Dacian Ciolos : « il faut montrer aux Roumains que la politique n’est pas la mafia »

Dacian Cioloș. Photo Georgi Gotev

Alors que la Roumanie se prépare pour la présidence tournante de l’UE, au premier semestre 2019, Euractiv a rencontré Dacian Cioloș. L’ex-Premier miniestre et commissaire à l’agriculture vient de créer un genre d’En Marche à la roumaine, qui cible notamment les élections européennes, .

Dacian Cioloș a été commissaire européen pour l’agriculture dans la deuxième commission Barroso (2010-2014) et Premier Ministre en Roumanie(novembre 2015-janvier 2017).

Vous êtes en train de créer un parti politique, le mouvement Roumanie ensemble, qui a déjà 50 000 sympathisants. Vous avez été Premier ministre d’un gouvernement sans couleur politique, comment expliquez-vous que cette fois vous allez faire dans la politique ?

Le fait déjà de venir avec un programme de gouvernement c’était une manière de faire de la politique, même si je ne venais pas d’un parti ! A cette occasion, j’ai compris que faire de la politique c’est être au service des citoyens. C’est cette expérience de 2016 qui m’a déterminé, avec d’autres collègues technocrates, à m’impliquer dans la gouvernance de la société. Et aussi ce qui s’est passé après la fin de notre mandat, après les élections démocratiques que nous avons organisées, la manière dont nos successeurs ont utilisé leur pouvoir et la vive réaction de la société. On a décidé de s’impliquer davantage dans l’évolution de la société roumaine, en faisant de la politique, mais d’une autre manière, venir avec un souffle nouveau. Nous voulons aussi faire en sorte que de plus en plus de gens extérieurs à la politique « de parti » s’impliquent. C’est comme ça que la Roumanie doit évoluer. Nous avons donc commencé avec un mouvement civique.

Il s’agit de la Plateforme Roumanie 100. Est-ce qu’elle va rester telle quelle, ou est-ce que le parti politique va la remplacer ?

La plate-forme restera. Le parti politique sera une structure à part. Il y aura sûrement beaucoup de gens actifs dans la Plateforme Roumanie 100 qui vont s’inscrire dans le parti, mais beaucoup aussi veulent continuer d’être actifs dans la société civile, pour s’assurer qu’elle ait son mot à dire dans la manière dont le pays est gouverné. Cette faille entre la classe politique professionnelle – on a des gens qui n’ont jamais exercé une autre activité et qui ont parfois du mal à comprendre ce qui se passe dans la société, d’en avoir une lecture objective – et le reste de la société, où des gens sont très performants dans leur domaine mais ne se sont jamais impliqués. Nous souhaitons que ce nouveau parti attire ces gens en politique, tout en laissant les organisations civiles être un garde-fou.

Vous situez-vous à droite, à gauche, au centre ? Si votre parti se présente aux élections et élit des membres du parlement, dans quel groupe vont-ils s’inscrire ?

Nous nous situons d’abord du côté des problèmes qui sont à résoudre dans la société roumaine. Nous sommes partis de l’observation pragmatique qu’aujourd’hui, en Roumanie mais aussi en Europe, c’est une chose qu’on dit dans les discours politiques et doctrinaires, mais c’est autre chose en pratique. On doit prendre des mesures en fonction de la réalité.On veut faire en sorte que la croissance économique soit durable et basée sur les investissements et la création d’emplois.  Il y a des clarifications à faire. Une réforme de l’administration publique est aussi nécessaire, elle doit se professionnaliser, se dépolitiser.

Comme instrument politique, vous avez l’intention d’utiliser le référendum ?

Le référendum est prévu par la constitution.

Mais vous aviez parlé d’un référendum pour lutter contre la corruption.

J’avais dit ça parce qu’il y a un débat qui a beaucoup dégénéré dans le milieu politique en Roumanie ces derniers mois. La majorité politique qui est arrivée au pouvoir s’en est pris à la justice pour décourager la lutte contre la corruption. Ce genre d’attitude perdure depuis plus d’un an, alors que la majorité de la société roumaine souhaite une lutte contre la corruption. Il y a un conflit permanent en Roumanie. J’avais donc suggéré qu’on organise un référendum pour savoir si la société voulait continuer la lutte contre la corruption

J’ai interviewé récemment le leader de l’Union Sauvez la Roumanie Dan Barna. Est-ce que vous n’essayez pas de séduire le même électorat ?

Non, je ne crois pas. Regardez les derniers sondages : on voit que la position de l’USR n’a pas beaucoup changé, même après l’entrée en scène de notre parti.

Comment expliquez-vous cela ? Votre électorat est plutôt classe moyenne ?

Quand on regarde les résultats des dernières élections, on voit que plus de la moitié des Roumains ayant le droit de vote n’y ont pas participé.

Si nous sommes entrés en politique, ce n’est pas pour voler l’électorat de tel ou tel parti, mais c’est pour proposer une alternative avec des professionnels qui savent de quoi ils parlent, qui ont une vision.

Le président roumain pressenti à la tête du conseil européen

Le président roumain, Klaus Iohannis, pourrait devenir président du Conseil européen lorsque le mandat de Donald Tusk prendra fin, en décembre 2019, selon la presse roumaine.

 

Le sommet européen du 28-29 juin, très important, va grandement porter sur la crise migratoire. Le climat en général n’est pas très bon. Quelle est votre opinion sur ce qu’il se passe dans l’UE ?

L’Europe doit trouver le moyen de se rapprocher de ses citoyens et la politique européenne devrait se définir en lien avec ce qui se passe dans les Etats membres, et plus largement dans la vie des citoyens. Quand on parle de l’Europe, on pense à Bruxelles ou aux institutions, alors qu’on devrait penser aux Etats membres d’abord.

Les débats déclenchés par le Brexit doivent offrir l’opportunité de redéfinir la problématique européenne, et faire en sorte que les institutions travaillent pour les Européens, et non pas qu’elles soient en conflit avec les Etats membres.

Vous allez avoir l’occasion de montrer la différence, puisque les premières élections auxquelles vous allez vous présenter sont les élections européennes. Pensez-vous qu’elles intéressent les Roumains ?

Etonnamment oui, pour certains. De plus, la pression du pouvoir actuel sur la justice et le discours anti-européen de certains leaders n’ont pas empêché le soutien des Roumains pour l’UE d’augmenter, comme on le voit dans le dernier Eurobaromètre. Les Roumains comprennent à quoi l’Europe peut servir, et maintenant l’idéal serait que les politiques le comprennent aussi. L’Europe est un moyen pour renforcer la Roumanie, améliorer le niveau de vie et la sécurité. J’ai l’impression que la société roumaine a mûri plus vite que la classe politique, et c’est la raison pour laquelle elle a besoin d’un renouveau, d’une réorganisation.

Vous avez mentionné la présidence roumaine, qui commence dans six mois. Que pensez-vous des préparatifs ? Avez-vous des idées à partager pour que cette chance qu’a la Roumanie soit utilisée de la meilleure manière ?

La présidence du Conseil de l’UE est en train d’être ratée, ou au moins affaiblie, à cause des disputes politiques internes. Au lieu de mettre l’accent sur les priorités de l’agenda européen d’une perspective roumaine, on voit que beaucoup d’énergie est consacrée à attaquer la justice, à mettre en place des mesures incohérentes en termes de politique fiscale et économique. En plus des questions budgétaires, il y a la question de la sécurité, de la migration, mais aussi la défense, les nouvelles technologies et leur influence sur la société et l’économie, la politique de cohésion, la PAC. Sur les questions de coopération régionale, il y a la question des Balkans et la politique de voisinage, sur laquelle la Roumanie peut avoir des idées intéressantes pour l’avenir.

Faut-il que la classe politique enterre la hache de guerre pendant la présidence ?

Il ne faudrait pas attendre la présidence pour qu’il y ait une rencontre et une entente pour renoncer au langage agressif qu’on a actuellement ! Bien sûr, les confrontations politiques sont normales, surtout au préalable des élections. Mais on aurait besoin de plus de décence et de bon sens dans le langage politique. Je lance un appel aux leaders des principaux partis politiques, pour leur demander qu’ils mettent de côté langage agressif et ces discours violents. Il faut commencer à réfléchir à la manière d’utiliser le pouvoir politique dans l’intérêt des Roumains et pour que le pays sorte renforcé, en tant qu’Etat membre, de la présidence du Conseil.

Ce serait difficile…

Il faut prouver aux Roumains que la politique n’est pas la mafia, ce ne sont pas que des affaires sales. Depuis que je dis que je veux m’impliquer en politique, beaucoup de gens me disent « Pourquoi vous voulez vous salir avec ce genre de choses ? ». C’est incroyable qu’on soit arrivé dans une démocratie où les partis politiques, qui en sont les piliers principaux, sont quelque chose de sale. Et c’est à cause de ce genre de langage et de comportement indignes. Je ne demande pas la fin de toute confrontation politique, mais de revenir à un minimum de bon sens social et individuel.

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