La financiarisation du développement préoccupe les ONG

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A l’approche de trois échéances clés pour le financement du développement, la recherche de financements privés n’est pas toujours perçue comme une solution idéale.

Alors que le conseil des ministres des Affaires étrangères se réunit le 16 mars à Bruxelles, les ONG tirent la sonnent d’alarme sur l’arrivée d’échéances majeures pour le développement au menu de cette rencontre.

Par un hasard du calendrier, le second semestre 2015 rassemblera de juillet à décembre trois évènements cruciaux pour le développement, et imbriqués les uns dans les autres.

« Si le premier est décevant, il y a peu de chances que les deux autres accords soient ambitieux », prévient d’emblée Grégoire Niaudet, chargé de plaidoyer au Secours Catholique.

Le premier rendez-vous, en juillet, se déroulera à Addis Abeba en Éthiopie. Il s’agit de la troisième conférence internationale sur le financement du développement. Le second, en septembre, doit fixer les prochains « objectifs de développement durable » qui remplaceront les objectifs du millénaire dans le cadre onusien. Enfin la conférence Paris Climat 2015 conclura la série en décembre.

Si une multitude d’enjeux pose question, la mobilisation des fonds nécessaires au financement du développement arrive au premier rang, à la fois dans le calendrier et dans les priorités. « Le contexte global n’est pas très bon ; les États sont souvent endettés et manquent de ressources. Alors bien sûr il faut trouver des financements innovants ; mais attention à la financiarisation à outrance ! », prévient Grégoire Niaudet.

Attention à la financiarisation à outrance

Poussés par le besoin de trouver des solutions de financement, les États, et notamment les pays de l’UE, se sont mis à proposer des solutions « originales ».

>>Lire : Les pays frappés par l’austérité rechignent à verser l’aide au développement

Dans un document de travail de la conférence d’Addis Abeba, le Royaume-Uni a ainsi insisté sur le fait qu’il fallait mobiliser les ressources du privé, et faciliter l’accès à la finance pour les femmes et les habitants des pays en développement.

Le Canada appelle de son côté à développer des partenariats public-privé, qui représenteraient selon le pays « une part essentielle de la solution face au financement du développement ».

Enfin, le Chili propose, au nom du groupe pour le financement innovant du développement, d’indiquer dans le document de la conférence d’Addis Abeba « la grande variété de mécanismes innovants de financement disponibles, et sa valeur inégalable pour le développement ».

Risque de recul de l’aide consacrée aux pays les moins avancés

Ces propositions sont jugées dangereuses pour plusieurs raisons. D’une part elles risquent de permettre aux États de s’affranchir de l’objectif de consacrer 0,7 % de leur revenu national brut au financement du développement, alors que nombre d’entre eux s’y sont engagés et ne le font pas.

D’autre part, l’augmentation de l’action du privé risque d’orienter l’aide vers les pays émergents plutôt que les pays les moins avancés, parce que les projets y sont les plus rentables en raison d’un niveau de croissance et de consommation déjà bien installé.

C’est déjà ce qui a pu se produire dans le passé, comme le soulignait cette enquête du Guardian.

>>Lire: L’aide au développement britannique finance aussi le luxe

Selon l’OCDE, l’aide au développement aux pays les moins avancés est en recul : elle a chuté de 5,6 % en 2013, alors que le montant total alloué au développement progressait.

Le groupe d’ONG Coordination Sud plaide pour affecter la moitié de l’aide aux pays les moins avancés.

La régulation financière au coeur du débat

Plusieurs ONG ont d’ailleurs fait une note spécifiquement sur les questions financières et le développement, en s’inquiétant des sujets non abordés lors de la préparation de la conférence d’Addis Abeba, notamment en matière de régulation financière.

Elles y soulignent notamment que le risque systémique reste présent, que la séparation des activités bancaires et commerciales n’a toujours pas été mise en place, ou insuffisamment, que la régulation des dérivés pour éviter la spéculation sur les matières premières alimentaires n’a toujours pas été concrétisée.

Dans le même temps, elles s’inquiètent des propositions de titrisations des dettes dans le cadre de l’action pour le développement, ou encore de la proposition concernant les partenariats public-privé, qu’elles jugent encore plus dangereuses dans des pays en développement peu stables que les subprimes durant la crise financière de 2008.

De son côté, l’ONG Concord s’alarme de l’idée de l’UE de faire dépendre son engagement pour le développement à Addis Abeba de celui des autres grandes puissances. Un choix « inapproprié et politiquement compliqué » assure l’ONG dans un communiqué. Elle souhaite au contraire voir apparaître des engagements clairs et précis en fonction d’un calendrier donné.

Finance privée et climat

Les financements innovants seront définitivement à l’ordre du jour cette année. Dans une note soumise sur son site Internet,  le Fonds Vert a fait le tour des financements disponibles dans le monde pour tenter de trouver des solutions du côté du privé. Le fonds, qui peine à trouver les montants nécessaires au financement de l’adaptation au changement climatique, dans les pays les moins avancés notamment, y évoque là aussi le recours aux obligations et à toutes sortes d’autres financements, y compris le crowdfunding, dont les capacités financières sont pour l’instant modestes.

Pour de nombreux acteurs du développement, la problématique des financements innovants est certes importante, mais risque de dissimuler d’autres enjeux.

L’évasion fiscale au second rang ?

« Il faut surtout recentrer le débat : l’aide au développement passe par un transfert de taxes de pays du Nord au pays du Sud. Donc nous souhaitons remettre la question de la lutte contre l’évasion fiscale au cœur du débat à Addis Abeba : les multinationales qui échappent à l’impôt ou pratiquent la corruption pénalisent surtout les pays en développement, qui sont plus vulnérables » souligne Christian Reboul d’Oxfam.

La question de l’évasion fiscale sera de fait évoquée lors de la conférence en question. «Tout le monde, y compris la France, fait des grands discours sur le fait qu’il faut lutter contre l’évasion fiscale.  Maintenant nous attendons des engagements et des actes» prévient Christian Reboul.

La nouvelle politique d'aide étrangère de l'Europe, le programme pour le changement, vise à concentrer l'aide sur les 48 pays les moins avancés (PMA), presque tous situés en Afrique subsaharienne. Le projet, dévoilé pour la première fois en octobre 2011 et approuvé en mai 2012, se concentre sur l'amélioration de la gouvernance et des protections sociales dans les pays en développement tout en soutenant l'agriculture et l'élargissement de l'accès à l'énergie en vue de stimuler la croissance.

Ce changement de financement sera conforme aux engagements pris par des nations donatrices en décembre 2011 à Busan (Corée) où l’Union européenne, les États-Unis, le Japon et d'autres grands donateurs ont également convenu de renforcer la coordination de l'aide au développement afin de venir en aide aux pays pauvres.

Le programme pour le changement est également considéré comme un complément au soutien de l'UE pour remplacer les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), huit objectifs de lutte contre la pauvreté qui s'achèvent en 2015.

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