Les ONG s’alarment des pratiques de la Deutsche Bank

Speculation in food prices can be potentially fatal for smallholders. Kenya 2008 [World Bank/Flickr]

Speculation in food prices can be potentially fatal for smallholders. Kenya, 2008. [World Bank/Flickr]

Les effets de la spéculation sur les produits alimentaires divisent les ONG et les investisseurs. La Deutsche Bank, sous le feu des critiques, refuse toute corrélation entre sa politique et la hausse des prix des denrées. Un article d’EURACTIV Allemagne.

La Deutsche Bank est décidément bien obstinée : elle ne veut pas reconnaître qu’il existe une corrélation entre sa politique commerciale et le risque de voir une spéculation sur le prix des denrées alimentaires, malgré les accusations formulées par des représentants de nombreuses ONG lors d’une réunion à Francfort, le 16 avril dernier.

« La Deutsche Bank n’a réussi ni à contrer l’argument qui affirme que ses produits financiers contribuent à la hausse des prix des denrées alimentaires, ni à exclure toute relation avec les famines », a indiqué l’ONG Foodwatch, qui a été conviée à la réunion.

À l’instar d’Oxfam et de l’organisation allemande Welthungerhilfe, Foodwatch est convaincu que les spéculations sur les fluctuations des prix du maïs, du soja ou encore du blé sont responsables des famines qui sévissent à travers le monde.

Selon Foodwatch, la spéculation provoque l’augmentation des prix des produits alimentaires au détriment des consommateurs les plus pauvres. Des accusations qui ne peuvent pas faire l’objet d’une analyse car la conférence s’est tenue à huit clos et le contenu des débats gardé secret.

Des causes et des effets difficiles à déterminer

La banque allemande, « submergée par les accusations », a expliqué que ses activités dans le secteur alimentaire faisaient l’objet d’une surveillance accrue et qu’elle analysait et évaluait les facteurs à l’origine de la hausse des prix des denrées alimentaires.

Selon les conclusions tirées de ces études, l’inflation des prix provient en premier lieu de la hausse de la demande engendrée par la croissance démographique mondiale. De plus, les variations des prix sur le court terme ne seraient pas nécessairement le résultat de la spéculation. D’après la Deutsche Bank, les mauvaises récoltes causées par les aléas météorologiques, des décisions politiques inappropriées, le prix du pétrole et le taux de change influencent aussi les prix.

Les spécialistes sont divisés pour déterminer dans quelle mesure les spéculations ont un impact sur le prix des denrées alimentaires, a expliqué Wolfgang Jamann, secrétaire général de Welthungerhilfe. Selon lui, la spéculation sur la fluctuation des prix des produits alimentaires en vue de dégager un maximum de profits sur le court terme peut provoquer la mort des petits exploitants agricoles. Il n’est donc pas moralement soutenable de poursuivre ces pratiques.

Le directeur général de MISEREOR, Pirmin Spiegel, a appelé au respect du principe de précaution en matière de spéculation sur les produits alimentaires.

Mais de telles exigences sont repoussées d’un revers de main par Michael Schneider, gestionnaire des investissements à la Deutsche Bank.

« Ce serait facile de dire : « nous allons nous abstenir [de toute pratique spéculative] et certaines organisations non gouvernementales vont nous ovationner » », a-t-il répondu. En revanche, il s’est interrogé : « qui représente le point de vue des exploitants agricoles en Afrique dans ce débat qui est chargé émotionnellement ? »

Le Parlement européen sonne le glas « du jeu de la roulette »

Markus Ferber, tête de liste pour l’Union chrétienne sociale (CSU) en Bavière, est d’avis que la spéculation sur les matières premières n’est pas mauvaise en soi, « tant qu’elle offre la liquidité nécessaire en vue de conclure les opérations à terme et qu’il y ait un véritable intérêt dans le produit échangé ».

Cependant, le Bavarois est satisfait de la décision du Parlement du 15 avril dernier. Les eurodéputés ont pris position dans le débat idéologiquement marqué en approuvant la nouvelle directive européenne concernant les marchés d’instruments financiers.

La directive va mettre un terme aux activités spéculatives sur les denrées alimentaires, a expliqué le candidat allemand. Elle fixe aussi une limite supérieure stricte sur les marchés boursiers en matière de spéculation sur les matières premières et les produits agricoles. De cette façon, la directive vise à éviter que des acteurs, qui n’ont aucun intérêt dans l’exploitation des produits alimentaires, n’achètent des quantités illimitées.

« Un producteur de chocolat a un intérêt réel en ce qui concerne le cacao et devrait pour cette raison être capable de sécuriser le prix des récoltes sur les marchés boursiers. Un acteur financier qui cherche seulement à spéculer sur le prix du cacao ne prévoit en aucune manière d’acquérir le produit », a-t-il expliqué.

« La directive qui vient d’être adoptée est une percée historique pour arrêter le jeu immorale de la roulette sur les marchés relatifs aux produits alimentaires, agricoles et les matières premières », a affirmé pour sa part Udo Bullmann, président du SPD au sein du Parlement européen.

Les Verts sont également satisfaits. En janvier, Sven Giegold, expert financier et porte-parole des Verts au Parlement européen, qualifiait l’accord alors en cours de négociation de « victoire formidable pour l’engagement citoyen en Europe ». Des contraintes lourdes pèsent maintenant sur les spéculations faites contre les produits alimentaires et les matières premières, a-t-il déclaré.

En revanche, Thilo Bode, à la tête de Foodwatch, est déçu par la directive. Des lacunes importantes persistent, a-t-il expliqué sur la Deutschlandradio, radio publique allemande.

Chaque État membre pourra fixer sa propre limite supérieure sur les spéculations, ce qui pourrait mener à une course au moins-disant et à des réglementations laxistes, selon ce dernier.

« Après tout, l’Union européenne est un seul et unique marché. Et si tous les marchés boursiers peuvent eux-mêmes imposer des limites sur les contrats spéculatifs, alors il y aura évidemment une course vers les marchés boursiers proposant les meilleures conditions », a-t-il affirmé. Les restrictions sur les spéculations excessives pourraient en être affaiblies.

David Hachfeld, expert commercial auprès d’Oxfam Allemagne, pointe du doigt Londres, le plus grand centre financier d’Europe. « Le risque existe clairement en ce qui concerne le Royaume-Uni. Un nivellement vers le bas en termes de régulation menace de s’installer dans tous les centres financiers européens », a-t-il assuré.

En outre, à cause de la complexité des interconnexions, Foodwatch demande à la Deutsche Bank plus de transparence.Tant qu’elle ne révèle pas ses activités spéculatives, un dialogue constructif est impossible, a déclaré l’ONG.

La Deutsche Bank devrait enfin divulguer ses études – ce qu’elle ne cesse de promettre – consacrées aux effets de la spéculation dans le secteur de l’alimentation, a réclamé l’ONG. 

Les craintes de revivre la crise de 2007-2008 ont ressurgi, quand l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture a publié l'indice des prix des produits alimentaires en 2011. En effet, l'indice montre une augmentation de 32 % des prix en gros des produits agricoles durant le deuxième semestre de 2010.

Le G20, qui regroupe les 20 premières économies mondiales, a abordé la question de la montée en flèche des prix des denrées alimentaires lors d'une réunion qui avait eu lieu à Paris cette année. Il a également examiné les moyens à sa disposition en vue de contrecarrer cette tendance grâce à une coopération mondiale.

Mais des représentants européens ont fait remarquer que ces craintes n'étaient pas complètement fondées et ont insisté pour demander aux dirigeants européens de définir la problématique, avant de se lancer dans une recherche de solution, afin de partir sur de bonnes bases : quelles sont les causes de la montée des prix des denrées alimentaires ?

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