Moscovici : « Laisser de nouveau filer les déficits, ce serait s’endetter»

Pierre Moscovici, le Commissaire aux Affaires économiques et financières, parle de la Primaire de la Gauche, de l’impact de l’élection de Trump, de la règle des 3 % du Pacte de stabilité, du projet de Libre blanc de la Commission pour fin mars lorsque l’UE fêtera le 60e anniversaire du Traité de Rome, et de la relance par l’investissement. Une interview de notre partenaire Ouest-France.

La Gauche et l’Europe

L’Europe occupe-t-elle une place suffisante dans la primaire de la gauche ?

L’Europe n’a pas été très présente dans le débat de la droite, elle ne l’est pas assez dans celui de la gauche. Il faut résister à deux menaces. D’une part, un euroscepticisme bruyant, qui veut casser la vaisselle. L’idée d’une confrontation avec l’Allemagne me semble anti historique et totalement erronée. Et quand cet euroscepticisme bruyant agite ma famille politique, je le combats aussi. De l’autre côté, il faut aussi faire attention à un euroscepticisme soft, qui aurait les mots de l’Europe, mais la réalité des seuls Etats.

A droite comme à gauche, plusieurs candidats annoncent vouloir laisser filer les déficits l’an prochain, au-delà des 3%. Qu’en pensez-vous ?

Les Français ont fait beaucoup d’efforts au cours des cinq dernières années pour réduire les déficits. La France devrait, si l’effort est confirmé, passer enfin sous la barre des 3% en 2017. C’est plutôt une bonne nouvelle. Car le pays est pénalisé par un défaut de crédibilité. Aujourd’hui, il n’y a plus que trois pays en procédure de déficit excessif. Le Portugal, qui devrait en sortir cette année. L’Espagne, en 2018. Et la France. Pour affirmer une force politique vis-à-vis de nos partenaires, comme l’Allemagne, nous devons respecter notre parole. Je le dis à tous les candidats: il faut y réfléchir à deux fois avant de reprendre une dynamique de déficits.

Mais de nombreux candidats estiment que c’est un carcan imposé ?

Ce serait un très mauvais signal donné par la France à ses partenaires, alors que ce dont nous avons besoin au lendemain de la présidentielle, c’est de conduire un rapprochement avec l’Allemagne pour relancer une zone euro plus puissante. Laisser filer les déficits, cela veut aussi dire s’endetter et s’exposer à la remontée des taux d’intérêt. C’est s’interdire de financer les services publics, l’éducation, la sécurité, l’écologie. Et c’est injuste, puisque les impôts de tous les Français sont utilisés pour rembourser des dettes détenues par les plus riches.

Quand vous regardez la primaire socialiste, comment réagissez-vous ?

J’ai envie que le candidat socialiste soit capable de dire que la France et l’Europe sont indissociables. Qu’on ne peut pas avoir une France qui se réveille sans une Europe musclée. Je défends une vision de gauche de l’Europe. Si on perd cela de vue, on se retrouve dans une régression politique et intellectuelle considérable.

Trump, le terrorisme, Schengen

 

L’élection de Trump peut souder les Européens ?

Si je regarde le monde tel qu’il est, je vois une présidence Trump qui va changer les équilibres mondiaux, et sans doute isoler un peu plus les Américains. Je vois une Russie à l’offensive, une Chine puissante et fragile, une Turquie à la croisée des chemins, une Grande-Bretagne qui va s’éloigner de l’Union européenne. Dans ce contexte, nous avons besoin plus que jamais d’une réponse européenne unie, solide, puissante. Si le prochain président de la République, quel qu’il soit, ne dit pas aux Français la place de la France dans l’Europe et l’Europe qu’il veut, alors nous passerons à côté des grandes questions de notre époque.

Lesquelles ?

Prenez la sécurité, la lutte contre le terrorisme, la crise des réfugiés, l’évasion fiscale, le changement climatique, la crise économique… Aucune de ces questions n’a une réponse purement nationale. Faire l’impasse sur l’Europe, c’est ne pas traiter les difficultés de la société française.

Les terroristes qui ont frappé Paris, Bruxelles, Berlin, se sont baladés en Europe. Quelle réponse préconisez-vous ?   

Justement. Ce sont des réseaux internationaux, il faut donc une réponse collective. Pour protéger les frontières et lutter contre le financement de ces réseaux.

On peut vous rétorquer que c’est la libre circulation qui favorise ces mouvements ?

Il faut à la fois protéger notre frontière extérieure commune, favoriser les échanges de renseignement, des mécanismes permettant de vérifier les mouvements des criminels. En outre,  Schengen n’est pas contradictoire avec des contrôles aux frontières.

Y compris intérieures ?

Oui. Rétablir les frontières serait contraire à Schengen, mais pas les contrôles. Modifier, améliorer Schengen, c’est possible. Le démanteler, c’est autre chose, c’est un repli sur soi qui ne répond pas aux défis.

 Les excédents allemands

 

Les traités les déconseillent mais ne permettent pas de sanctionner les excédents budgétaires, comme celui de l’Allemagne. Vous avez fait une proposition en novembre

Oui, que la contribution budgétaire agrégée, collective,  de la zone euro à la croissance, devienne enfin positive. Les pays qui ont toujours des problèmes de déficit doivent continuer leurs efforts, mais ceux qui ont des excédents doivent investir davantage. C’est l’appel que la Commission a lancé.

L’Allemagne n’a pas répondu dans ce sens…

Pas encore, mais le débat est toujours sur la table. Je pense justement qu’après la séquence électorale de 2017, où plusieurs des pays les plus importants sur le plan économique vont voter (Pays-Bas, France, Allemagne, Italie), nous pourrons mener cette relance de la zone euro. Mon idée est que, collectivement, nous devons investir davantage.

En campagne électorale, rien ne va bouger ?

2017 est une année électorale, mais elle ne doit pas être une année blanche, perdue. C’est pourquoi la question européenne doit être au cœur des campagnes électorales. Elle n’est pas incompatible avec le sérieux budgétaire.

 

Vers un livre blanc de la Commission

 

Faut-il s’attendre à des initiatives fin mars pour le 60ème anniversaire du traité de Rome ?

La Commission travaille à la rédaction d’un livre blanc pour cette occasion. Nous y ferons notamment des propositions ambitieuses sur l’avenir de la zone euro. Nos propositions seront soumises au débat public et à la décision des Etats membres. Il ne faut jamais oublier que c’est la Commission qui propose et les Etats qui disposent.

Depuis cinq ans on ne cesse de répéter cette nécessité de respecter les règles pour être respectés par l’Allemagne. Mais est-elle disposée à plus de souplesse ?

En Allemagne on attend la France, c’est vrai. Nous devons arriver à bâtir un nouveau contrat, avec une France qui se réforme en réduisant ses déficits et une Allemagne qui consent à plus d’investissements en Europe, avec une zone euro plus percutante. L’euro nous protège, mais les Français veulent que l’euro dynamise également leur économie. Pour cela, nous avons besoin d’une capacité budgétaire de la zone euro, d’une meilleure gouvernance avec un ministre des finances, d’une transparence devant le Parlement européen, avec des débats citoyens, et enfin d’une orientation budgétaire globale positive.

  Sans convergence, l’euro risque le démantèlement

 Au lendemain du Brexit, tout le monde invoquait un rebond nécessaire. Il tarde à venir, non ?

Oui. Il y a eu un effet de sidération, et une volonté de consolider l’union à Vingt-sept sur la sécurité intérieure et la défense. Mais n’oublions pas que tout commence par l’économie. Protéger les Européens c’est indispensable, mais dynamiser l’Europe l’est tout autant. Agir à Vingt-sept, c’est essentiel. Renforcer l’euro à  Dix-neuf, c’est vital.

La crise a pourtant creusé les divergences, notamment entre le Nord et le Sud de l’UE…

Le diagnostic est juste, et il nourrit ma thèse. Quand on fait le bilan de l’euro, on voit qu’il nous a apporté beaucoup en termes d’identification, de protection face aux variations monétaires. Nous avons une banque centrale qui fonctionne bien, des taux exceptionnellement bas et unifiés. L’euro a évité la spéculation entre ses membres. Mais, en même temps, chacun voit bien qu’il manque une dynamique, que l’euro doit devenir un facteur de convergence. C’est le sens des propositions de la Commission. Si la divergence continue à s’accentuer, le démantèlement de l’euro peut devenir une thèse à la mode, voire une réalité. L’euro est une formidable expérience historique, mais il sera fragile s’il n’est pas capable de créer de la convergence.

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