La commissaire à l’aide humanitaire incite l’ONU à agir en Syrie

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EXCLUSIF / Kristalina Georgieva a exhorté le Conseil de sécurité des Nations unies à adopter une déclaration sur la situation humanitaire en Syrie. Elle explique, dans un entretien à EURACTIV, que cette décision pourrait améliorer le sort de millions de personnes pris au piège de la guerre civile. 

Rien qu'en Syrie, 30 travailleurs humanitaires ont perdu la vie depuis le début de la crise. Bon nombre d'entre eux ont également été enlevés et kidnappés.

Dans le monde, 46 travailleurs humanitaires ont été tués, 54 blessés et 87 enlevés l'année dernière. Le premier semestre de 2013 a été le théâtre de plus de 70 incidents similaires. La commissaire en charge de l'aide humanitaire et de la réaction aux crises, Kristalina Georgieva, a déclaré que 2013 était une année « extrêmement difficile » pour les travailleurs humanitaires.

La commissaire s'est confiée à EURACTIV en amont de la Journée mondiale de l'aide humanitaire (19 août). Chaque année, cet évènement est l'occasion de rendre hommage aux efforts accomplis par les travailleurs humanitaires dans le monde et aux personnes mortes pour cette cause.

Mme Georgieva, ancienne vice-présidente de la Banque mondiale, a qualifié ces meurtres de « honteux ».

« La communauté internationale nous blâme de ne pas réagir plus fermement dans la condamnation des coupables », a-t-elle déclaré.

Elle a toutefois indiqué que l'UE avait été en mesure de démontrer « sa capacité d'être un chef de file » et d'avoir recours à la puissance douce (« soft power ») en venant en aide aux plus démunis sans s’engager politiquement.

La crise syrienne a « le visage d'un enfant »

Selon la commissaire, c'est la Syrie qui représente le cas le plus préoccupant cette année. Elle a fait part de la situation humanitaire du pays aux ministres européens des affaires étrangères.

Environ 6 800 000 Syriens, dont plus de la moitié sont des enfants, ont besoin d'aide humanitaire.

« Si nous cherchons un visage pour la crise syrienne, il ne s'agira ni d'un soldat ni d'un rebelle, mais celui d'un enfant », a-t-elle ajouté.

« Certains enfants meurent, d'autres sont blessés. Des maladies que nous croyions disparues, comme la polio, refont leur apparition, étant donné que la distribution d'eau dans la plupart des grandes villes et dans l'ensemble du pays a été sérieusement perturbée. En absence d'eau salubre, les enfants et les personnes âgées sont les premières victimes », a-t-elle poursuivi.

De plus en plus d'enfants sont enrôlés dans les rangs des rebelles et environ 100 enfants soldats ont péri dans les combats, selon Mme Georgieva.

Les enfants représentent plus de la moitié des 1 700 000 réfugiés de Syrie. La commissaire a expliqué que la majorité d'entre eux (630 000) se trouvaient au Liban. Un pays confronté à de graves problèmes politiques, et qui peine à gérer le flux de réfugiés.

Le Liban est le seul pays à ouvrir complètement ses frontières aux réfugiés syriens. La Jordanie accueille 520 000 réfugiés, la Turquie 400 000. Leur nombre augmente aussi en Irak, mais les contrôles sont plus stricts.

La Jordanie et la Turquie essaient de maintenir le flux de réfugiés à un niveau gérable. Des dizaines de milliers de Syriens incapables de trouver asile se trouvent dans une situation désespérée « entre les combats et la frontière », a expliqué la commissaire.

L'UE est à la barre en matière de financement et de stratégie

L'Europe a jusqu'à présent fourni 1,3 milliard d'euros d'aide à la Syrie, devenant le premier contributeur mondial de ce pays déchiré par la guerre. La Commission a transféré 840 millions d'euros et les États membres le reste du montant, selon Kristalina Georgieva.

Elle a indiqué que l'UE était à la barre au sein de la communauté internationale en matière de stratégie d'aide.

« Il faut tout d'abord garantir que l'argent soit disponible en suffisance en Syrie, quels que soient les difficultés et les dangers encourus. Il faut ensuite que l'UE fasse prendre conscience que l'aide humanitaire seule ne peut résoudre cette crise. Il faut aussi passer par l'aide au développement en Jordanie et le Liban pour stabiliser la situation des réfugiés», a-t-elle expliqué.

Grâce à la moitié de l'aide européenne, 10 millions de Syriens ont accès à de l'eau salubre et 3 millions à des denrées alimentaires. La dernière tranche de cette aide (400 millions d'euros) sera consacrée à l'aide humanitaire en Syrie (200 millions d'euros) ainsi qu'au Liban et en Jordanie (150 millions d'euros). Ces deux pays accueillent quotidiennement de plus en plus de réfugiés sans leur fournir de logement, de nourriture ou de soins médicaux.

Environ 70 à 80 % des enfants syriens qui ont quitté le pays ne reçoivent pas d'instruction. D'où les craintes d'une « génération perdue », alors qu'ils sont nés dans un pays à revenu moyen présentant des perspectives de recevoir un enseignement de bonne qualité.

Un nouveau Srebrenica

« Je compare toujours la crise en Syrie avec celle en ex-Yougoslavie », a indiqué la commissaire européenne en charge de l'aide humanitaire. Le conflit en ex-Yougoslavie a engendré 700 000 réfugiés et le déplacement de 2 millions de personnes.  

« En Syrie, nous enregistrons déjà 4,5 millions de déplacés et 1,7 million de réfugiés. Nous ne voyons pas la fin du conflit, ces chiffres vont donc augmenter […]. Il s'agit d'une crise qui pourrait donner lieu à un nouveau Srebrenica », a-t-elle déclaré. Lors de ce massacre, environ 8000 hommes et garçons bosniaques ont été tués en juillet 1995 par l'armée de la République serbe de Bosnie sous le commandement du général Ratko Mladi? et d'autres unités paramilitaires dans la « zone de sécurité » de l'ONU de Srebrenica.

Selon la commissaire, des « embrasements sectaires », semblables à ceux de Srebrenica, n'ont pas seulement éclaté en Syrie, mais aussi à la frontière avec le Liban et l'Irak. Une menace pour la stabilité de la région, de l’Europe et du reste du monde.

« Seule une solution politique peut mettre un terme à la crise en Syrie, mais elle n'est pas pour demain. C'est la raison pour laquelle il est absolument nécessaire que le Conseil de sécurité publie une déclaration humanitaire qui permettrait de prendre des décisions concrètes », a déclaré la commissaire.

Selon elle, cette déclaration devrait accorder une attention particulière aux convois d'aide humanitaire. Les régimes de Bachar al-Assad et des rebelles devraient donc garantir l'accès à l'aide humanitaire à la population.

Ce texte devrait également prévoir le respect du droit de la guerre, qui consiste, selon la commissaire, à « ne pas tirer sur les médecins, [à] ne pas bombarder les hôpitaux, [à] ne pas tuer les civils et [à] autoriser l'aide transfrontalière venant de Turquie, de Jordanie et du Liban ».

Elle n'a pas nié que la Russie et la Chine avaient refusé de telles mesures, mais espère pouvoir les faire changer d’avis.

« Espérons que le Conseil de sécurité adoptera cette résolution. Elle ne résoudra pas tous les problèmes, mais aiderait au moins la population prise dans cette situation catastrophique », a dit la commissaire.

Elle a également rendu hommage à sa direction générale sur l'aide humanitaire et la protection civile (DG ECHO) : 400 personnes travaillent sur le terrain dans plus de 47 bureaux situés dans les pays dans le besoin.

« Ils sont nos yeux et nos oreilles sur le terrain. Ils garantissent que l'aide européenne est ciblée et dépensée correctement. Les travailleurs humanitaires nous préoccupent, tout comme notre propre population », a conclu Mme Georgieva.

Un mouvement pacifique prodémocratique qui s'est manifesté en Syrie en mars 2011 s'est transformé en une révolte armée de grande ampleur après que le président Bachar al-Assad a tenté de la réprimer.  Des analystes disent que cette situation a fait place à un conflit sectaire qui pourrait déstabiliser les États voisins.

Quelque 60 000 personnes ont été tuées depuis le début du conflit.

L'UE a imposé des sanctions économiques au régime syrien peu après le début des soulèvements. Les sanctions contre la Syrie, renforcées à plusieurs reprises, ont été étendues pour inclure un embargo sur le pétrole, un gel d'actifs et une interdiction de voyager pour les Syriens liés aux actes de répression. 

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