«800 millions de personnes se couchent le ventre vide tous les soirs»

Certaines mères sont trop gênées pour demander de l'aide.

Tous les jours, 21 000 personnes meurent de la faim ou des pénuries alimentaires. Et quelque 795 millions de personnes vont se coucher le ventre vide tous les soirs, selon le nouvel indice mondial de la faim.

L’indice mondial de la faim de 2016 est une publication des ONG Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, Concern Worldwide et Deutsche Welthungerhilfe. Olive Towley (OT) et Dominic MacSorley (DM), de Concern Worldwide ont répondus aux questions d’EURACTIV. 

Pourriez-vous nous expliquer ce que vous appelez la « faim » ? Existe-t-il une définition technique ?

OT: La définition utilisée dans le rapport mesure quatre éléments de la faim : « retards de croissance et dénutrition », « dénutrition infantile », « malnutrition infantile » et « mortalité infantile ».

Le but est de rassembler toutes les données et d’envisager la faim dans son ensemble, d’essayer d’établir une moyenne de ces quatre éléments afin de donner une idée du type de faim, comme des retards de croissance par rapport à l’âge d’un enfant ou sa malnutrition par rapport à sa taille. Il existe donc plusieurs dimensions à la faim, c’est ce que l’indice mesure.

Il s’agit donc pas d’un problème de long terme que vous étudiez. Celui d’enfants qui grandissent avec des retards de croissance et doivent donc vivre avec des handicaps. 

OT : La « fenêtre d’opportunité » est de 1 000 jours, de la conception d’un enfant à son deuxième anniversaire. C’est la période durant laquelle il doit être nourri de manière adéquate, sans quoi il fera face aux conséquences physiques ou mentales de la malnutrition toute sa vie.

DM : Au-delà des données, il y a l’aspect de toute l’érosion de la dignité, de l’estime de soi des femmes qui ne parviennent pas à nourrir leurs enfants. En traitant les femmes atteintes de malnutrition dans les villages reculés du nord de l’Éthiopie, nous avons réalisé que certaines femmes n’apportaient pas leurs enfants simplement parce qu’elles sont gênées de montrer des bébés trop maigres et d’être étiquetées comme de « mauvaises mères ». Les effets secondaires de cette perte de contrôle sont absolument énormes.

Nous nous battons pour des « mères en bonne santé, des enfants en bonne santé », pour leur redonner une vraie confiance.

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Et dans l’autre sens, ça peut être une spirale descendante destructrice. Si une mère passe tout son temps à chercher des moyens de nourrir ses enfants, elle n’a pas le temps de faire quoi que ce soit de plus constructif, comme chercher un emploi, etc.

DM : C’est un point très important. D’une certaine façon, ce rapport est déprimant, mais les demandes en termes de politiques sont relativement simples. Il s’agit par exemple de l’agriculture de conservation, de nouvelles techniques, particulièrement pour les agricultrices. Nous avons réalisé une étude au Malawi et découvert que certaines de ces techniques permettaient aux femmes, qui travaillent généralement 365 jours par an pour tenter de nourrir leur famille, de gagner 34 jours par an. Via ces techniques elles gagnent donc un temps fou, c’est extraordinaire de pouvoir travailler de manière moins intensive. Grâce à de meilleures semences ou une productivité, elles peuvent faire autre chose pendant 34 jours par an. Si nous parvenons à répandre ces pratiques en Afrique, ce sera une amélioration importante.

Pourtant, en 2016, 21 000 personnes meurent tous les jours de la faim et de problèmes liés à la faim.

OW : Oui, mais il faut noter que depuis 2000 les niveaux de la faim ont diminué de 30 % dans l’ensemble. Il est donc essentiel de garder à l’esprit les deux côtés de l’histoire. Il y a eu de grands progrès, qui ne sont que très rarement reconnus ou remarqués. Reste à voir quelles sont les régions qui sont à la traine ?

Selon le rapport, c’est le Tchad, la République centrafricaine, la Zambie,…

DM : Et Haïti, parce que le changement climatique et les conflits sont à présent deux facteurs essentiels. Ces deux facteurs sont aussi en train de devenir des obstacles énormes pour un monde sans faim. En juillet, j’étais à Tigray, dans le nord de l’Éthiopie. L’histoire qui m’a le plus touchée était celle d’un jeune agriculteur qui a quitté son foyer avec sa sœur à cause de la sécheresse, pour aller en Europe. Elle est morte en chemin. Lui s’est retrouvé emprisonné en Arabie Saoudite et a été expulsé vers l’Éthiopie. Nous l’avons aidé à relancer sa ferme.

Les défis de l’immigration vers l’Europe se retrouvent là. Ce rapport est une sonnette d’alarme. Ces pays sont une vraie blessure ouverte, si on les laisse comme cela, la situation va se détériorer, encore et encore. Et les conséquences seront à nos portes.

La Commission européenne donne beaucoup d’argent au fonds d’urgence pour l’Afrique, afin d’améliorer la sécurité et d’éviter l’immigration illégale. Pensez-vous que si nous pouvons améliorer l’agriculture et l’autosuffisance, et donc limiter la faim, les migrants ne partiraient pas ?

OT : Il faut aussi renforcer la résistance des systèmes. La Commission a fait beaucoup d’efforts faisant de la nutrition et la résistance une priorité dans de larges régions d’Afrique et du monde. Et il semblerait que cet investissement ait un impact positif. Le financement européen doit cependant intégrer les principes qui mettent les besoins à la base de l’action. Le financement du développement doit retourner vers les besoins, c’est à dire vers les causes originelles.

L’autre enseignement du rapport est justement le manque de statistiques. Pour 13 des pays du rapport, il n’existe pas de données : la Somalie, le Sud-Soudan, la Syrie. Ces pays sont-ils dans une situation au moins aussi mauvaise que les exemples les plus catastrophiques de l’indice ?

OT : Dans dix de ces pays, nous sommes allés voir un peu plus loin, et bien que nous n’ayons pas les quatre types de données nécessaires, nous avons pu en récolter trois. Dans trois autres pays, nous avons des données pour deux des aspects étudiés. Nous savons donc que la situation est d’ordre extrêmement inquiétant. Donc en général oui, les pays qui ne figurent pas dans le rapport sont dans une situation encore plus catastrophique.

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En vertu des ODD entre aujourd’hui et 2030, qu’est-ce qui vous rend optimiste ?

DM : Le fait que l’engagement du monde entier pour les ODD a un an, et que les questions liées à la sécurité, à Daech, à l’immigration sont toutes intégrées à l’universalité des objectifs. La conversation a pris de la hauteur, on ne parle plus de sujets dont on se préoccupe par charité, même s’ils ne nous touchent pas.

Si nous voulons habiter cette planète, nous ne pouvons pas fermer les yeux sur le fait que près de 800 millions de personnes vont dormir le ventre vide tous les soirs.

La société civile est aujourd’hui capable d’entrainer un type de changement que même le Conseil de sécurité de l’ONU ne parvient pas à obtenir.

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