Michèle Rivasi: «Il faut prendre en compte l’europhobie, ou l’Europe sera une bulle»

Michèle Rivasi est chef de la délégation d'eurodéputés Verts © EELV

Le groupe des Verts au Parlement européen a vu ses effectifs rabotés, mais tient à faire entendre sa voix sur l’emploi et la transition énergétique. La chef de la délégation française, qui a songé à un accord avec le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, appelle la Commission à être plus à l’écoute des eurosceptiques.

Candidate d’Europe Ecologie Les Verts, Michèle Rivasi a été réélue dans la région Sud-Est aux dernières élections. Elle est également chef de la délégation des eurodéputés verts francais et vice-présidente du groupe des Verts au Parlement européen. 

Quelle est votre position sur le processus de nomination du président de la Commission en cours ?

Quand on dit qu’il faut construire une autre Europe, c’est qu’on doit encourager une Europe démocratique qui reposera sur le pouvoir du Parlement européen. Nous défendons ce que dit le Traité de Lisbonne : les têtes de liste doivent avoir une coalition qui aboutisse à une majorité.

Les États ont nommé Van Rampuy pour mener les négociations, c’est déjà une erreur. Merkel a senti qu’il y avait un rapport de force, et est en train de le jouer. Je crois que le Parlement doit réagir par rapport à cela. Il faut que le président de la Commission soit un des cinq candidats.

Comment faire entendre la voix des Verts dans ce nouvel ensemble ?

Le groupe Vert a un challenge, puisqu’il risque de passer de la quatrième à la sixième position au Parlement européen avec 50 députés. Certains députés du Mouvement 5 Etoiles nous ont appelés au secours, il y a des anciens de Greenpeace chez eux. La démarche d’un rapprochement avec les 5 Etoiles aurait pu enrichir le groupe Vert. Sur les questions environnementales, je pense qu’on en fera des alliés. Nous avons des membres du Parti pirate, ils ont été accueillis à bras ouverts, le groupe des Verts les a ovationnés ! Et il y a aussi des régionalistes au sein du groupe, nous représentons une vraie diversité.

Quelle marge de manoeuvre peut avoir un président de la Commission de droite pour rompre avec la politique d’austérité?

Jean-Claude Juncker va être auditionné par les groupes politiques. On va avoir une feuille de route. Or il faut faire attention : la France souvent préfigure ce qu’il va se passer dans les autres pays. Le fait qu’il y ait eu un Front national aussi élevé, on l’a aussi au Danemark, en Autriche, et un peu au Royaume-Uni. C’est un indicateur que l’euroscepticisme se développe et qu’il n’y a plus d’adhésion à l’Europe. Les responsables doivent l’entendre. Il faut désormais prendre compte de l’europhobie, ou l’Europe sera une bulle. Il faut que le président de la Commission soit plus à l’écoute, plus proche des gens. Des évènements comme la troïka, non démocratique, ce n’est plus possible. C’est pour cela qu’il faut écouter les propositions de tous les partis, dont celles des Verts.

Quelles sont-elles ?

Nous avons deux angles prioritaires : répondre au problème du chômage en accélérant la transition énergétique. Nous voulons aussi mettre un frein aux lobbys, notamment en ralentissant les négociations sur le TTIP. Parce qu’il y a un vrai risque autour de cette négociation : les multinationales pourraient finir par avoir la mainmise sur la régulation. Il faut retrouver la souveraineté européenne par rapport à la mondialisation, selon les termes des Yannick Jadot (député européen de la région Ouest )

Au niveau européen, nous voulons généraliser le salaire minimum. 9 états sur 28 n’en ont pas, il faut le mettre en place comme l’Allemagne est en train de le faire progressivement.

Par ailleurs sur les questions fiscales il faut arrêter la concurrence entre États. Il y a vraiment une urgence ; d’ailleurs même la Commission a commencé à intervenir en lançant une enquête sur Apple en Irlande.

Quels vont être les gros dossiers de la prochaine législature pour les Verts ?

La directive sur l’Air, sur les Déchets, la directive sur le clonage vont être nos sujets environnement prioritaires. En matière industrielle, il y aura un débat sur la transition énergétique et les télécoms.

La commission agriculture va devoir renégocier la PAC, et la question des OGM, c’est José Bové qui y sera. Sur les questions sociales nous allons négocier le fonds d’indemnisation chômage, un fonds qui permettra aux pays les plus touchés par le sous-emploi d’être indemnisé. Enfin sur la question économique on a le dossier de la séparation des banques. Mais si c’est Pierre Moscovici qui a le poste de commissaire pour la France, le dossier n’avancera pas.

Pensez-vous que la politique d’austérité puisse être interrompue ?

Il faut redéfinir la politique d’austérité, qui est en train de miner la vie de gens. Je suis allée en Grèce, et bien les femmes enceintes ne veulent plus accoucher dans les maternités parce qu’elles leur demandent de mettre 650 euros sur la table. Il faut revoir complètement le pacte de stabilité. Le chômage doit être la priorité absolue, et notre proposition est de tout faire pour créer des emplois en lien avec la transition énergétique.

Comment le Parlement européen va-t-il pouvoir s’imposer face à la Commission en l’absence de majorité claire ?

Effectivement, la difficulté va être de mettre en place des majorités. Il faut que le Parlement européen reprenne la main, mais il ne faut pas que le Parlement pratique une politique de droite ! Parce qu’il y aurait un risque pour qu’il se montre au final moins régulateur que la Commission.

Pour cela il faut faire monter des sujets en coalition. Par exemple nous pourrons faire bouger les lignes sur l’évasion fiscale. Tout le monde a intérêt à récupérer de l’argent.

Comment la voix de la France va-t-elle être entendue à Bruxelles avec une délégation française de 74 eurodéputés dont 24 élus Front national ?

Nous sommes prêts à soutenir le gouvernement sur certains sujets, même si nous sommes que 6. Mais il faut aussi que nous ayons des gages. Par exemple sur le climat, la position de la France qui consiste à scinder en trois les objectifs climat pour 2030 n’est pas saine. On ne peut pas séparer émissions de CO2, efficacité énergétique et énergie renouvelable. Nous voulons que les trois objectifs soient liés.  Je crois que ce serait bien aussi que la ou le commissaire qui sera nommé pour la France vienne rencontrer les délégations.

La France est en train de redécouper son territoire en région. Que pensez-vous de cette solution ?

Je trouve que ce problème du redécoupage territorial a un lien avec l’Europe. Qu’est ce qu’une région ? Il faut redéfinir les compétences et la gouvernance, et réfléchir de façon plus profonde à la question. Il faut faire le lien avec l’Europe des Régions sans enlever la souveraineté de l’État. Si on laisse la loi littorale aux régions par exemple, il n’y en aura plus ! Il faut que l’État conserve certaines compétences, et que d’autres restent à l’Europe.

Propos recueillis par Cécile Barbière et Aline Robert

Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.