En Côte d’Ivoire, la route de l’exil européen séduit toujours les jeunes

A Daloa en Côte d'Ivoire, les campagnes d'affichages tentent de dissuader les candidats au départ. [Cécile Barbière/EURACTIV]

Le mirage européen reste bien ancré chez les jeunes ivoiriens . Pour lutter contre les départs, la Côte d’Ivoire mise sur la sensibilisation et la réinsertion.

« Il faut aller voir pour croire tout ce qu’on raconte sur l’Europe », affirme Justin. L’adolescent de 14 ans étudie l’élevage à la Fondation Amigo, un centre qui forme et accompagne les jeunes en difficulté du quartier de Yopougon à Abidjan. Mais avec cinq cousins partis en Europe et installés à Marseille, Justin ne rêve que de partir un jour. « Et là-bas c’est plus rémunérateur. Ici c’est pas possible de bien gagner sa vie » affirme-t-il.

Inscrit à la même formation, Blé redoute lui le passage en Libye et la traversée du Sahara qu’empruntent la majorité des candidats au départ vers l’Europe,  mais se renseigne quand même sur la situation économique en France, sur le prix du visa, etc.

Salimata elle aussi rêve d’Europe. La jeune fille vient d’arriver dans le centre, et pense rejoindre la filière ferronnerie proposée par la fondation. « Les jeunes à cet âge-là, ils sont attirés par l’illusion de la vie facile. Pour eux c’est ça l’Europe. Ils ne comprennent pas qu’en Europe et sans papier, rien n’est facile. Ils ne croient pas ce qu’ils voient à la télévision » reconnait Père Vincent, responsable du centre Amigo.

Depuis 23 ans, la fondation travaille avec les enfants et les jeunes en conflit avec la justice, les mineurs isolés, mais aussi les « microbes » ces jeunes garçons rassemblés au sein de gangs ultraviolents dans Abidjan et ses communes proches.  « Nous accueillons environ 70 enfants entre 13 et 20 ans, qui reçoivent pendant deux ans une formation professionnalisante», explique le père Vincent.

A la Fondation amigo, les jeunes en difficulté sont formés et accompagnés dans leur projet d'insertion professionnelle.

« Mais la question du départ, on en parle déjà beaucoup avec eux, on fait de la sensibilisation à notre niveau » explique Père Vincent. Les envies d’Europe restent néanmoins tenaces chez les jeunes ivoiriens, dont l’avenir semble souvent bouché.

Malgré une croissance économique dynamique et une stabilité politique retrouvée, le taux de chômage demeure élevé notamment chez les jeunes, et l’accès à la formation trop couteuse. Résultat, entre janvier et septembre, la Côte d’Ivoire était le troisième pays d’origine des migrants ayant rejoint l’Italie via la Méditerranée, selon les chiffres compilés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Et la tendance semble s’accélérer, puisqu’en 2016, 12 396 migrants ont rejoint l’Italie, contre 3 772 en 2015, soit une hausse de 229%.

Un choix que Jean-Marie a fait en 2015, mais pour rejoindre la Tunisie, où le jeune homme espérait entamer une carrière de footballeur professionnel. « On m’avait fait une promesse de contrat dans un club là-bas, mais quand je suis arrivé je me suis aperçu que c’était une arnaque », explique-t-il.

Pour financer le voyage et la promesse de contrat, Jean-Marie a déboursé environ 2300 euros, l’ensemble de ses économies, mais aussi une partie de celle de sa mère.  Bloqué en Tunisie sans papiers, le jeune homme finit par contacter l’OIM sur les conseils d’une amie, et bénéficie d’un programme de retour et de réinsertion. « Aujourd’hui je regrette, j’ai perdu beaucoup d’argent que j’aurais pu investir ailleurs » reconnait-il.

De retour à Abidjan, Jean-Marie a pu démarrer, grâce au programme de réinsertion, un petit élevage de poulets. « Maintenant j’essaie de décourager certains de mes amis qui veulent partir en Europe. Mais moi-même si on avait tenté de me dissuader de partir, je ne sais pas si ça aurait changé grand chose », reconnait-il.

L’évacuation des migrants en Libye fait consensus, pas la facture

Les pays africains et européens ont adopté une déclaration conjointe spéciale sur la Libye et affirmé vouloir rapatrier les migrants bloqués dans leurs pays d’origine. Mais la question de l’addition a soigneusement été évitée.

 

L’information sur les risques de la migration illégale fait l’objet d’une campagne nationale en Côte d’Ivoire, mais le message a souvent du mal à passer. « Nous ne changerons pas la manière de penser des gens sur la question migratoire en quelques minutes » reconnait Marina Schramm du bureau de l’OIM à Abidjan. « Le dialogue doit être soutenu et régulier. Ce n’est pas en disant une fois ‘n’allez pas en Europe’ que les candidats au départ vont renoncer ».

Les premières enquêtes auprès des Ivoiriens rapatriés de Libye ont permis d’identifier en partie les raisons de la migration. « Et la première c’est la volonté d’améliorer les conditions de vie, et non pas l’absence de travail comme on pourrait le penser », souligne Issiaka Konate, directeur Général des Ivoiriens de l’extérieur.

Aujourd’hui, les risques des routes migratoires commencent à résonner auprès des populations en Côte d’Ivoire. Et les migrants en sont davantage conscients. « Quand j’ai décidé de partir, je n’ai rien dit à ma femme ni à mes amis, car je sais qu’ils auraient tenté de me retenir », reconnait Sylvain, qui vient de rentrer de Libye après avoir échoué à rejoindre l’Italie. «  Mais quand je suis parti en mai 2016, il n’y avait pas autant d’informations sur ce qui se passe en Libye par exemple. Maintenant, on en parle plus. Les gens savent, ils ne veulent juste pas y croire ».

Sylvain et Yaya ont été rappatriés en côte d'Ivoire depuis la Libye

Le mirage européen est aussi souvent entretenu par les proches installés en Europe. « Mon cousin s’est installé en France il y a deux ans. Et c’est lui qui a financé mon voyage. S’il a trouvé l’argent c’est que pour lui ça va bien là-bas », explique Yaya, qui lui aussi est revenu à Abidjan après s’être heurté à la Méditerranée en Libye.  « Les risques du voyage, on les connait, mais si tu arrives à passer alors le désert ne fait plus peur ».