« Marine Le Pen veut prendre des mesures contraires à la Constitution »

Pour Michael Ignatieff, il est très peu probable que Donald Trump gouverne de manière efficace. [Michael Ignatieff/Flickr]

La panique affichée par les forces politiques traditionnelles après l’élection de Donald Trump est excessive, selon Michael Ignatieff, qui juge que les électeurs allemands et français vont s’unir lors des élections pour défendre l’ordre constitutionnel.

Michael Ignatieff est écrivain, professeur, président et recteur de la Central European University (Budapest). C’est aussi l’ancien chef de file des libéraux du Canada. Lors des élections fédérales de 2011, son parti a enregistré le pire résultat de son histoire. 

Michael Ignatieff a accordé une interview à EURACTIV suite à une conférence organisée par ESPAS, système d’analyse des politiques et stratégies européennes.

Y aura-t-il des conséquences réelles à la victoire de Donald Trump ou sommes-nous en train de paniquer trop vite ?

Je pense qu’il y a beaucoup de panique. Les libéraux progressistes et occidentaux ont d’abord cru que l’histoire était de leur côté, du côté de la démocratie libérale, des institutions libres, de la tolérance, du multiculturalisme, et se sont finalement rendu compte que l’histoire allait à leur encontre et que Donald Trump est le signe avant-coureur d’une nouvelle ère orientée dans une tout autre direction. Je pense que ni l’un ni l’autre n’est vrai. Il faut qu’on se calme. Donald Trump est un dangereux démagogue qui divise, qui incite à la haine raciale. Ces choses sont terribles en politique. Il sera très difficile pour lui de gouverner efficacement.

Si vous ne pouvez pas unir le peuple, vous ne pouvez pas gouverner efficacement. Ma crainte est en réalité qu’il a promis monts et merveilles aux personnes qui souffrent de la mondialisation et de l’industrialisation. Même s’il le veut, il serait incapable de tenir ces promesses, car la société est divisée, donc quand il arrivera à la fin de ses quatre années de mandat, il y aura encore plus de désillusion, de colère et de division au sein de l’électorat.

Cela m’inquiète un peu, mais ce problème a une solution. Les démocrates aux États-Unis doivent choisir quelqu’un qui attire et connecte les gens qui se sentent rejetés.

Quand vous entrez dans l’arène politique, vous vous rendez compte que rester fidèle à ses idées, ses principes, ses valeurs a des limites. Sommes-nous condamnés à un retour systématique du populisme ?

Nous ne devons pas oublier qu’avant Donald Trump, nous avons eu huit ans d’Obama. Avant ça, nous avons eu huit ans de George Bush. En Espagne, les socialistes et les conservateurs alternent au gouvernement. La pendule va d’un côté à l’autre. C’est excellent pour la démocratie libérale.

La démocratie est un système dans lequel les élites peuvent perdre, mais savent que si elles restent dans les parages elles pourront gagner aux prochaines élections. Cela permet la stabilité du système. Ce n’est dangereux que quand les gens pensent que s’ils perdent des élections, ils n’en gagneront pas d’autres. Car alors, ils sont tentés par des forces extraparlementaires, par la violence.

Le système politique américain nous a donné un choix extrême, mais, selon moi, cela ne veut pas dire que le système est déficient. J’ai peur que tout le monde soit sous l’influence de l’argent. J’ai peur des manipulations ou du manque de compétitivité du système. Ces deux phénomènes s’empirent avant de s’améliorer. La panique est néanmoins excessive.

Une autre chose qui me déplaît est que les progressistes comme moi méprisent les électeurs de Donald Trump en disant qu’ils sont stupides ou qu’ils ne savent pas pour qui ils votaient ou qu’ils sont racistes. Je pense que c’est terrible.

Ces gens ont fait un choix politique qui ne nous convient pas, et alors ? Passez à autre chose. Et tous ces gens qui manifestent dans les rues en disant « Trump n’est pas mon président », je m’excuse, mais ce n’est pas comme ça que marche le système. Il est bien le président.

En parlant d’élites, l’Europe a lancé un projet élitiste et soixante ans plus tard, on en est toujours là. N’est-ce pas la principale raison derrière cette « crise existentielle » de l’Europe ?

Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il s’agit d’un projet d’élites. Dans cette pièce, où nous sommes aujourd’hui, au Berlaymont [bâtiment de la Commission], l’enthousiasme pour l’Europe disparaît dès que vous traversez la rue et que vous entrez dans le premier bar. Voilà le problème. Nous allons devoir créer une Europe qui suscite un véritable soutien et de l’affection.

Je pense toutefois qu’il est important de ne pas dire que personne ne soutient l’Europe. Après le Brexit, ma fille était horrifiée par le résultat, car elle a grandi avec cette liberté de mouvement, en voyageant à Barcelone pour le week-end, en se rendant en Espagne pour les vacances et pour voir ses bons amis.

Nous sous-estimons le succès de l’idée européenne de libre circulation, qui s’accompagne de certaines valeurs. Le problème est que les institutions ne luttent pas pour défendre ces valeurs. Nous construisons des clôtures de barbelés pour que les gens n’entrent pas. Nous n’affrontons pas l’exclusion dans l’UE et nous ne défendons pas les valeurs européennes lorsqu’elles sont mises à mal par des gouvernements d’États membres. Tant que nous continuons sur cette voie, le soutien pour l’Europe s’épuisera.

Parlez-vous de la Hongrie et de la Pologne ?

Oui.

Pensez-vous qu’un désastre complet serait possible l’année prochaine, avec la victoire de Marine Le Pen, de Geert Wilders aux Pays-Bas et de l’AfD en Allemagne ?

Nous nous inquiétons tous de ce désastre. Je pense cependant que nous ne pouvons pas savoir. Ce sont des scénarios catastrophes, mais je crois que ces derniers négligent le peuple. Les citoyens en France ou en Allemagne sont des électeurs très informés qui savent ce que contiennent les constitutions française et allemande. Au moment venu, ils ne voteront pas pour des candidats qui menacent l’ordre constitutionnel de ces pays.

Marine Le Pen n’est pas une candidate normale. Elle veut prendre des mesures qui sont contraires à la Constitution, illégales et tout simplement inacceptables. Elle a l’air d’une candidate normale maintenant, mais durant l’élection, on verra qu’elle est en dehors des normes minimales de démocratie en termes d’expulsion de personnes. Même chose pour l’AfD.

Les gens vont s’unir pour défendre une chose : l’ordre constitutionnel en Allemagne et en France. Point. Je ne suis pas super optimiste. Tout peut arriver. Nous avons déjà eu un Brexit, nous avons eu Trump. Mais je pense que nous devons nous ressaisir et nous rappeler que les citoyens européens sont plus fidèles à leurs institutions que ce que les gens pensent.

Pouvons-nous être optimistes ?

Bien sûr. J’enseigne à la Central European University. Nous avons des étudiants de 116 pays. Chaque fois que je déprime, je vais parler à ces jeunes de 24 ans et je me sens mieux vis-à-vis du monde.

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