«L’Europe a fait avancer les droits des femmes»

L'UE est plus progressiste que ses États membres sur la question. [Shutterstock]

Des chercheuses et chercheurs se sont penchés sur la place faite aux femmes dans la construction européenne. Pour eux, la politique européenne d’égalité, bien qu’insuffisante, est « le fleuron de l’Europe sociale ». Un article de notre partenaire, Ouest-France.

« L’Europe, une chance pour les femmes ? » c’est le titre d’un ouvrage collectif qui se penche sur la place faite aux femmes dans la construction européenne. Il démontre notamment que l’Europe a favorisé l’évolution de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Entretien avec une des co-directrices de l’ouvrage, l’historienne Françoise Thébaud.

L’Europe a des pères fondateurs. Où sont les femmes ?

On parle toujours des pères fondateurs dans les manuels scolaires ou sur les sites européens. Pourtant, il y a eu des mères ou des grands-mères fondatrices. Par exemple, Louise Weiss, journaliste, européenne, et féministe. Et députée européenne en 1979, date à laquelle les membres du Parlement sont élus au suffrage universel pour la première fois. En tant que doyenne du Parlement, elle prononce le discours d’ouverture lors de la première session de ce nouveau Parlement. Elle y dresse une vaste fresque de l’histoire de l’Europe… sans citer de femmes d’ailleurs !

On trouve aussi de nombreuses femmes européistes après la Seconde Guerre mondiale, comme les femmes politiques Marcelle Devaud ou Gilberte Brossolette. Que veulent-elles ? Une paix durable et donc dépasser l’antagonisme franco-allemand, celui contre « l’ennemi héréditaire ».

L’article 119 du Traité de Rome de 1957, majeur pour les femmes ?

Il est le seul article qui parle des hommes et des femmes et qui instaure le principe de l’égalité de rémunération entre hommes et femmes pour un même travail. C’est assez restrictif, parce qu’il ne parle pas de « travail de même valeur ». Or il n’y a pas beaucoup d’hommes et de femmes qui font le même travail à l’époque.

« La politique d’égalité hommes/femmes est le fleuron de l’Europe sociale »

C’est un article voulu par la France…

Oui, mais ce n’était « pas du tout pour le bonheur des dames », comme l’a dit ironiquement la fonctionnaire européenne Jacqueline Nonon. Si la France a souhaité l’inscription de cet article, ce n’était pas pour favoriser les salaires féminins, ou l’émancipation économique des femmes. Mais pour lutter contre la concurrence du textile allemand : outre-Rhin, les ouvrières étaient particulièrement mal payées. Beaucoup plus mal encore qu’en France. La France a d’abord voulu protéger son industrie.

Mais cet article aura une grande portée…

Oui, grâce à des fonctionnaires femmes et féministes à l’intérieur de l’institution, qu’on peut appeler des fémocrates. Jacqueline Nonon, mais aussi l’Italienne Fausta Deshormes La Valle par exemple. Elles s’appuyaient sur des juristes, des militantes pour le droit des femmes, des associations de femmes, à l’extérieur de l’Institution.

Cette synergie entre l’intérieur et l’extérieur a permis, progressivement, la mise en place d’une politique égalitaire, qui commence par des directives fameuses en 1975, 1976 et 1978 (égalité de rémunération, de traitement en matière professionnelle et d’accès aux droits à la sécurité sociale). Elles sont le socle de la politique d’égalité de l’Europe. Qui ira toujours plus loin.

Dans les années 1980-1990, seconde étape : celle des actions positives en faveur des femmes, pour lutter contre les discriminations dont elles sont victimes, notamment au travail. Troisième étape, le gender mainstreaming ou l’intégration du principe d’égalité dans toutes les politiques publiques. On vérifie que ces politiques s’adressent bien aux hommes et aux femmes et permettent d’avancer vers plus d’égalité.

La politique d’égalité hommes/femmes est le fleuron de l’Europe sociale. Certes, elle est insuffisante mais c’est sa première réussite, et c’est mal connu. En la matière, l’Europe est finalement plus progressiste que les États membres et elle y a été l’aiguillon pour l’adoption de procédures égalitaires.

Les femmes toujours sous-représentées dans la prise de décision en Europe

En Europe, le chemin est encore long pour parvenir à l’égalité entre hommes et femmes, et le monde politique n’est pas sans l’ignorer. Un article d’EuroEFE.

Il existe aussi un lobby européen des femmes. Pourquoi est-il si peu connu ?

Ce regroupement fédère aujourd’hui 2000 associations nationales et 19 réseaux européens, comme le réseau européen des femmes migrantes. Et il représente 100 millions de femmes. Pourtant, c’est vrai, le grand public, souvent, ignore son action. Il a été fondé en 1990, et souhaité par les institutions européennes pour représenter les femmes.

C’est un lobby comme un autre, comme les lobbys pharmaceutique ou agricole etc. Bruxelles souhaitait que les femmes s’organisent et fassent part de leurs revendications ; également qu’une organisation assure, auprès des Européennes, le relais des politiques communautaires les concernant.

Mais il peine à exister ?

C’est une structure extrêmement lourde, qui a du mal à communiquer du haut vers le bas. Plus on rassemble de personnes, d’associations, qui n’ont pas forcément les mêmes cultures politiques, pas la même langue, plus il y a de rigidités, de lenteurs. Ajoutez à cela un vocabulaire technocratique… Au final, il est difficile d’intéresser les militantes féministes de base au Lobby européen des femmes et à la construction européenne. C’est dommage.

À propos d’Europe, on parle beaucoup du « couple » franco-allemand. Une étrange métaphore…

Ce terme de couple est utilisé en France, mettant en œuvre une métaphore conjugale. Mais pas du tout en Allemagne, où on parle de « moteur » ou de « tandem ». La métaphore y est plus… mécanique ! Question de culture ! Même s’il a traversé des crises importantes, le couple franco-allemand a joué un rôle privilégié dans l’intégration européenne et continue de jouer un rôle majeur.

Cette métaphore fait la joie des caricaturistes. On décline le terme de séparation, de divorce, quand il y a des tensions. Le plus souvent, l’Allemagne est représentée par un homme, le typique Michel allemand, et la France en femme, en lien avec l’emblématique Marianne.

Plus que 2 siècles pour parvenir à l'égalité hommes-femmes…

La réduction des inégalités hommes-femmes au travail progresse lentement. Au rythme actuel, il faudrait 202 ans pour atteindre la parité économique, selon une étude du Forum économique mondial.

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