« Pour contrer l’euroscepticisme, il faut plus d’équité dans les règles budgétaires »

Jérôme Créel

Les déséquilibres économiques de la zone euro pèsent sur l’adhésion des citoyens au projet européen. Cibler une réduction de l’excédent commercial allemand pourrait être une réponse.

Jérôme Creel est économiste, directeur du département des études de l’OFCE, professeur à l’ESCP. Il a coordonné l’ouvrage de l’OFCE L’économie européenne 2017 aux éditions La Découverte.

La France anticipe une progression du PIB de 1,7 % en 2017 : est-ce le retour de la croissance ?

Il était attendu que l’activité redémarre, ce qui semble être visible dans les statistiques. On a notamment eu un rebond de l’inflation fin 2016, qui est un signe avant coureur. Sur toutes les politiques économiques qui ont été menées, c’est sans doute la politique monétaire qui a le plus fort impact, dont nous constatons aujourd’hui les effets positifs : la politique de rachat de titres de la BCE démarrée il y a 18 mois.

Le léger redémarrage de la croissance ne semble pas avoir tellement d’impact sur le chômage en France…

Le contenu en emploi de la croissance est moins important qu’il ne l’était. Il y a une forte inertie du marché de l’emploi. On a sans doute des entrées supplémentaires sur le marché du travail, de personnes qui en étaient sorties. Et puis certains travailleurs en situation de précarité passent de temps partiels à temps complet.

Au sein de l’UE, on trouve des situations très disparates : certains pays sont en plein emploi, d’autres ont des niveaux de croissance solides…

Les différents pays de l’UE n’ont pas affronté la crise financière avec les mêmes armes. L’Allemagne avait multiplié des réformes, coûteuses, avant la crise, et retrouvé son équilibre financier avant 2008. Donc outre-Rhin, le chômage a décru y compris durant la crise, alors que l’inverse s’est produit en France et dans les pays du Sud de l’Europe qui ont sévèrement pâti de la concurrence allemande en matière de coût du travail. Tout en subissant l’impact négatif pour les exportations d’un euro fort, soutenu par la balance commerciale excédentaire de l’Allemagne.

L’Italie a notamment subi de plein fouet la compétitivité prix d’autres pays, comme les pays émergents, qui n’avaient pas ce handicap monétaire. La politique non coopérative de l’Allemagne est largement responsable des écarts actuels.

Vous dîtes que l’Allemagne s’est montrée non coopérative, en même temps rien ne l’obligeait à coopérer en matière de fixation en matière fiscale.

Dans les textes rien n’est imposé aux États. Avec le Semestre européen, on commence à avoir un minimum d’échange sur les politiques économiques des uns et des autres, mais pas de coordination fiscale. Mais la Commission ne peut qu’émettre des recommandations sur les projets de budget, qui sont plus ou moins suivies.

Cela dit les autres pays européens auraient pu négocier avec l’Allemagne, ou s’engager eux-mêmes dans une politique de dévaluation fiscale. Les avantages qu’en aurait tiré l’Allemagne en auraient été amoindris, mais les écarts entre les pays de la zone euro seraient moins importants.

Depuis le mois de janvier, l’écart de taux d’intérêt se creuse entre l’Allemagne et la France ; comment expliquer cela ?

La hausse temporaire du taux d’intérêt de la dette française est liée à un risque politique et à son appréhension. Sur le fond, il n’y a pas de dérive des finances publiques. Donc les détenteurs de dette française n’ont pas de raison de douter de sa soutenabilité.

En revanche certains s’interrogent visiblement sur la volonté du prochain gouvernement français de respecter les engagements européens de la France. Mais ce risque sur la dette française est infinitésimal : les taux restent très bas, à 1,5 %. Si on avait un vrai risque de défaut de paiement, ils s’envoleraient.

Quel impact peut avoir l’élection présidentielle sur la croissance ?

Pour l’instant, c’est impossible de l’anticiper. Le prochain gouvernement aura bien sûr une incidence sur l’économie de la France. Il y a beaucoup d’interventionnisme étatique prévu par Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, chez Benoît Hamon aussi. On a une vision plus neutre et disciplinée chez Emmanuel Macron et François Fillon.

Ces orientations diamétralement opposées auront forcément des impacts opposés. Mais tout dépend de l’application effective des programmes, qui est rare, comme on a pu le constater avec François Hollande…

Que pensez-vous de la politique économique de François Hollande ?

Il avait promis de renégocier le traité budgétaire, et il ne s’est rien passé ! Le commissaire Moscovici a sans doute pu modifier la pratique du pacte de stabilité et de croissance, en faisant valoir le coût exorbitant de l’austérité. Et encore, seulement sur la fin du quinquennat. Mais le traité est loin d’être renégocié ! Et le CICE, un cadeau fiscal énorme aux entreprises, financé en partie par une hausse des autres impôts, dont celui sur le revenu, n’était pas du tout prévu par la campagne des socialistes.

Le plan Juncker est un des succès dont Hollande et la Commission se félicitent pour la relance de l’investissement ?

Si avec des montants aussi faibles, on a un impact aussi fort sur l’investissement, c’est dommage qu’on se passe de stimulus supplémentaire ! Dans le plan Juncker, seulement 21 milliards de fonds publics ont été mis sur la table. Alors si l’effet de levier est, comme la Commission l’avance, effectivement de 15, on pourrait faire beaucoup plus. 315 milliards d’euros pour 28  États membres, c’est une goutte d’eau. Aux États-Unis, l’administration Trump parle d’un plan d’investissement de 1000 milliards de dollars

Quel impact attendre du Brexit sur la conjoncture économique ?

Le Brexit n’a toujours pas été déclenché. D’ici l’exercice de l’article 50, à la fin mars, il n’existe pas. Ses conséquences sont donc à venir. La livre a reculé, un peu, certes ; pour l’instant, cela a un impact positif sur les exportations britanniques. Mais attention : lorsque les négociations auront démarré et en cas de Brexit dur de la part des autorités britanniques, il faudra s’inquiéter des exportations de l’UE vers le Royaume-Uni : l’UE aura-t-elle les moyens de renoncer à son excédent courant vis-à-vis du Royaume-Uni, en opposant à l’intransigeance britannique sur les questions de mobilité des personnes une intransigeance sur l’accès au marché unique ?

Que peut-on attendre du sommet européen célébrant les 60 ans du Traité de Rome ?

La réponse la plus probable est, malheureusement, pas grand’ chose.  Pour autant, on ne peut pas exclure un sursaut et la présentation d’un agenda de réformes, qui s’accéléreraient en fin d’année, après les élections aux Pays-Bas, en France, et en Allemagne.

En matière économique, je pense qu’il serait bienvenu que les chefs d’Etat soient à l’écoute de la population et annoncent une initiative européenne sur les règles budgétaires, vers un assouplissement, et sur l’application effective des règles veillant à limiter les déséquilibres macroéconomiques (déséquilibre commercial, hausse forte des prix de l’immobilier, des salaires ou des crédits bancaires). L’excédent commercial allemand, par exemple, est supérieur à la limite autorisée (6% du PIB) et pèse sur les autres économies. La Commission devrait pouvoir identifier un instrument explicite de coercition pour que l’Allemagne réduise effectivement son surplus en deçà de la limite. Il existe des instruments de coercition sur les finances publiques pour tendre au respect des règles en vigueur – l’amélioration du solde budgétaire structurel de 0,5% du PIB chaque année lorsque le déficit public total dépasse 3% du PIB. Nous rentrons là dans des éléments techniques, mais il faut savoir que cette norme de déficit budgétaire structurel n’a pas d’équivalent pour résorber les déséquilibres macroéconomiques. Il faudrait donc discuter d’un nouveau règlement, mentionné dans les conclusions du conseil. Cela signalerait la volonté des membres du Conseil d’afficher plus d’équité entre les pays européens, ce qui aiderait à contrer l’euroscepticisme ambiant.

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