A Sao Tomé, les bateaux européens braconnent les ailerons de requins

[EPA/HOTLI SIMANJUNTAK]

La loi européenne interdit la pêche aux ailerons de requins – une pratique consistant à capturer le requin pour lui couper les ailerons puis le rejeter mutilé à la mer. Pourtant, des navires battant pavillon européen violent ces règles dans les eaux africaines. Un article d’Euractiv Allemagne.

Dans le cadre des Accords de partenariat de pêche (APP), l’UE fournit une aide technique et financière aux pays africains en échange  de droits de pêche. Ces accords conclus par la Commission visent à créer un environnement légalement contrôlé dans lequel les bateaux européens peuvent pêcher les surplus des zones économiques africaines. Les autorités de protection de l’environnement et les pêcheurs africains sont en désaccord sur deux points : « légalement contrôlé » et « surplus ».

Les défenseurs de l’environnement soutiennent que la lutte de l’UE contre la pêche illégale dans l’Atlantique africain n’est qu’une simple déclaration d’intention. Bruxelles n’est pas prête à surveiller le respect de ses propres lois contre la pêche illégale et à punir les infractions si nécessaire.

Il y a cinq ans, le 22 novembre 2012, le Parlement a voté le renforcement de l’interdiction de la pêche aux ailerons et comblé les vides juridiques existants. Les navires européens dans le monde entier ou navigant en eaux européennes ont désormais pour interdiction de séparer les ailerons des requins capturés. Seuls les bateaux étant « manifestement capables d’exploiter toutes les parties du requin » devraient à titre exceptionnel demander un permis spécial de pêche. Mais en Espagne et au Portugal, cette exception est depuis longtemps devenue la règle.

Par ailleurs, les accords sur le thon, conclus dans le cadre des APP, laissent davantage la place à l’interprétation et ouvrent, selon les observateurs, la voie à la pêche interdite d’ailerons de requins.

Pêcheries européennes illégales à Sao Tomé-et-Principe

Lors d’une inspection le 5 septembre 2017 dans les eaux territoriales de l’île ouest africaine de Sao Tomé-et-Principe,  les autorités ont découvert que le navire espagnol Baz violait le règlement européen sur les ailerons.

Les documents officiels du département des Pêches de Sao Tomé montrent l’ampleur du crime : parmi le butin du Baz, composé de thons, d’espadons et d’autres espèces, se trouvaient également 69 tonnes de viande de requins et d’ailerons, représentant environ deux tiers de la cargaison totale. En outre, les inspecteurs ont trouvé à bord du navire des hameçons J-hooks, plus nocifs pour les poissons que les hameçons circulaires prescrits et principalement utilisés pour les poissons prédateurs comme les requins.

« Lorsque nous sommes tombés sur le Baz et que nous avons découvert que le nombre de requins à bord était deux fois plus élevé que celui des autres poissons, il était clair qu’il s’agissait d’un navire qui, comme l’Alemar Primero, capturait principalement des requins, alors qu’il pêchait dans le cadre d’un accord thonier », a déclaré Peter Hammarstedt, chef de campagne à l’ONG Sea Shepherd.

À l’époque, l’Union européenne avait soutenu que l’accord de pêche avec São Tomé-et -Principe prévoyait une exception pour la pêche d’« espèces similaires » et avait renvoyé le cas devant la juridiction nationale. Le ministère espagnol de l’Agriculture et de la Pêche ne voulait pas imposer de sanctions à l’encontre du Primero Alemar car cela constituerait une double punition, les autorités de Sao Tomé ayant déjà demandé une sanction. Pourtant, le navire espagnol n’a toujours pas été sanctionné, comme l’a confirmé Joao Pessoa, directeur du département des pêcheries de São Tomé-et-Principe.

Peter Hammarstedt est convaincu que le comportement de l’UE dans le cas de l’Alemar Primero en 2016 a poussé les navires comme le Baz à continuer de violer les règles antipêche d’ailerons. Des violations qui restent impunies.

La pêche européenne hors de contrôle

De nombreux pays rechignent encore à appliquer les règles de la politique commune de la pêche, ce qui favorise les défaillances du système de contrôle. Un article de notre partenaire, le Journal de l’Environnement.

Le Baz pratique la pêche à la palangre, qui consiste en une ligne principale en plastique avec d’innombrables hameçons munis d’appâts et des lignes secondaires. Elle peut mesurer jusqu’à 130 kilomètres au total. Initialement considérée comme une technique de pêche efficace et sélective, la pêche à la palangre est aujourd’hui fortement critiquée pour son taux élevé de prises accessoires. Elle est par ailleurs l’une des plus grandes menaces pour les espèces non ciblées telles que les requins.

Le permis de pêche permettant au Baz d’opérer à São Tomé-et-Príncipe a été approuvé en quelques semaines à la demande de l’UE par les autorités locales. Le permis couvre la période allant du 23 mai 2017 au 22 mai 2018, juste avant l’expiration de l’accord de pêche actuel avec l’UE.

Le Baz n’a pas seulement pêché des requins de manière active et coupé leurs nageoires à bord, mais a également violé les règlements 1185/2003 et 605/2013 du Conseil européen. Au moment de leur adoption, Bruxelles avait déclaré que « la pratique consistant à enlever les nageoires des requins… constitue une grave menace pour la protection de ces espèces et la durabilité des pêcheries ».

Le Baz a maintenant été condamné à une amende de 38 000 € par la Direction des pêcheries de Sao Tomé pour des prises effectuées sans autorisation officielle. En novembre, Joao Pessoa a déposé une plainte auprès de l’UE, car le Baz violait pour la deuxième fois en un an les interdictions de l’UE. L’UE n’a toujours pas formulé de commentaires.

Pêcheries durables vs « cash for fish »

Au début du mois d’octobre 2017, l’UE a réaffirmé son soutien pour la durabilité du milieu marin lors de sa 4ème conférence marine à Malte. « Les forêts sont le poumon vert de notre planète, et les océans sont le cœur bleu », a déclaré Karmenu Vella, commissaire européen en charge de l’environnement, des affaires maritimes et de la pêche. « C’est à nous tous de faire battre ce cœur bleu. » Sur les quelque 135 millions d’euros du budget de l’UE dépensés chaque année dans les accords de pêche, environ 46 % sont destinés au développement durable du secteur de la pêche locale – création d’emplois, soutien aux pêcheries de petite échelle et meilleurs résultats dans les contrôles, ainsi que dans la science et la recherche.

Dans le cas de l’accord de pêche UE-São Tomé-et-Principe, l’UE verse 710 000 euros par an pour permettre aux navires européens de capturer 7 000 tonnes de thon par an dans ses eaux territoriales au large de la côte ouest de l’Afrique. Mais plus de la moitié de cette somme, soit environ 385 000 euros par an, est consacrée aux permis.

Les pêcheurs locaux de São Tomé-et-Principe, pour qui la pêche traditionnelle est une question de survie, ne gagnent rien. Non seulement ils ne peuvent pas atteindre leurs propres zones de pêche en raison de l’infériorité technique de leurs bateaux par rapport aux navires européens, mais les espèces qui s’y trouvent sont nécessaires pour nourrir leur propre population et ne sont pas considérées par les pêcheurs comme des « surplus ».

L’exemple du thon est également une bonne indication de la manière dont les permis, acquis avec l’argent des contribuables européens, confèrent aux navires européens un avantage concurrentiel par rapport aux bateaux de pêche locaux. En supposant qu’une tonne de thon coûte en moyenne 1 000 euros sur le marché, cela signifie que l’UE ne paiera que 65 euros par tonne dans le cadre de l’accord. Grâce à ces subventions, les navires de l’UE paient environ 35 euros par tonne (les deux tiers de l’effort de pêche sont donc subventionnés par l’UE). São Tomé récolte donc environ 100 € sur une valeur de 1 000 € provenant de ses propres eaux – soit 10 % de la valeur marchande.

São Tomé-et-Principe souhaite modifier les accords de pêche existants avec l’UE à partir de 2018 et il n’est pas le seul. D’autres pays africains veulent aussi résister à l’offre européenne du « cash for fish » (argent contre poisson) à l’avenir et essayer de créer une industrie de la pêche ou de vendre des droits de pêche aux pays asiatiques.

Pour l’UE, ce serait un coup dur, car l’appétit européen pour le thon continue de croître et les stocks dans les eaux européennes sont largement surexploités. C’est pour cette raison que Vanya Vulperhorst, conseillère politique à Oceana Europe, voit un espoir dans la lutte contre la pêche illégale et la surpêche au large des côtes africaines. En juin 2017, l’UE a présenté un accord provisoire (qui doit entrer en vigueur d’ici 2018) pour ses flottes extérieures beaucoup plus transparent que tout autre règlement antérieur sur la pêche.

Les accords de pêche privés ayant toujours été opaques jusqu’à présent, la nouvelle loi exige que les accords publics comme privés soient tous saisis dans une base de données. Elle devrait également autoriser la Commission européenne à retirer les permis de pêche aux navires battant pavillon européen qui ont enfreint les règles européennes prévues par les APP ou les organisations régionales de gestion des pêches, si les États membres ne le font pas eux-mêmes. Cette proposition a été adoptée par les ministres de l’UE le 12 décembre 2017.

« La nouvelle loi n’est pas aussi robuste que nous le souhaiterions, car les États membres ont un pouvoir disproportionné dans l’UE », a déclaré Vanya Vulperhorst. « Mais au moins c’est un petit pas en avant. »

Les ministres européens vont-ils enfin prendre des mesures contre la surpêche ?

Dans trois ans, la Politique commune de la pêche (PCP) arrivera à échéance et avec elle, son impératif de ramener tous les stocks au rendement maximal durable (RMD) au plus tard en 2020.