Les ONG demandent un règlement « noix de cajou » pour protéger les travailleurs

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Plusieurs ONG demandent à l'Europe un règlement sur le sujet de la noix de cajou, plutôt que des orientations non contraignantes. Objectif : améliorer les conditions des producteurs et des transformateurs de la noix.

Le commissaire au marché intérieur, Michel Barnier, va aborder la semaine prochaine la question des pratiques commerciales déloyales, qui feront ensuite l’objet d’un débat au Parlement. La noix de cajou pourrait s'immiscer dans le débat.

 « Les producteurs et les travailleurs dans le monde souffrent tous les jours des pratiques commerciales déloyales des supermarchés. Il est temps que l'UE agisse et mette en place un organisme de surveillance, pour éviter les abus des commerçants, qui entraînent des salaires extrêmement bas et des conditions de travail épouvantables », assure Liz May, chargée des politiques pour Traidcraft, dont la mission est de lutter contre la pauvreté par le commerce.

Les noix de cajou sont les noix préférées des Américains et des Européens. Mais les producteurs de ce produit de première qualité assument parfois les plus grands risques sur le marché.

Un produit principalement indien

Plus de 60 % des noix de cajou consommées dans le monde sont transformées en Inde. Le secteur est indispensable à l'économie du pays, en particulier pour le sud. Cette noix est l’une des quatre exportations agricoles principales de l’Inde, avec le riz basmati, les épices et le thé. Les exportations de l'année dernière s'élevaient à environ 500 millions de livres sterling (590 millions d'euros).

La transformation du produit s’effectue en grande partie dans les villes suivantes : Goa, Bangalore, Kerala, Kanyakumari (la plus méridionale de l'Inde), Panruti (près de l'ancienne colonie française Pondichéry), Chennai et Rajahmundry (dans l'état de l'Andhra Pradesh, au nord). Dans chacune de ces régions, 50  à 100 000 personnes travaillent dans le secteur. Les noix de cajou font donc vivre les économies locales.

Hari Krishnan Nair, le président du Conseil pour la promotion des exportations de noix de cajou de l'Inde, déclare : « Environ un million de personnes travaillent directement dans la transformation des noix de cajou et environ 200.000 autres dans la production en Inde. Le nombre de personnes qui dépendent de ce produit est extrêmement élevé. »

Une forte pression sur les prix des supermarchés

La plupart des noix produites en Inde sont vendues dans des supermarchés européens, souvent avec une valeur ajoutée, car elles sont grillées et salées. Un rapport de 2007 d'ActionAid met toutefois en évidence la pression des commerçants britanniques pour baisser les prix. Selon l'association humanitaire, trop de coûts et de risques du commerce des noix de cajou ont été transférés à ceux les moins à même de les supporter. ActionAid révèle une hausse du nombre d’usines de transformation clandestines, où les marges sont plus petites et les risques plus grands. Certaines femmes gagnent l'équivalent de 0,30 livre sterling (0,35 euro) par jour et souffrent de lésions permanentes aux mains en raison du liquide corrosif présent dans la coque des noix.

La situation a évolué dans une certaine mesure. Au Royaume-Uni, Christine Tacon a été désignée médiatrice en matière de produits des supermarchés. Elle travaille avec les supermarchés afin de répondre aux plaintes rendues anonymes des fournisseurs et d’équilibrer le pouvoir d'achat des plus grandes entreprises. Le chiffre d'affaires annuel des 10 plus grandes chaînes de supermarchés britanniques s'élève à plus d'un milliard de livres sterling (1,2 milliard d'euros). Mais les ONG font pression en faveur d'une législation européenne rigoureuse.

Des noix qui brûlent la peau

En Inde, la saison de croissance des noix de cajou s'étend de mars à mai. La plupart des producteurs, principalement les petits, ne réalisent pas beaucoup de bénéfices et sont confrontés à une concurrence accrue. L'Inde produit environ 700 000 tonnes de noix de cajou et importe près de 60 % des noix qu’elle transforme. Une fois récoltées, les noix de cajou sont traitées dans des usines et chez les travailleurs.  Le décorticage des noix est un travail intense généralement réalisé à la main.

Sunita travaille dans une usine gouvernementale et décortique des noix depuis 35 ans. Elle souffre de problèmes de dos et de douleurs aux articulations, surtout aux épaules, comme la plupart de ses collègues. Elle souffre également d'arthrite et de diabète.

Elle reste assise dans la même position à longueur de journée et brise la coque dure de la noix. « Il n'y a pas d'autre solution. Je dois faire ce genre de travail », indique-t-elle. Selon son expérience, les acheteurs et les transformateurs récoltent les bénéfices du secteur. Sunita estime que ses conditions de travail se sont améliorées. Elle peut au moins prendre une pause pour aller aux toilettes. Mais elle a des difficultés à mettre de l'argent de côté.

Les noix de cajou sont un produit de luxe servi à l’occasion de fêtes, comme l’Aïd et Diwali. Certains ouvriers affirment être systématiquement contrôlés afin de vérifier qu'ils ne font pas de contrebande.

Les usines qui font des affaires avec des supermarchés européens et américains doivent respecter des normes de sécurité. Les travailleurs portent généralement des résilles et des certificats d'inspection sont affichés sur les murs de l'usine.

Lors du décorticage, les noix produisent un liquide caustique qui brûle la peau. Dans certains cas, des protections pour les mains sont disponibles sous forme de cendres alcalines qui contrent l'acide. Certaines femmes bandent leurs mains. Dans certaines usines, des gants en caoutchouc sont fournis. Mais dans de nombreux cas, les travailleurs doivent les payer et tous ne peuvent se le permettre.

Mohana Kumar est directeur de projet de Cadre India, une ONG de Tamil Nadu qui soutient des groupes d'entraide pour les femmes et qui sensibilise les ouvriers aux questions sanitaires. Il a mené une étude sur les conditions de travail, soutenue par l'Organisation internationale du travail.

« Lorsque les gens reçoivent une roupie [100 paisa, soit 1,5 centime d’euros] en guise de salaire, ils mettent 50 paisa de côté pour le mariage de leur enfant, en raison du système de la dot. Ils dépensent 10 paisa pour se nourrir. Des enfants sont donc sous-alimentés et cela signifie que la prochaine génération est en danger […] La qualité de vie est synonyme de dépenses pour la santé et surtout une bonne alimentation. »

Hari Krishnan Nair, qui possède également sa propre entreprise de transformation et d'exportation de noix de cajou, indique que les règles indiennes sur les usines restent strictes. « De nombreuses entreprises disposent des installations nécessaires. Mais, comme dans tout pays, certaines entreprises suivent à la lettre les pratiques imposées par la loi et d'autres ne le font pas. »

Ces dix dernières années, le nombre de noix de cajou transformées en Inde a fortement grimpé, car les producteurs, principalement en Afrique, estiment que ce produit se cultive bien sous les tropiques. Les acheteurs indiens sont bien établis à l'ouest, à l'est et dans le sud de l'Afrique, mais sont confrontés à une concurrence accrue du Brésil et du Viêtnam. Les transformateurs affirment toutefois que le ralentissement économique mondial de ces dernières années a fortement diminué les prix.

"Aujourd'hui, il n’y a que le prix qui compte"

Les propriétaires d'usine font état de pressions sur les rendements, les gains et les termes de l’échange. Ils soutiennent que les normes sont en péril lorsqu'ils doivent livrer à bas prix. Certains négociants se plaignent d’une marge élevée du côté des commerçants. Ces derniers affirment que les noix de cajou sont un produit qui se vend peu.

Dans le même temps, les transformateurs et les courtiers regrettent le fait que les commerçants influencent le marché et donnent la priorité aux bas prix. Un producteur déclare : « Il y a vingt ans, l'Europe était un marché en plein essor et la qualité était une préoccupation première. Mais, aujourd'hui, il n’y a que le prix qui compte […] La valeur des relations n'est pas appréciée. »

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