L’aide humanitaire européenne victime d’un trou budgétaire

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EXCLUSIF / La diminution de moitié du budget annuel des aides humanitaires de l'UE va provoquer l'abandon de nombreux projets d'ONG et engendrer des vagues de licenciements en juillet. Sauf si des actions urgentes sont prises. 

Les aides humanitaires européennes connaissent une période difficile. En cause, l’inadéquation entre les sommes annoncées par les États membres pour financer les opérations humanitaires (« crédits d'engagement ») et ce qui a été véritablement dépensé (« crédits de paiement »). 

« La situation est devenue critique », a déclaré Walter Schwarzenbrunner, directeur des ressources de la DG aide humanitaire et protection civile (ECHO).  « Nous devons trouver un moyen d'obtenir une augmentation de 400 millions d'euros – dont 150 millions avant l'été – pour éviter une crise réelle. Des diminutions supplémentaires des aides financières devraient faire monter le déficit à 480 millions d'euros », a-t-il indiqué.

Jusqu'à ce jour, la DG ECHO a essayé de limiter les effets de la pénurie de financement en mettant l’accent sur les opérations de premier plan et en reportant les nouveaux paiements destinés aux petites ONG dans certaines régions dont le Sahel en Afrique subsaharienne, frappé par la sécheresse, ainsi que dans certaines zones en Asie et en Amérique du Sud.

Mais l'assise budgétaire de l'Union en vue de répondre aux crises humanitaires a été limitée en 2014, a indiqué le directeur d'ECHO, même s'il espère toujours que la Commission pose sur la table de nouvelles propositions à la fin du mois de mai.

Pour le fonctionnaire autrichien, la réduction drastique en juillet de la fourniture d'aide vitale « sera sans aucun doute la conséquence [de la réduction du financement européen]. Je ne peux pas le nier. Nous pouvons accorder la priorité aux actions humanitaires prioritaires qui peuvent sauver des vies, tout du moins dans une certaine mesure, mais nous allons manquer de fonds afin de continuer nos activités si l’on se réfère à un certain nombre de scénarios qui pourraient se concrétiser à l’avenir. »

Sans la reconstitution des fonds de la DG ECHO, même les financements clés destinés à des régions comme la Syrie, le Sud Soudan et la République centrafricaine pourraient en pâtir, a-t-il expliqué. 

D'autres fonctionnaires européens ont confirmé qu’en cas de crise humanitaire, la DG « ne pourrait pas promettre autant que ce qu’elle fait habituellement ».

Destruction d'emplois humanitaires

Toute insuffisance budgétaire dans les programmes d'aide au développement après juillet sera suivie de destruction d'emplois.

« Nous avons bien plus recours que d'autres directions de la Commission à du personnel externe à l’aide de contrats de courte durée, et leurs contrats et leurs emplois dépendent évidemment de la pertinence et des activités sous-tendues [par une opération] » a assuré Walter Schwarzenbrunner à EURACTIV. « Au bout du compte, si aucune activité n'est financée, la question de la pertinence de garder des gens sur le terrain qui relèvent de ces contrats se pose. »

L'UE est le premier donateur d'aide au développement au monde. Il finance en effet la moitié du soutien humanitaire mondial par l’intermédiaire d'organisations internationales telles que la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge, les agences des Organisations unies, et de nombreuses ONG. Des sondages ont montré avec récurrence que l’aide d’urgence était la mission la plus appréciée par les citoyens au sein de l’UE, notamment grâce à celles menées en Haïti ou en Colombie.

La prise de paroles de certains hauts fonctionnaires prouverait donc l’existence d’une réelle crainte quant à l'ampleur des coupes budgétaires qui pourraient succéder à l'étranglement des paiements cet été.

« Je suis convaincu que la DG ECHO va tenter de gérer la situation […], mais si vous devez réduire votre personnel, vous perdez la possibilité de réagir à une crise [humanitaire] », a affirmé une autre source à EURACTIV.

Les aides humanitaires ne sont en effet pas de la même nature que les autres dépenses de l'Union puisqu'elles sont échelonnées sur des périodes relativement courtes. En effet, les projets ne durent en règle générale qu'entre 12 et 18 mois et sont souvent déployés dans les plus brefs délais pour une plus grande efficacité, notamment dans les cas de famines ou d'inondation.

L’avenir des ONG en péril

Les ONG contactées par EURACTIV se sont déclarées très préoccupées par les conséquences potentielles que pourrait avoir cette conjoncture « extraordinaire ».

« La DG ECHO a permis d'apporter une aide à près de 120 millions de personnes en 2013 et si elle doit donner un coup d'arrêt à ses projets plus tard dans l'année, ceci aurait des répercussions terribles sur les individus pris dans un conflit qui ont besoin de secours et de projets sur le terrain, » a expliqué Kathrin Schick, directrice de l'association VOICE, un réseau européen d'ONG humanitaires. « Nos membres sont vraiment très inquiets par rapport à la situation actuelle. 

« En tant qu'acteurs humanitaires, nous avons besoin de pouvoir prédire les financements à venir. […] Vous ne pouvez pas reporter des paiements sur une très longue période, car vous ne pouvez acheter les médicaments qu'avec l'argent dont vous disposez. Nous espérons qu'un moyen sera trouvé afin de mettre un terme à l'inadéquation entre les engagements et les paiements opérationnels pour le budget de 2015 en vue d'éviter une situation similaire à l'avenir, » a-t-elle développé.

Un haut fonctionnaire de la DG Développement et coopération (DEVCO) a indiqué que les méthodes de gestion des flux de trésorerie sur le court terme étaient mises en application pour transférer des fonds dans les caisses de la DG ECHO.

« Mais nous devons être prudents de ne pas prendre d’engagements trop rapidement puisque nous n'allons pas être en mesure de les honorer, » a-t-il justifié.

Les vœux britanniques

Des tentatives sont faites afin d'accéder à certains fonds de réserve dans le cadre financier pluriannuel (CFP) 2014-2020. Les programmes humanitaires non prioritaires sont également reportés à l'année prochaine, le cas échéant. Mais, même dans si ces dispositions étaient mises en oeuvres, des coupes budgétaires frapperont malgré tout.

« Si vous retardez un paiement auprès de petites ONG, cela pourrait marquer leur arrêt de mort, » a   alerté un fonctionnaire européen.

Au sein de la Commission, la réticence des États membres à engager des crédits de paiement suffisants constitue le problème à la suite de la demande britannique de réduire les dépenses dans le cadre du budget européen.  

La meilleure façon de répondre au manque à gagner pourrait être que la Commission ou le Parlement formule une demande de révision à mi-parcours du CFP.  

« Mais à l'heure actuelle, nous sommes entre le marteau et l'enclume, » a conclu un haut fonctionnaire européen lors d'un entretien avec EURACTIV.

L'office humanitaire de la Communauté européenne (ECHO) a été créé en 1992 pour « exprimer la solidarité européenne avec les populations dans le besoin partout dans le monde ».

En 2004, ECHO est devenu la Direction générale de l'aide humanitaire avant d'intégrer la protection civile en 2010 en vue d'améliorer la coordination et la réponse aux catastrophes en Europe et au-delà de ses frontières.

En 2010, Kristalina Georgieva est devenue la première commissaire en charge de la coopération internationale, de l'aide humanitaire et de la réponse aux crises.

  • Fin mai 2015 : la Commission devrait déposer de nouvelles propositions afin de limiter l'insuffisance financière des aides humanitaires de l'Union européenne
  • Juil. 2015 : DG ECHO doit obtenir de nouveaux financements afin d'éviter des coupes drastiques
  • 2017 : possible révision de mi-parcours du CFP afin de répondre à l’inadéquation entre les crédits d’engagement et de paiement

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