Face à l’exploitation des enfants réfugiés syriens, changeons d’approche

DISCLAIMER: Toutes les opinions affichées dans cette colonne reflètent l'avis de l'auteur, pas celle d'EURACTIV.COM Ltd.

Les conditions de survie des enfants réfugiés sont glaçantes. [Mario Fornasari/Flickr]

La guerre en Syrie se poursuit avec son cortège de souffrances et de violations des droits humains, sans aucune perspective de résolution rapide. Une étude de la Fondation Terre des Hommes (TDH) publiée en juin 2016 éclaire de façon glaçante les conditions de survie des enfants syriens réfugiés, et les différentes formes d’exploitation dont ils font l’objet. Elle permet d’attirer l’attention sur un autre effet tragique de la guerre en Syrie et de la crise des réfugiés qu’elle a provoquée. Elle appelle enfin à un changement nécessaire d’approche pour renforcer la protection des enfants réfugiés. Une opinion proposée par notre partenaire ID4D.

Gaël Giraud est un économiste français. Il est chef économiste de l’Agence Française de Développement. Il est également membre du Comité scientifique du « Laboratoire d’Excellence » consacré à la réglementation financière (LabEx ReFi) et de l’équipe de recherche « Riskergy » (M. Lepetit ) sur le Risque Energétique et la dette souveraine, entre autres.

Pierre Salignon, juriste de formation, a rejoint la division santé et protection sociale de l’Agence Française de Développement en tant que chef de projets début octobre 2013. Il est notamment en charge du suivi de projets liés à la crise des réfugiés au Moyen-Orient.

Travailler pour survivre

La guerre en Syrie a provoqué selon les Nations Unies « la crise des réfugiés la plus importante depuis la seconde guerre mondiale » avec désormais plus de 4 millions de personnes contraintes de fuir la Syrie. Et comme à chaque conflit mené contre les civils, les enfants se retrouvent les premières victimes. Ils représentent la moitié des personnes poussées sur les routes de l’exil, tuées, blessées, handicapées ou traumatisées… une « génération perdue » selon l’UNICEF. Pour subvenir à leurs besoins ou ceux de leurs familles, nombreux sont les enfants réfugiés qui, dès le plus jeune âge, travaillent dans les pays voisins où ils ont cherché asile (Liban, Jordanie, Turquie, Irak) ou alors qu’ils empruntent les routes de migration vers l’Europe. L’enquête menée dans des exploitations agricoles, dans la rue, dans des usines et dans des camps, où ils ont désormais élu domicile, ne laisse aucun doute sur les violations massives des droits de l’enfant qui jalonnent leur parcours de fuite (exploitation par le travail dès le plus jeune âge, violences sexuelles, prostitution, prédations diverses sur les mères et les enfants…etc.). Pour eux, nul refuge, ni protection, ni repos.

Interrogé par des enquêteurs de TDH, un échantillon d’une centaine d’enfants et d’adolescents réfugiés syriens, âgés entre 8 et 18 ans, a été interrogé. Tous ont témoigné et déclaré travailler, sous une forme ou une autre. Si le travail des enfants était déjà une réalité dans leur pays d’origine, la Syrie, il est devenu courant dans les camps où ils sont temporairement logés, et dans les villes et les villages où une vaste majorité des réfugiés syriens résident dans des conditions toujours plus précaires, comme le souligne une étude sur la pauvreté des réfugiés (The Welfare of Syrian Refugees : Evidence from Jordan and Lebanon) conduite par la Banque Mondiale et le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés. Le fait que certains de ces enfants soient accompagnés de leur famille ne les protège pas davantage et ne les empêche pas d’être exposés au travail et à d’autres formes d’exploitation.

Dans tous les pays traversés, l’exploitation des enfants atteint un niveau critique

En Syrie d’abord, plus de 5 ans après le début du conflit, de graves violations des droits de l’homme et des lois de la guerre se poursuivent (assassinats, mutilations, recrutements par des groupes armés, attaques d’écoles et d’hôpitaux, privation de nourriture…). Les déplacements internes y sont sans précédents. Les Nations Unies estiment à 8 millions le nombre de déplacés internes dont de nombreux enfants, contraints à travailler « dans des conditions toujours plus dangereuses et abusives, avec un impact physique, mental ou social toujours plus important » souligne TDH. En l’absence d’aide suffisante dans les zones assiégées mais aussi dans le reste du territoire syrien (peu importe qui le contrôle), les conditions de vie sont de l’avis de tous les observateurs devenues justes indignes. L’accès de l’aide humanitaire y est le plus souvent bloqué par les belligérants, qui utilisent les civils comme boucliers humains, dans des villes placées sous blocus et bombardées. « Beaucoup des enfants sont sévèrement traumatisés et nécessitent une aide immédiate » peut-on lire.

Dans les pays voisins de la Syrie (Liban, Jordanie, Turquie, Irak), les enfants réfugiés occupent bien souvent malgré leur jeune âge le rôle de soutien de famille. «Le travail des enfants, y compris sous ses pires formes, a pris des proportions alarmantes» souligne le rapport. C’est un mécanisme d’adaptation connu « une fois que les économies des ménages sont épuisées, que les revenus ou les services d’aide sont réduits ». C’est ainsi qu’à compter de l’hiver 2015, alors que les Nations Unies réduisait leurs rations en raison du manque de financements, de plus en plus d’enfants ont rejoint la masse des enfants exploités. Sur les sites de construction, dans les exploitations agricoles, sur les marchés et dans les rues, nombreux sont les garçons et les filles qui travaillent aujourd’hui, dans des conditions d’un autre âge, de nombreuses heures, souvent sept jours par semaine, pour des salaires de misères. Pas d’accès à l’éducation possible pour eux. Sans parler des soupçons récurrents de viols et de prostitution dans des camps de réfugiés comme en Turquie, relayés récemment par la presse.

Sur « la route des Balkans », rien de rassurant là non plus. Si rien n’indique que le travail des enfants dans cette zone de transit se soit développé avant l’année 2016 (« la plupart des personnes souhaitaient poursuivre leur voyage rapidement » relève TDH), ces derniers mois, après le renforcement des contrôles aux frontières externes de l’espace Schengen, des premiers cas de travail ont néanmoins été signalés aux membres de TDH. « Ils sont surtout localisés à Idoméni, en Grèce », où les réfugiés sont bloqués sans aucune assistance adéquate dans des centres de rétention le plus souvent fermés, avant d’être renvoyés vers la Turquie. Plus étonnant, le rapport révèle qu’en Allemagne, l’un des pays de destination privilégié des réfugiés syriens (plusieurs centaines de milliers y ont été accueillis depuis l’été 2015), des cas isolés de travail et d’exploitation ont été récemment identifiés, soulignant, s’il en était besoin, l’urgence à prendre conscience de la vulnérabilité des enfants réfugiés dans un tel contexte de fuite et de prédation, et l’urgence d’agir pour réduire les risques d’exploitation auxquels ils font face.

>> Lire : Un rapport dénonce l’échec de l’UE sur la protection des enfants réfugiés

Changer nécessairement d’approche pour protéger les enfants

TDH rappelle certains des facteurs qui exposent les enfants réfugiés à des risques d’exploitation dès le plus jeune âge. Ils sont nombreux, connus et observés dans la plupart des situations de déplacement, à savoir : l’éclatement de la cellule familiale, l’impossibilité pour les parents d’accéder au travail légal, la maladie d’un ou plusieurs membres de la famille et l’impossibilité d’accéder au système de santé, la fragilité particulière des familles monoparentales et des mères isolées, les problèmes administratifs et juridiques empêchant l’inscription scolaire et l’accès à l’éducation, l’isolation géographique ou l’impossibilité de payer les transports pour rejoindre l’école ou accéder à d’autres services d’assistance, la stigmatisation sociale et communautaire, l’insuffisance de l’aide humanitaire… etc.

Compte tenu de la diversité de ces facteurs, seuls des « mécanismes de prévention et de protection intégrant une approche multidimensionnelle » seront efficaces pour lutter contre l’exploitation des enfants, selon TDH. Ce qui signifie pour les acteurs du développement changer d’approche et faire évoluer leurs pratiques. Au lieu d’établir des programmes spécifiques de lutte contre le travail des enfants, TDH note notamment que « les interventions visant à protéger les enfants de l’exploitation doivent être désormais intégrées de façon générale dans tous les programmes de protection de l’enfance ; une approche holistique qui doit inclure les actions de prévention et de protection, l’accès à la santé et l’éducation, le renforcement des moyens de subsistance, l’aide financière, et d’autres formes d’aide directe ou indirecte. Sans oublier les actions de plaidoyer et de sensibilisation, visant à notamment soutenir leur intégration sociale ».

On peut enfin aussi lire le rapport de TDH comme une critique à peine voilée des politiques européennes qui, en cherchant à limiter le flux des réfugiés vers ses frontières, exposent pourtant davantage les réfugiés, et tout particulièrement les enfants, à la prédation des passeurs et de ceux qui cherchent à exploiter une main d’œuvre pauvre, bon marché et docile, en situation d’extrême vulnérabilité. Les trafiquants d’êtres humains sont sans pitié pour les plus faibles dans l’économie de la pauvreté dont ils profitent. C’est le cas dans les pays frontaliers de la Syrie, aux portes de l’Europe également, mais aussi plus proche de nous, dans la région de Calais ou à proximité de la Gare du Nord à Paris.

Au lieu d’assurer une protection renforcée des enfants, la majorité des Etats de l’Union Européenne (à la notable exception de l’Allemagne), en contradiction avec les valeurs européennes de solidarité, continuent, dans la pratique, de les considérer bien souvent comme « un danger », des « migrants clandestins », ou à la recherche uniquement d’un emploi… Peu importe qu’ils soient mineurs et isolés, orphelins, fuyant la guerre.

>> Lire : 26 000 enfants non accompagnés sont arrivés en Suède depuis août

TDH demande donc logiquement aux Etats européens de revoir leur politique d’asile en faveur des enfants réfugiés. La fondation suisse souligne en particulier le risque important d’exploitation par le travail des plus jeunes, insistant sur la nécessité de renforcer le travail de recueil de données et de recherche de terrain pour documenter et décrire cette réalité, la dénoncer si besoin. Il s’agit surtout de faire évoluer les politiques publiques européennes qui sont à l’œuvre, pour certaines aux conséquences inhumaines… fermeture des frontières, stigmatisation des réfugiés, maintien de familles épuisées dans des centres de rétention surpeuplés et insalubres, renvoi vers la Turquie de réfugiés dont des enfants, absence de protection des plus vulnérables et de programmes de protection ciblant les enfants… etc.

Alors que le conflit en Syrie n’offre aucune perspective pour les réfugiés de rentrer avant longtemps chez eux, le rapport publié par TDH a le mérite de rappeler, que seule une politique humaniste de protection des réfugiés, en particulier des enfants, respectueuse des droits humains, permettra de réduire leurs souffrances et d’éviter qu’ils ne sombrent dans la misère ou demain par frustration dans la radicalisation et la violence. Disons-le simplement, la politique européenne actuelle, principalement répressive, rend les enfants réfugiés syriens plus vulnérables et les expose à davantage de risques d’exploitation. C’est pourtant bien une approche centrée sur les intérêts et les besoins des enfants qu’il convient au contraire de développer. Leur protection ne peut être sacrifiée sur l’autel du contrôle des flux migratoires et de la lutte contre le terrorisme.

>> Lire aussi : Les migrants reprennent le chemin de la Grèce après la tentative de putsch turque 

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