« L’antisémitisme revient en force en Europe »

epa07153159 L’antisémitisme progresse-t-il en Allemagne ? [EPA-EFE/CLEMENS BILAN]

Les discours antisémites sont de plus en plus violents depuis quelques années, estiment Sigmount Königsberg et Sawsan Chebli, qui ont accepté de répondre aux questions du Taggesspiegel.

Sawsan Chebli, 40 ans, est représentante du Land de Berlin auprès du gouvernement fédéral et secrétaire d’État à la citoyenneté et aux affaires internationales. Sigmount Königsberg, 58 ans est commissaire contre l’antisémitisme à la communauté juive de Berlin.

Madame Chebli, Monsieur Königsberg, 89 % des Juifs en Allemagne ont le sentiment que l’antisémitisme se renforce. Vous aussi ?

Sigmount Königsberg : Oui. L’antisémitisme est devenu plus vocal, et plus agressif. Le nombre de personnes ayant des comportements antisémites n’a pas forcément augmenté, mais il y a quelques années, personne n’aurait osé qualifier l’époque nazie de « fiente ».

Sawsan Chebli : Nous savons que depuis des siècles, il y a à peu près 20 % d’antisémitisme latent dans la société. Ce qui est nouveau, c’est que ça quitte de plus en plus la zone de latence pour se faire de plus en plus flagrant, de toute part. Les langues se délient. C’est pourquoi il est très important de faire prendre à nouveau conscience de la ligne à ne pas dépasser. Rien ne nous empêche de prendre nos responsabilités. Chacun et chacune doit agir.

Les institutions, la politique et la société sont-elles assez conscientes du problème ?

Sigmount Königsberg : Il se trouve que nos avertissements, dont certains ont été émis depuis une quinzaine d’années, se font maintenant beaucoup plus entendre. L’augmentation des actes antisémites y est certainement pour quelque chose. La sensibilité est plus accrue, tant dans la société civile qu’en politique.

Sawsan Chebli : Nous prenons ces chiffres très au sérieux. Je ne peux que le confirmer. Il y a eu une prise de conscience – chez tous les acteurs – que nous devons faire plus pour protéger Le fait que le Sénat ait mis sur pied un groupe de travail contre l’antisémitisme prouve qu’il prend le problème très au sérieux.

Le Parlement européen veut interdire les groupes néofascistes

Face à la recrudescence de la xénophobie en Europe, les eurodéputés veulent une action ferme contre les groupes néofascistes et néonazis, qui bénéficient aujourd’hui d’une certaine latitude dans plusieurs pays.

Dans les débats revient souvent l’idée d’un antisémitisme « immigré ». Cet argument est-il utilisé pour renforcer les stéréotypes islamophobes ?

Sigmount Königsberg : Une chose est sûre, on ne peut pas combattre l’antisémitisme avec de l’islamophobie. Ceux qui font ça jettent de l’huile sur le feu. La question de l’antisémitisme chez les Musulmans est une question que nous devons régler entre Juifs et Musulmans. Et je ne peux pas garder le silence quand les Musulmans sont discriminés. C’est la raison pour laquelle les Juifs et les Musulmans doivent travailler main dans la main.

Sawsan Chebli : Je fais partie de ceux qui s’accordent à dire qu’il y a de l’antisémitisme chez les Musulmans. On ne doit pas faire comme si tout était rose. Plus nous nous y prenons de façon claire et honnête, mieux c’est pour tout le monde. Et la volonté des Musulmans d’y faire face de manière critique n’a jamais été aussi prononcée qu’aujourd’hui. En même temps, nous voyons l’AfD essayer de propager l’islamophobie sous couvert de lutte contre l’antisémitisme. On ne peut pas se laisser avoir par ces gens qui haïssent l’Islam. Nous devons lutter sur les deux fronts, d’un côté nommer l’antisémitisme quand il est là, sans concession, et de l’autre, empêcher la criminalisation et la stigmatisation d’un autre groupe.

Le groupe de travail contre l’antisémitisme a été sous le feu des critiques car il est dirigé par une femme musulmane. Cela s’est-il calmé ?

Sawsan Chebli : Je n’ai pas entendu de telles critiques, et s’il y en a, elles sont absurdes.

Sigmount Königsberg : La présence d‘acteurs musulmans nous a renforcés. Sans cette perspective, nous serions vraiment passé à côté de quelque chose. La coopération avec les musulmans dans la lutte contre l’antisémitisme nous enrichit.

Les préjugés antisémites se répandent souvent sur les réseaux sociaux. Quelle est l’importance de contributions telles que celles du ministre de la Justice, Heiko Maas, qui, à plusieurs reprises, a clairement pris position sur Twitter contre l’antisémitisme ?

Sawsan Chebli : Le monde politique doit clairement faire savoir que l’antisémitisme n’a pas sa place dans ce pays. J’ai honte de savoir que des Juifs veulent quitter l‘Allemagne. Toutefois, la politique seule ne pourra pas venir à bout de ce problème. Il nous faut une société civile forte qui se mobilise avec nous. Chacun a la responsabilité dans ce pays d’élever leur voix contre l’antisémitisme. Quiconque exprime des propos antisémites doit avoir en face une opposition claire. On ne peut pas laisser les gens qui profèrent de tels propos en paix.

Sigmount Königsberg : Ces propos haineux, nous ne pouvons nous contenter d’y répondre par le silence. Qui ne dit mot consent. Dans ces cas-là, il faut au contraire parler d’une voix forte, et agir clairement. Sinon, le champ sera laissé aux ennemis de la démocratie.

La manifestation dite « indivisible » à laquelle ont récemment participé plus de 200 000 personnes en Allemagne est un signal fort contre la xénophobie et l’antisémitisme. Un signe important aussi pour la communauté juive ?

Sigmount Königsberg : La manifestation indivisible a montré que toutes les couches de la société, toutes les communautés se serrent les coudes et ne peuvent être séparées les unes des autres. Nous avons appelé à marcher, et nous recommencerons. La valeur fondamentale de cette manifestation a été prise très au sérieux par les participants. C’est un signal, mais nous devons continuer.

La droite populiste séduit partout en Europe, sauf en Espagne

L’extrême droite attire de plus en plus de jeunes Européens et risque de conquérir une large partie de l’hémicycle européen lors des élections de 2019. Seul un irréductible parlement résiste : l’Espagne. Un article d’Euroefe.

L’un des aspects à prendre en compte est l’antisémitisme à l’école. Sawsan Chebli avait suggéré des visites obligatoires des sites de commémoration des camps de concentration. Une bonne idée ?

Sigmount Königsberg : Je pense que c’est une bonne approche, mais à une seule condition : de telles visites doivent être soigneusement présuivies. Mais conduire du jour au lendemain des enfants dans un camp de concentration pour ensuite considérer qu’on a fait ce qu’il fallait, je ne sais pas quoi en penser.

Que faut-il mettre en place ?

Sawsan Chebli : Beaucoup d’efforts sont faits dans l’administration de l’éducation en ce qui concerne l’antisémitisme. Dans la formation initiale et continue des enseignants, dans le signalement des brimades antisémites. Le groupe de travail demande que les efforts soient poursuivis, et que la sensibilisation continue.

Pour la première fois, 20 enseignants se sont rendus au mémorial de l’Holocauste Yad Vashem. Cela est-il suffisant ?

Sawsan Chebli : C’est une bonne chose que de telles visites soient organisées. Nous voulons également promouvoir les échanges de jeunes et en particulier de migrants en Israël de manière encore plus poussée à l’avenir. Beaucoup n’ont jusqu’à présent eu aucun contact, ni avec les Juifs, ni avec Israël. De mon point de vue, il n’y a rien de plus important que l’éducation et la rencontre pour déconstruire la haine.

Sigmount Königsberg : L’enjeu est d’apprendre à détecter la moindre forme d’antisémitisme. C’est ce qui nous a fait défaut par le passé, c’est là que nous comblons les vides. Il est donc important que la sensibilisation à l’antisémitisme devienne une partie élémentaire de la formation des enseignants.

Une enquête sur l’antisémitisme dans les écoles berlinoises est actuellement en cours. Quelle est la gravité de l’absence de chiffres fiables à l’heure actuelle ?

Sawsan Chebli : Cela pose problème, même si Berlin est un exemple en matière de collecte de données. Plus récemment, l’Association fédérale du Centre de recherche et d’information sur l’antisémitisme (RIAS), basée à Berlin, a été fondée pour fournir des éléments de comparaisons entre les Länder. Nous savons que les chiffres de la police sur les crimes à caractère politique ne suffisent pas. Il nous faut des chiffres valides pour convaincre la population juive que l’État et le monde politique prennent le problème à bras le corps.

Sigmount Königsberg : Par le passé, il s’est avéré que la police n’enregistrait pas les crimes antisémites en tant que tels. Cela a évidemment effrité la confiance. Grâce au RIAS, la procédure s’est considérablement améliorée.

 

Subscribe to our newsletters

Subscribe