Timmermans : « Le projet européen peut échouer ! »

Frans Timmermans

Premier vice-président de la Commission européenne, l’ancien ministre travailliste des Affaires étrangères des Pays-Bas pense qu’il est urgent d’agir pour sauver l’Union européenne. Une interview de notre partenaire Ouest-France.

Vous signez un appel à retisser du lien en Europe. Pourquoi ce titre (1), « Fraternité » ?

Victor Hugo définissait la fraternité comme « un devoir collectif ». Aujourd’hui, les liens dans notre société sont rompus. À l’issue de cette crise, les banquiers se portent plutôt bien.Mais pas ceux qui ont financé les banques. On a le sentiment que les uns en profitent alors que les autres se sentent abandonnés et se font du souci pour leurs enfants. Voilà notre problème.   Que doit faire l’Europe ?   Qu’attend de nous l’agriculteur breton en difficulté, ceux qui bossent dans l’acier ou l’instituteur, qui croient encore en leur métier ? Que nous apportions des réponses concrètes à leurs problèmes ! Plutôt que de souligner à tout propos les extraordinaires bienfaits de l’Union européenne, prouvons que les organisations européennes peuvent contribuer à la résolution conjointe de problèmes que les États ne peuvent maîtriser individuellement.

Selon vous, on n’écoute pas assez les classes moyennes ?

Notre société est fondée sur un contrat social signé surtout par les classes moyennes. Le malentendu, notamment chez nous socialistes, est de croire qu’on réforme mieux par le bas. D’autres pensent qu’on doit réformer par le haut. Non, la société est construite à partir du centre, et rayonne vers le bas et le haut. Aujourd’hui, la classe moyenne européenne a le sentiment qu’on ne cesse de faire appel à sa solidarité, sans qu’elle-même puisse espérer en bénéficier. Mais il ne faut pas confondre solidarité et altruisme.  L’altruisme, c’est le don. La solidarité, c’est le partage. On a besoin des classes moyennes pour aider les

plus faibles. On a besoin qu’elles se projettent vers l’avenir. Nous avons un sérieux problème avec notre contrat social. L’ascenseur ne monte plus, il descend. Le fossé se creuse, avec en plus une dimension identitaire.

L’Europe est en danger ?

On est tombé dans le piège de la politique identitaire. Or si la construction européenne devait avoir comme moteur politique l’identité nationale, culturelle ou ethnique, elle n’y survivrait pas. Pour la première fois depuis trente ans, je me dis, en effet, que le projet européen peut échouer. Je ne le dis pas par pessimisme,mais l’Union européenne n’est pas éternelle, il faut se battre pour le vivre ensemble.

Comment mobiliser les jeunes ?

Des jeunes qui pensent que notre société n’a rien à leur offrir sont captés par le salafisme. Ils y trouvent le rêve d’un salut pour justifier les crimes terroristes. Pourquoi n’arrivons-nous pas à faire rêver ces jeunes ? Où avons-nous failli ? Quand l’extrême droite tente les jeunes, c’est la même chose. Voilà ce qui se passe quand les jeunes ne sont pas engagés dans un rêve commun. Nous avons failli dans notre mission d’éducation à la citoyenneté. Des jeunes se radicalisent.

Comment lutter ?

Les jeunes radicalisés sont nés chez nous. Ils sont parfois de la troisième ou de la quatrième génération.Quand va-t-on arrêter de les appeler des migrants ? Ils sont chez eux ! Ils sont des nôtres ! Les exclure ? Comment imaginer exclure une partie de la population de son propre pays ? Il faut résoudre les problèmes chez nous. L’éducation ! Voilà dans quoi il faut investir. Comme dans l’intégration: dans mon pays, si tu veux trouver un stage, si ton nom est Jan, tu l’auras. Si tu t’appelles Mohamed, tu auras du mal. Voilà ce qui attire les jeunes vers le salafisme. Il faut combattre la discrimination.

Pourquoi la crise des migrants a-t-elle pris une telle ampleur ?

Mes interlocuteurs américains ouasiatiques me posent souvent cette

question : « Pourquoi l’Europe, avec 500 millions d’habitants, est-elle en crise quand il s’agit d’accueillir

1,2 million de personnes ? » La réponse est que cette crise migratoire arrive après des crises multiples, d’identité, économique, financière, terroriste. Toutes ces batailles ont affaibli l’Europe. Mais la crise est là pour plusieurs générations ! L’Afrique aura entre 3 et 6 milliards d’habitants d’ici cinquante ans.

Vous faites la différence entre réfugiés et migrants économiques. 

En Italie, ces derniers mois, on a vu arriver beaucoup de migrants économiques qui viennent d’Afrique

subsaharienne. Les pays d’origine doivent réintégrer leurs migrants économiques. L’Europe doit être plus ferme avec nos partenaires africains. Il faut investir dans le développement économique et social de ces

pays. C’est un investissement intelligent. Mieux vaut créer de nouveaux marchés en Afrique que de nouveaux flux migratoires vers l’Europe.

La sortie du Royaume-Uni (Brexit) peut-elle relancer l’Europe ? 

Les Britanniques ont toujours vu l’Europe comme un marché, et rien d’autre. Mais les pays d’Europe de l’est ont eux aussi une vision différente de la nôtre. Notre destin est de respecter ces différences au sein de l’Union. Les valeurs sont remises en cause aujourd’hui dans toutes les sociétés européennes. En Hongrie ou encore en Pologne, on parle des valeurs chrétiennes pour réinventer un passé glorieux. C’est ce que fait aussi l’extrême droite. On parle alors d’un passé qu’on n’a jamais vu et d’un futur qu’on ne verra jamais… En politique, la nostalgie exprime toujours la peur du futur.

Quelles leçons tirer du vif débat sur les accords commerciaux avec le Canada (Ceta) ?

Je suis reconnaissant envers les Wallons qui ont forcé à mettre les choses sur la table. Ils nous ont aidés à clarifier les choses. Des accords comme le Ceta se fondent sur des valeurs partagées. Avec le Canada, sur l’environnement, le social, l’agriculture même si ce sujet est difficile, on est du même bord. Il serait paradoxal derefuser tout accord avec le Canada.Les accords commerciaux sont un moyen de fortifier les valeurs que nous partageons, de diriger la globalisation dans la bonne direction, pour renforcer l’état social, pas l’affaiblir.

Le recrutement de l’ex-président de la Commission européenne,M. Barroso, par la banque Goldman Sachs nuit à l’image de la Commission. Votre réaction ?

Jean-Claude Juncker et moi-même en sommes très affectés. Croyez-vous que, tous les deux, nous sommes en politique pour le fric ? Si on veut faire du fric, on va dans le privé. Comment imaginer cela de la part d’un homme qui a présidé la Commission pendant dix ans, qui a vu ce qu’a fait Goldman Sachs ? En politique, l’exemple compte plus que jamais ! Tu veux qu’on parle de valeurs ? Comporte-toi comme il le faut. Sois-en digne !

(1) Fraternité, retisser nos liens, Frans

Timmermans, éditions Philippe Rey,

94 pages, 9 €.

(2) Frans Timmermans participe lundi 7 novembre à Rennes à un « dialogue citoyen». ec.europa.eu/France/rennes

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