont comptés. La vulnérabilité de nos pays devrait être le point de départ des engagements qui seront établis dans le prochain accord sur le climat. Notre réponse au changement climatique ne sera adéquate que si les besoins principaux des plus vulnérables face à ce changement sont correctement pris en compte.

Le sommet des Nations Unies sur le climat a eu lieu le mois dernier à New York. En tant que président du groupe des pays les moins développés lors des négociations de l’ONU, avez-vous eu l’impression que votre groupe a été entendu lors de cet événement?

Le sommet sur le climat de l’ONU représentait une occasion idéale pour les dirigeants du monde d’exposer leurs plans d’action. Je vous donne deux exemples concrets. Le premier concerne l’Ethiopie. Le premier ministre s’est engagé à mettre en place une économie verte sans aucune émission de gaz à effet de serre d’ici à 2025. Il y a ensuite le premier ministre de Tuvalu, qui a promis que 100 % de l’électricité de son pays proviendrait de sources d’énergie renouvelable d’ici à 2020. Ce sont là des exemples frappants de ce qu’il est possible de faire. Malgré leurs limites économiques et leur extrême vulnérabilité, les pays de notre groupe ouvrent la voie vers un avenir à faible émission de carbone. Nous espérons que les autres pays revoient leurs ambitions à la hausse et prennent plus d’initiatives pour aider les pays les plus pauvres.

La prochaine Conférence internationale de l’ONU sur le changement climatique (COP 21) se tiendra à Paris en 2015. Que pensez-vous de la position de la France sur les besoins des pays les moins développés en ce qui concerne la lutte contre le changement climatique?

Nous savons que la diplomatie française s’est déjà engagée afin que cette conférence soit un succès. Les efforts du gouvernement français devraient faire de cette COP une étape importante de l’histoire des négociations sur le climat. François Hollande a promis un don d’un milliards de dollars au Fonds vert pour le climat lors du sommet de New York. En plus de cela, la France tente réellement de garantir un engagement adéquat en terme de financement de la lutte contre le changement climatique à l’issue de la rencontre de Lima. Il reste toutefois des efforts à fournir pour assurer une réduction considérable des émissions de carbone, ce qui démontrerait clairement la volonté du gouvernement français de faire face au changement climatique. L’avenir des pays les plus vulnérables doit être protégé par la convention de la conférence de Paris. Nous faisons entièrement confiance à la France pour que cette conférence aboutisse à des projets d’envergure qui limiteront d’ici la fin du siècle l’augmentation des températures à 1°C au-delà des niveaux préindustriel, ce qui répond aux besoin des  pays les plus vulnérables.

Certains pays en voie de développement, l’Inde ou la Chine, par exemple, ne se sont pas encore prononcés sur la nature de leur participation. Qu’attendez-vous de ces pays?

Les pays comme la Chine, l’Inde ou d’autres économies qui émergent rapidement sont des interlocuteurs importants en matière de négociations climatiques. Ces derniers mois, nous avons reçu des signaux encourageants de la part de leurs gouvernements, notamment l’intention de la Chine d’annoncer sa contribution à l’accord de Paris d’ici juin 2015, ainsi que des discussions autour d’un potentiel plafond pour les émissions chinoises dans un future proche. Ce genre de signaux sont autant de messages clairs pour les autres acteurs-clés des négociations, en particulier les économies industrialisées, qui doivent se montrer plus entreprenantes en termes d’idées et d’efforts.

La mobilisation par les pays développés de financements pour la mise en œuvre du Fonds vert pour le climat est l’un des enjeux les plus importants de ces négociations. Or, à ce jour, seules la France et l’Allemagne ont fait des déclarations déterminantes  (un milliard de dollars chacune). Les autres nations incontournables, comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis n’ont encore rien annoncé. Êtes-vous satisfait du niveau général de l’engagement pour le Fonds vert pour le climat ? Qu’attendez-vous de cet outil financie r?

Les pays les moins développés se sentent encouragés par les promesses séparées, d’un milliard de dollars chacune, faites par la France en juillet et par l’Allemagne lors du sommet sur le climat de septembre pour la capitalisation initiale du Fonds vert pour le climat. Les initiatives de certains pays en développement, comme le Mexique ou la Corée sont également encourageantes. Si les pays vulnérables, comme ceux du groupe, trouvent le moyen de financer leur adaptation au changement climatique, ce sera notamment grâce à ce genre de gestes. Ces promesses renforcent aussi la confiance des pays dans les négociations pour l’accord de 2015.

Les pays du groupe espèrent obtenir des promesses de fonds d’autres États afin de respecter le délai fixé à novembre pour la mobilisation initiale de ressources du Fonds vert pour le climat. Jusqu’ici, nous n’avons reçu des promesses de dons qu’à hauteur de 2,3 milliards de dollars. Ce chiffre est bien en deçà de l’objectif du Fonds, qui prévoyait d’obtenir 10 à 15 milliards de dollars d’ici le mois prochain. Nous espérons voir d’autres pays se joindre aux contributeurs actuels, parmi lesquels on compte déjà la France et l’Allemagne.

Lors du sommet des 23 et 24 octobre, l’Union européenne décidera de ses objectifs pour 2030 en matière de climat et d’une politique commune pour l’accord de Paris sur le climat de 2015. Qu’attendez-vous de l’Union européenne?

Nous ne doutons pas que l’UE fera à nouveau montre d’initiative dans le cadre de l’action climatique, aussi bien dans les limites de ses frontières qu’au-delà. Nous attendons avec impatience de voir le cadre réglementaire et les objectifs d’ici à 2030 pour l’énergie et le climat qui seront adoptés par la Commission. Cela comprend les engagements de l’UE en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre et d’augmentation de l’utilisation d’énergies renouvelables.

En 2011, l’alliance du groupe avec l’AOSIS et l’UE qui a permis de débloquer les négociations et d’ouvrir la voie à un nouveau traité en 2015. Le groupe espère que l’UE le rejoindra dans son esprit d’initiative.

L’UE ne participera pas à la capitalisation initiale du Fonds vert pour le climat. Quel message faut-il voir dans cette décision?

Nous sommes confiants et espérons que les pays européens contribueront individuellement au Fonds vert pour le climat. La France et l’Allemagne sont les pays qui ont apporté les contributions les plus substantielles au Fonds pour le moment. Le Danemark, le Luxembourg et la République tchèque font également partie des quelques États qui ont annoncé leur contribution à New York. Nous sommes bien sûr encore bien loin d’atteindre les 100 milliards de dollars d’ici à 2020, mais la somme modeste qui a pu être capitalisée jusqu’à présent l’a été en grande mesure grâce à l’UE, ce dont nous nous réjouissons. Nous appelons toutefois les autres États, de l’UE ou non, à contribuer de manière significative.

On parle beaucoup des moyens de financement de l’action climatique pour les pays les moins développés, qui pourraient prendre la forme d’une taxe mondial pour le carbone, d’obligations climatiques, etc. Quels outils recommanderiez-vous?

Pour les pays du groupe, il est avant tout important que les financements, pour l’adaptation surtout, soient des dons, et non des prêts, et qu’ils proviennent de sources publiques. Nous essayons de comprendre les effets qu’auraient une taxe mondiale sur le carbone ou l’émission d’obligations vertes ou climatiques, en particulier afin d’accroître la participation du secteur privé dans la mobilisation de fonds climatiques. En fait, en 2008, les pays les moins développés ont proposé l’établissement d’un droit international d’adaptation pour les passagers aériens. Il s’agirait d’une taxe imposée aux passagers des vols internationaux, différente en fonction de la catégorie du voyage. Cela permettrait de rassembler entre 8 et 10 milliards de dollars par an. Cette somme augmenterait au fil des années et constituerait véritablement un financement climatique nouveau, supplémentaire et prévisible. Nous redoublons actuellement d’efforts pour accroître considérablement le financement climatique et espérons que cette proposition soit à nouveau examinée.

La plupart des promesses de financement faites lors du sommet de Copenhague en 2009 n’ont pas été tenues. Pensez-vous que la situation sera différente cette fois-ci?

C’est à Copenhague que les pays développés se sont engagées à mobiliser ensemble 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 afin de faire face aux besoins des pays en développement. Notre groupe estime que Lima sera l’occasion de déclarations claires à propos du financement climatique de l’étape qui suit le financement à démarrage rapide. À Lima, nous espérons voir des promesses de financement audacieuses pour le fonds principal, qui participerait aux actions climatiques des pays du groupe via le Fonds des pays les moins développés, le Fonds d’adaptation et le Fonds vert pour le climat. C’est à Lima que les pays développés doivent augmenter leur contribution d’une façon qui démontre leur volonté de respecter leur engagement, à savoir la mobilisation de 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020. 

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