Selon un eurodéputé écologiste allemand, l’alliance France-Europe de l’Est pourrait être le « fossoyeur » des règles de la finance durable

Sven Giegold est un membre allemand du Parlement européen qui siège à la commission des affaires économiques et monétaires pour le groupe des Verts. Il est membre de l’équipe centrale chargée de décider de la prochaine coalition allemande dite en « feu tricolore » [sociaux-démocrates du SPD, libéraux du FDP et écologistes de Die Grüne, ndlr], et fait partie du groupe de travail sur les finances et le budget. EPA-EFE/FILIP SINGER

Sven Giegold est un eurodéputé écologiste et l’un des principaux négociateurs dans les discussions de coalition du gouvernement allemand. Il a déclaré à EURACTIV que l’Allemagne aura besoin de « petits volumes » de capacité gazière supplémentaire afin de « stabiliser » l’énergie renouvelable sur le réseau électrique. Il s’oppose toutefois à l’inclusion du gaz dans la taxonomie du financement vert de l’UE.

Sven Giegold est un membre allemand du Parlement européen qui siège à la commission des affaires économiques et monétaires pour le groupe des Verts. Il est membre de l’équipe centrale chargée de décider de la prochaine coalition allemande dite en « feu tricolore » [sociaux-démocrates du SPD, libéraux du FDP et écologistes de Die Grüne, ndlr], et fait partie du groupe de travail sur les finances et le budget.

POINTS À RETENIR :

  • L’Allemagne doit s’engager sur la voie d’un réchauffement de 1,5 °C, ce qui implique l’élimination progressive du charbon et de tous les autres combustibles fossiles.
  • Cependant, l’Allemagne aura probablement besoin de petits volumes de capacité gazière supplémentaire afin de stabiliser l’approvisionnement en électricité renouvelable.
  • Toutes les nouvelles capacités gazières doivent être prêtes pour l’hydrogène afin que l’hydrogène produit à partir de sources renouvelables puisse rapidement prendre le relais
  • Les investissements dans le gaz fossile — ainsi que dans l’énergie nucléaire — devraient être exclus de la taxonomie du financement vert de l’UE.
  • En faisant pression pour l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie, la France et les pays de l’Est de l’UE agissent comme les « fossoyeurs » de l’agenda financier durable de l’UE.

M. Giegold. Quel est votre rôle dans les négociations de la coalition allemande ?

Je suis l’un des dix négociateurs écologistes du groupe central et responsable des questions européennes. Et je suis également l’une des six personnes qui négocient le chapitre des finances et du budget. Depuis plusieurs semaines, je suis principalement occupé à négocier cet accord de coalition.

Les partis avec lesquels vous négociez sont le SPD et le FDP. Quelle est leur position sur le rôle du gaz en Allemagne et dans l’UE, selon vous ?

Je ne veux pas parler des autres, je veux parler de nos propres priorités. Et notre position est très claire : nous devons amener le continent sur une trajectoire de 1,5 degré de réchauffement. L’Allemagne doit devenir un leader dans cette transformation plutôt qu’un obstacle. Cela signifie que nous devons éliminer progressivement le charbon et tous les autres combustibles fossiles.

Toutefois, pour que nos approvisionnements énergétiques reposent sur les énergies renouvelables, nous aurons besoin d’un système d’appoint, qui contribuera à stabiliser l’alimentation en énergie, plus fluctuante, des énergies renouvelables. Cela passera probablement par l’ajout de petits volumes de capacité gazière qui pourront s’adapter efficacement pour stabiliser l’approvisionnement en énergies vertes.

Mais toutes les nouvelles capacités gazières doivent être prêtes pour l’hydrogène afin que l’hydrogène produit à partir de sources renouvelables puisse rapidement prendre le relais. Et cela ne change rien au fait que tout combustible fossile émet du CO2 et, dans le cas du gaz, des émissions de méthane extrêmement néfastes pour le climat.

Dans ce contexte, la taxonomie européenne pour la finance durable joue un rôle clé. Pourriez-vous clarifier la position de votre parti concernant la taxonomie et le rôle du gaz dans ce contexte ?

Tout d’abord, le gaz peut jouer un rôle dans un système d’énergie renouvelable, mais sous la forme d’hydrogène [gaz] vert, et aussi de gaz issu de la biomasse.

Le gaz fossile fait partie du problème et non de la solution. C’est pourquoi nous sommes contre les nouveaux gazoducs comme Nord Stream 2.

Et pour être techniquement correct, lors de la transformation d’un système énergétique en un système renouvelable, il peut y avoir des moments où il y a peu de vent et peu de soleil. Si nous le faisons à l’échelle européenne, le problème est beaucoup moins important car nous pouvons co-stabiliser nos systèmes énergétiques.

Cependant, il peut y avoir des moments où vous avez besoin de capacité et de stabilité énergétique. Et pour cela, le gaz peut jouer un rôle jusqu’à ce que nous ayons suffisamment d’autres installations de stockage énergétique comme les batteries, la réponse intelligente à la demande d’énergie et l’hydrogène.

Par conséquent, nous pourrions avoir besoin de turbines à gaz supplémentaires, qui doivent être entièrement prêtes pour l’hydrogène afin de pouvoir fonctionner à l’hydrogène vert à l’avenir. Cependant, cela ne rend pas durable les investissements dans le gaz fossile.

Ce que nous constatons actuellement dans le débat sur la taxonomie, c’est que certains pays d’Europe de l’Est et le gouvernement allemand sortant veulent investir massivement dans le gaz fossile, non seulement pour stabiliser la transition vers les énergies renouvelables, mais aussi pour remplacer le charbon fossile par le gaz fossile. Ce n’est pas la bonne voie, car le gaz fossile est loin d’être neutre en carbone.

De l’autre côté, ces pays ont construit une alliance avec la France, qui pense que l’énergie nucléaire fait partie de la solution. Or, l’énergie nucléaire n’est rien d’autre qu’un frein pour les énergies renouvelables.

Les centrales nucléaires ne peuvent pas être activées et désactivées rapidement, l’énergie nucléaire ne se combine pas bien avec les énergies renouvelables et leur courbe de production fluctuante, et la construction de ces centrales prendrait des années. J’en veux pour preuve l’exemple de Flamanville et d’Olkiluoto, deux constructions dont la production d’électricité était initialement prévue pour 2012 et qui sont encore loin d’être achevées.

En outre, l’énergie nucléaire n’a pas d’assurance pour le risque de fusion du cœur et reçoit donc une subvention massive et permanente de l’État. En outre, elle n’a pas de solution au problème des déchets nucléaires et n’est donc pas durable.

Les investissements dans le gaz fossile et le nucléaire ne devraient pas être « rendus écologiques » en les plaçant dans la taxonomie et dans tout cela, il n’y a eu aucun changement dans la position des Verts.

Nous acceptons donc qu’il y ait des investissements dans des centrales à gaz fossile — à titre provisoire — afin d’aider à l’élimination progressive du charbon. Cependant, le gaz ne doit pas être inclus dans la taxonomie.

C’est déjà la norme dans le secteur financier : si vous achetez une obligation verte, elle est exempte de nucléaire et de gaz fossile. Même le label public français de financement vert Greenfin est exempt de nucléaire et de gaz fossile.

Le gouvernement français propose comme norme européenne une norme dictée par des intérêts politiques nationaux, qui est moins durable et moins crédible que ce que le marché a produit lui-même comme norme.

C’est pourquoi cette initiative franco-est européenne détruirait les efforts de l’Union en matière de finance durable, en agissant comme fossoyeur de la taxonomie. Le secteur financier n’utilisera pas cette norme d’origine publique, il continuera à utiliser une norme plus crédible.

Par conséquent, la transition vers la finance verte sera guidée par le marché et non par l’établissement démocratique de normes. En tant que Vert, je ne peux qu’applaudir le secteur financier pour avoir été plus crédible dans le Green Deal qu’Ursula von der Leyen et [le président français Emmanuel] Macron. Et les pays d’Europe de l’Est.

C’est l’ironie du jour.

Dans la foulée, le commissaire McGuinness a suggéré qu’un label dit « orange » pourrait être ajouté à la taxonomie. Que pensez-vous de cette proposition ?

Ce n’est pas le résultat de besoins différents, mais le résultat d’un jeu politique. Comme je l’ai dit, les organisations environnementales, les universitaires et le secteur financier ont déjà convenu que le gaz fossile et le nucléaire ne constituent pas une cible d’investissement crédible pour les produits financiers verts.

Et par conséquent, ils ne devraient pas figurer dans la taxonomie. Si cela crée maintenant un débat public, mené par certains pays comme la France, où M. Macron se présente sous la bannière de la « réinvention du nucléaire », alors il s’agit avant tout de son propre jeu politique dans le contexte de l’élection présidentielle française.

Mais cela conduira à un mauvais compromis pour l’Europe. Une taxonomie incluant le nucléaire et le gaz fossile transformera l’effort visant à faire de l’Europe le premier marché de la finance verte en une Europe qui sera plutôt la première blague. Si nous incluons le nucléaire et le gaz, la norme européenne sera pire que ce que nous avons déjà au niveau international comme pratique de marché pour la finance verte.

Enfin, les investisseurs allemands n’achèteront tout simplement pas de produits financiers verts basés sur une taxonomie doublement toxique. Cela constituerait un affaiblissement du marché financier commun pour les produits financiers durables. Ils ne seront pas un signe de souveraineté européenne, mais plutôt un symbole de désunion européenne. C’est ce qui rend si dangereux ce que M. McGuinness et Mme von der Leyen ont demandé à leur personnel de produire.

De plus, le responsable du Green Deal de la Commission européenne, Frans Timmermans, ne s’exprime pas, bien qu’il soit, fort justement, responsable du Green Deal. Je suis consterné qu’ils mettent en danger le travail commun que nous avons construit ensemble ces quatre dernières années pour rendre le secteur financier européen plus écologique.

Revenons à la déclaration du futur chancelier allemand, Olaf Scholz qui a déclaré la semaine dernière que l’Allemagne devrait construire des centrales électriques à gaz supplémentaires. L’exclusion ou l’inclusion du gaz dans la taxonomie aura-t-elle un impact sur le financement de ces centrales à gaz ?

C’est là toute l’ironie de la chose : toutes les grandes économies peuvent trouver les capitaux dont elles ont besoin pour des investissements rentables. Le marché est plein de capitaux, vous pouvez constater une énorme recherche de rendement. Les taux d’intérêt sont à zéro pour les pays de l’OCDE, les grandes entreprises peuvent se refinancer tout aussi bon marché sur le marché.

Si la France veut construire de nouvelles centrales nucléaires, elle le peut. Si l’Allemagne veut investir dans le gaz fossile, elle le peut. Et je dirais que, même en Europe de l’Est, les capitaux seront trouvés. Quant à savoir si c’est judicieux, c’est une question totalement différente.

Le nouveau nucléaire en France est un gaspillage d’argent car il est déjà surclassé par les énergies renouvelables. Le nucléaire est une technologie ancienne qui doit être subventionnée contre les forces du marché, comme le montre l’exemple de Hinkley Point C, où l’électricité nucléaire bénéficiera d’un tarif de rachat de 12 centimes d’euro par kilowattheure pendant 35 ans.

En Allemagne, une nouvelle infrastructure de gaz fossile, comme Nord Stream 2, est totalement inutile. Nous avons suffisamment de pipelines, nous n’avons pas besoin d’en construire un de plus, encore moins un qui divise l’Europe politiquement.

Enfin, l’infrastructure gazière dont nous avons besoin pour la transition devra être construite de manière à faire partie de la solution, à savoir au profit de l’hydrogène vert destiné aux secteurs difficiles à maîtriser. Sinon, c’est une perte de ressources.

Mon point de vue est le suivant : toutes ces vieilles forces économiques, qui veulent continuer à gagner de l’argent avec les anciennes technologies quelques années de plus, ont réussi dans certains pays à convaincre leurs gouvernements de s’accrocher aux anciennes technologies.

J’ai été élu par les citoyens de Rhénanie-du-Nord–Westphalie au Parlement européen, où les sociaux-démocrates se sont accrochés beaucoup trop longtemps au charbon, en investissant de plus en plus d’argent public dans une vieille technologie. Nous avons maintenant d’énormes problèmes sociaux dans certaines de ces régions.

J’espère que l’Europe ne répétera pas cette erreur en investissant encore plus de nos rares ressources publiques dans des technologies dépassées dont la place est dans un musée.

Subscribe to our newsletters

Subscribe