Après Donald Trump, nous devrons reconstruire la démocratie

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Věra Jourová est vice-présidente de la Commission européenne pour les valeurs et la transparence. EPA-EFE/KENZO TRIBOUILLARD / POOL [EPA-EFE/KENZO TRIBOUILLARD]

Même après le départ du Président Trump, les causes sous-jacentes de la division, la méfiance et la frustration ne disparaîtront pas. L’Europe doit se protéger contre toute atteinte à ses valeurs démocratiques, en particulier sur le web, a déclaré Věra Jourová.

Věra Jourová est vice-présidente de la Commission européenne chargée des valeurs et de la transparence.

Nous sommes encore sous le choc des évènements qui ont eu lieu aux États-Unis, mais nous ne pouvons pas nous permettre d’être choqués aujourd’hui et d’oublier demain. La démocratie est fragile, elle est sujette à des attaques internes et externes. Nous, ses défenseurs, avons été coupables de négligence. Nous avons naïvement cru qu’avec ses valeurs et ses libertés, elle était en mesure de se défendre toute seule.

Nous avons la preuve très tangible, mais tragique, que ce n’est pas vrai et que de nombreuses personnes ont tout simplement perdu confiance dans les institutions démocratiques. Nous savons également que la sphère numérique crée à la fois des opportunités et des risques énormes pour les démocraties. Le moment est venu de mettre de l’ordre entre le numérique et la démocratie. La réalité est un fait commun, mais l’opinion que nous en avons est individuelle. Cette distinction a été ébranlée. Ce qui s’est passé aux États-Unis germe en Europe également. Le maître mot pour aller de l’avant : la confiance – dans la science, dans les gouvernements et dans la société.

L’attention se concentre actuellement sur le rôle des Big Tech. Oui, ils ont permis aux théories du complot de se répandre. Oui, ils ont tiré profit de la désinformation et ont permis à des acteurs malintentionnés de poursuivre des objectifs économiques ou politiques. Oui, ils ont évité d’endosser leurs responsabilités et de rendre des comptes, et oui, ils influencent ou même peuvent contrôler nos débats démocratiques.

Le fait qu’ils puissent suspendre un Président en fonction de façon permanente sur la base de critères peu clairs et sans aucune supervision peut poser des risques à l’égard de la liberté d’expression. Même si je pense que les propos de Donald Trump incitant à la violence sont condamnables, il est évident que nous ne pouvons pas continuer comme ceci. « À quelque chose, malheur est bon ».

Que pouvons-nous faire ? La réponse est complexe, car la démocratie exige de la complexité. Il conviendra de prendre des mesures approfondies. Nous ne pouvons pas constamment jouer le jeu de la taupe pour nous attaquer uniquement aux problèmes faisant la une des journaux.

Premièrement, nous avons besoin d’une réglementation plus stricte, d’obligations dont le caractère juridique est davantage contraignant et d’une responsabilité accrue de la part des acteurs numériques. Nous avons récemment proposé la loi sur les services numériques (DSA) qui renforcera la responsabilité des plateformes en ligne et clarifiera les règles de suppression des contenus illégaux. Il s’agit d’une proposition novatrice, mais elle aura besoin de temps pour devenir réalité et nous devons agir maintenant.

Ce qui m’amène à mon deuxième point. Nous avons besoin de mesures immédiates pour réorganiser notre participation démocratique à l’ère numérique et nous doter de meilleurs outils pour lutter contre la désinformation et les contenus fallacieux. Le plan d’action pour la démocratie européenne trace les lignes directrices que nous devrions suivre à cet égard. Nous avons besoin d’un nouveau pacte contre la désinformation, nous avons besoin d’attacher plus d’importance à la responsabilité algorithmique et nous avons besoin que les entreprises cessent d’agir de but en blanc, mais plutôt qu’elles rejoignent un système prévisible et transparent. Nous avons besoin d’une plus grande transparence de leurs politiques et d’un meilleur accès aux données pertinentes.

La réglementation à elle seule n’abordera pas tous les détails de la vie numérique, et à mon sens elle ne devrait pas. Nous ne devons pas sacrifier la liberté d’expression qui nécessite un espace ouvert – en ligne et hors ligne. Mais, nous devons remodeler la pensée des entreprises et des travailleurs dans le domaine numérique. Les architectes respectent non seulement la loi, mais aussi les codes éthiques, pour s’assurer que les bâtiments qu’ils conçoivent sont sans danger. Les codeurs et les experts en informatique devraient avoir une approche semblable en concevant leurs algorithmes, quelque chose que j’entends rarement de la part des cadres dans cette filière.

Troisièmement, nous devons cesser de prétendre que les géants numériques actuels sont confrontés à la concurrence. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Nous ne pouvons pas choisir entre l’une ou l’autre plateforme de la même manière que nous choisissons un supermarché au lieu d’un autre. La situation revient plutôt à dire que « je n’aime pas l’autoroute entre Bruxelles et Paris, alors j’ai choisi d’en construire une nouvelle ». C’est pourquoi ils doivent être soumis à des règles et des obligations particulières proposées dans la loi sur les marchés numériques.

Enfin, nous devons également nous rendre compte que Donald Trump n’est pas seulement une cause, mais surtout un symptôme. Une fois qu’il sera parti, les causes sous-jacentes de division, de méfiance et de frustration ne disparaîtront pas. Ces caractéristiques ne sont pas non plus uniques à la société américaine. Nous les avons également chez nous en Europe.

Nous ne pouvons donc pas nous concentrer exclusivement sur les plateformes. Nous devons adapter notre éducation à la réalité numérique. Nous devons tous devenir plus alphabétisés numériquement, comprendre les bases de ce qui se passe en ligne et les raisons pour lesquelles nous voyons certains contenus et pas d’autres. Cela nous permettra de naviguer en ligne en toute sécurité.

Nous devons cesser d’accepter les attaques contre les valeurs européennes, l’état de droit, les juges et les médias indépendants, les droits fondamentaux et la démocratie comme étant normales. Nous devons riposter. Nous devons montrer aux gens que les risques pour la démocratie constituent des risques pour leurs droits et libertés.

Nous ne pouvons pas non plus laisser la population sur le banc de touche. Depuis la suspension permanente de Donald Trump sur plusieurs réseaux sociaux, nombre de ses partisans ont migré vers d’autres plateformes, s’enfermant dans des bulles encore plus hermétiques. Nous ne pouvons pas les oublier. Nous devons trouver un moyen pour eux de faire à nouveau partie du débat démocratique. Nous devons œuvrer pour reconstruire la confiance des citoyens dans la démocratie et dans le pouvoir du renouveau démocratique.

En tant que personne originaire d’un ancien pays communiste, la Tchécoslovaquie, j’ai goûté à une vie sans démocratie et sans égalité de droits. Oui, la démocratie n’est pas parfaite. C’est le reflet de qui nous sommes, mais son plus grand avantage est qu’il dépend de nous, des gens et de notre confiance les uns dans les autres. Cela vaut absolument la peine de se battre.

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