La fraude à la certification gangrène la filière cacao en Côte d’Ivoire

Le cacao issu des forêts protégées de Côte d'Ivoire pèse une grande partie de la production nationale, même certifiée. [Cécile Barbière/EURACTIV]

Les forêts protégées de Côte d’Ivoire fournissent une grande partie du cacao produit dans le pays. Ce cacao illégal est ensuite commercialisés par les grands chocolatiers, sans que les procédures de certification ne troublent ce commerce illicite.

Dans le village de Taobly en Côte d’Ivoire, personne ne semble savoir où commence vraiment la forêt classée du Mont Tia.  Cette surface protégée de 24 000 hectares s’étend au pied du mont éponyme. Mais du couvert forestier, il ne reste aujourd’hui plus que quelques flamboyants aux fleurs rouges, qui surplombent des squelettes d’arbres.

Tout autour, les cultures de cacao ont colonisé le reste de la végétation. « Les gens sont venus pendant la guerre et se sont installés dans la forêt pour planter du cacao. Mais maintenant les gardes forestiers sont en train de les « déguerpir » », explique Denis Djea Gba, le chef de Taobly,  un village en lisière de la  forêt classée.

Dans cette bourgade de 12 000 âmes, la culture de cacao est la principale ressource. Et la majorité des villageois possèdent des plantations, parfois de seulement quelques hectares. À la sortie du village, un planteur récolte patiemment les cabosses sur ses 4 hectares de terre. Zango Draman affirme qu’il n’est pas installé dans la forêt classée. « Ici on est dans la forêt villageoise, alors personne ne vient pour nous dire de partir », affirme-t-il. Mais la limite entre zone protégée ou non est loin d’être claire.

Flou des frontières

Pour protéger leurs cultures illégales, et écouler les fèves auprès des coopératives de cacao, les planteurs ont pris l’habitude de déplacer les panneaux qui délimitent la forêt, voire de les détruire.  La forêt classée parait reculer à mesure que l’on progresse en direction du Mont Tia.

Et le cacao illégal est bien installé.  « Pendant la crise de 2002, les gens sont entrés dans la forêt, et depuis les plantations sont toujours  là », reconnait Moussa Koama, le chef burkinabais du village. Le cacao se vend selon un circuit régulier, malgré la prétendue volonté du gouvernement ivoirien d’enrayer la culture illégale et la déforestation qui en découle.

Résultat, environ 40 % du cacao ivoirien – premier producteur mondial d’or brun – provient de zones protégées, de l’aveu même du directeur de l’agence d’État Sodefor (Société de développement des forêts), cité par le rapport « La déforestation amère du chocolat » de l’ONG Mighty Earth.

La culture du cacao décime les forêts de Côte d’Ivoire

En Côte d’Ivoire, les parcs et les forêts protégées ont été peu à peu détruits par l’or brun. Les autorités tentent d’enrayer cette déforestation galopante, mais leur action est entachée par des soupçons de corruption.

« Tant qu’il y aura des plantations, les gens viendront récolter », reconnait un responsable d’une coopérative de planteurs basée dans la ville de Man, où une partie importante du cacao de la région est acheminé.  Officiellement, ces magasins centralisent le cacao des planteurs  afin de revendre aux grossistes comme Cargill, Olam ou encore Touton, qui  transportent ensuite l’or brun vers Abidjan et San Pedro. Une fois les cargaisons acheminées vers les grands ports ivoiriens, elles sont ensuite revendues aux chocolatiers internationaux tels que Nestlé ou Ferrero.

Failles chez les intermédiaires

Dans les faits, ces coopératives ne représentent pas toujours les planteurs, et cachent souvent de simples magasins qui achètent les fèves à des intermédiaires, les pisteurs. Une étape qui permet au cacao issu des parcs et forêts protégées d’intégrer discrètement le circuit légal de commerce de fèves. « Ces fausses coopératives achètent n’importe où, sans surveiller l’origine du cacao », reconnait un directeur de coopérative à Man.

En pleine forêt de Tia, la récolte de cabosses n’a effectivement pas cessé, malgré les expulsions et destructions de village menées par les gardes forestiers qui jouent au gendarme et au voleur avec les agriculteurs. Dissimulés dans les plantations, deux jeunes ivoiriens surveillent des sacs de fèves, qu’ils comptent ramener en moto. Repérés par les garde-forestiers, ils abandonnent les sacs avant de filer. Un peu plus loin, c’est un pisteur en vélo qui transporte un sac de fèves, et abandonne ni une ni deux sa bicyclette à la vue des agents, avant de s’enfuir en courant dans les plantations. Sur son porte-bagage, un sac bondé de fèves est attachés par des sangles, et ne porte pas l’estampillage du Conseil Café-Cacao, l’organisme chargé de l’ensemble de la filière et du système des ventes.

Avec seulement une poignée d’agents, mais aussi un niveau de corruption problématique,  la  Société de Développement des Forêts  (SODEFOR), chargée de la protection du site, peine à remplir sa mission de surveillance et de reforestation. Si la destruction des campements illégaux est « presque achevée » dans la forêt du Mont Tia, celle des plantations patine. En une semaine, la SODEFOR est par exemple parvenue à  « détruire 7,5 hectares de plantations, en mobilisant tous les agents », explique un responsable local des eaux et forêt.

Autre difficulté, l’absence de moyens publics pour accompagner la relocalisation des populations de planteurs, privés de leur moyen de subsistance.

Les gardes forestiers chargés de la protection de la forêt du Mont Tia ont détruit certaines plantations illégales de cacao.

« La Sodefor devrait détruire les champs. Mais en même temps le gouvernement devrait aussi trouver un point de chute pour ces populations, car ils vivent de ça », reconnait le directeur d’une coopérative. « Aujourd’hui, il faut que les planteurs puissent récolter le fruit de leurs efforts », martèle Moussa Koama, dont la communauté burkinabée a particulièrement pâti du tour de vis de la SODEFOR.

Prime à la certification

Plus inquiétant, les procédures de certification mises en place en Côte d’Ivoire pour développer une filière plus responsable semblent elles aussi atteintes par le marché noir du cacao. En effet, les labels indépendants comme Rainforest ou UTZ, censés garantir le respect d’un certain nombre de principes d’équité, n’échappent pas au cacao illégal.

Privilégiées par nombre de grands chocolatiers comme Mars et Lindt, qui se sont engagés à n’acheter que du cacao certifié à l’horizon 2020, ils font pourtant figure de sécurité supplémentaire pour garantir un approvisionnement respectueux des forêts.

Pour obtenir ce sésame de la certification, les coopératives doivent remplir un florilège de conditions comme l’utilisation raisonnée des pesticides, ou la conservation des ecosystèmes. Mais dans la réalité, peu de planteurs ou de coopératives sont au fait de ces contraintes, les contrôles sont peu nombreux et rarement aléatoires.

Les coopératives vendent du cacao certifié ou ordinaire.

Très recherchée, la certification permet à la fois au planteur et à la coopérative de vendre un peu plus cher le kilo de cacao (92 francs CFA supplémentaires par KG) que le prix fixé par le Conseil du café-cacao. Une manne non négligeable à l’heure ou le cours de l’or brun a dramatiquement chuté, tombant à 700 francs CFA.

Et les exemples de fraude sont réguliers.  « Pour la saison 2014-2015, on avait la certification, mais lors d’un contrôle on s’est rendu compte que certains planteurs certifiés étaient installés dans la forêt classée, donc on l’a perdue » explique  Bema Kamaté, gérant de la coopérative Sivaco basée à Man.

Dans un village du parc de la Maraouhé,  Narcisse Kouadio N’Guessan possède quelques hectares de cacaoyers avec sa femme. Les fèves de cacao sèchent au soleil, en attendant d’être acheminées vers Bouaflé, la ville voisine où se trouvent les coopératives. « Ma femme a la certification pour le cacao » affirme le planteur, qui soutient avoir récupéré 56 000 francs CFA de bonus (85 euros) lors de la dernière saison.  Problème, les plantations du couple sont bien situées dans l’enceinte du Parc de la Marahoué.

« Nous n’avons pas intérêt à avoir nos planteurs dans les forêts classées.  Pour s’en assurer, on utilise des GPS et on ne prend pas de planteurs à moins de deux kilomètres du début de la forêt, et on a sollicité les gardes forestiers pour qu’ils délimitent les forêts  » détaille Mahmoud Traoré, président d’une coopérative à Man.

« Aujourd’hui, on constate que la pluviométrie baisse dans la région. D’ici 10 ans, peut-être que la production va s’en ressentir et notre business aussi. Sans forêt, il n’y aura plus de cacao », soupire un directeur de coopérative.

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Les pays en développement se sont engagés à l’occasion de la COP 21 à protéger leurs forêts, contre contrepartie. Pour l’heure, le programme REDD+ ne fait pas partie de l’accord de Paris.