Après les législatives, la politique numérique de la France pourrait se tourner vers le protectionnisme

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Le principal parti d’opposition, dirigé par M. Mélenchon, envisage des mesures protectionnistes fortes. Alors que le chef de l'État souhaitait une souveraineté numérique centrée sur l’Europe, M. Mélenchon souhaite que la France se recentre sur elle-même. [SEBASTIEN NOGIER/EPA]

Sous la présidence d’Emmanuel Macron, la France est devenue un leader du numérique. Après le scrutin parlementaire au cours duquel il a perdu sa majorité à l’Assemblée nationale, il faut s’attendre à ce que le nationalisme numérique domine, écrivent Daniel Hayes, Charles Martinet et Gabriel Delsol.

Daniel Hayes et Charles Martinet sont stagiaires à la Digital Innovation Initiative du CEPA. Gabriel Delsol est assistant de programme à la Digital Innovation Initiative du CEPA.

La France peut s’enorgueillir d’une infrastructure de pointe, d’un commerce en ligne en plein essor et de 26 licornes technologiques, des entreprises dont la valorisation boursière atteint au moins un milliard d’euros. Parallèlement, Emmanuel Macron a mené une attaque contre les grandes entreprises technologiques américaines, en mettant en place une taxe numérique, en imposant des mesures de localisation des données et en menant une politique de « souveraineté numérique ».

Le parti Renaissance de M. Macron a remporté 245 sièges à l’Assemblée nationale, qui en compte 577. Bien que ce soit le nombre le plus important d’une seule force politique, ce n’est pas une majorité. Les électeurs se sont tournés vers les extrêmes.

Le leader d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon, dont le parti a forgé une alliance avec les socialistes, les communistes et les écologistes français, a remporté 131 sièges. Le Rassemblement National de Marine Le Pen, parti d’extrême droite, en a obtenu 89, tandis que le parti conservateur Les Républicains, et ses alliés, ont obtenu 61 sièges.

C’est une mauvaise nouvelle pour Emmanuel Macron, le candidat autoproclamé de la « startup nation ».

Le principal parti d’opposition, dirigé par M. Mélenchon, envisage des mesures protectionnistes fortes. Alors que le chef de l’État souhaitait une souveraineté numérique centrée sur l’Europe, M. Mélenchon souhaite que la France se recentre sur elle-même.

M. Macron accepte des partenariats entre des fournisseurs de cloud américains et des entreprises basées en France pour assurer la gestion des données sensibles. En revanche, M. Mélenchon exige que « les données des services publics français et des entreprises essentielles soient stockées sur des serveurs de droit français situés en France. »

Ses partisans de gauche visent à nationaliser une grande partie des infrastructures numériques, pour, selon eux, « passer sous contrôle public les infrastructures du numérique et des télécommunications. »

Une autre différence se profile sur le travail de plateforme (« gig labour »). Sous la présidence de M. Macron, la France a rejeté le statut d’employé à temps plein pour les travailleurs d’Uber et de Delivery Dash.

Pendant sa campagne électorale de 2016, M. Macron a déclaré à une journaliste à la télévision la phrase devenue célèbre : « Allez [dans un quartier pauvre] expliquer aux jeunes, qui font chauffeur Uber, de manière volontaire, qu’il vaut mieux aller tenir les murs ou dealer. Allez leur expliquer ».

Il a autorisé la création d’une nouvelle Autorité des relations sociales des plateformes d’emploi, qui a organisé cette année des élections pour les représentants des travailleurs afin d’améliorer les conditions de travail et les salaires. Mais les travailleurs des plateformes resteraient des entrepreneurs indépendants.

M. Mélenchon n’est pas d’accord. Il dénonce l’« Ubérisation », qui est à la base du modèle de la « gig economy » (ou « économie des petits boulots »), comme étant incompatible avec le droit du travail. Son parti a fait campagne sur la promesse de reclassifier tous les travailleurs des plateformes sous contrat de travail salarié.

Un autre défi pour le président affaibli est de reconstituer son équipe de spécialistes des technologies. Plusieurs des députés les plus compétents du parti présidentiel en matière de technologie ont perdu leur siège à l’Assemblée nationale.

Patrick Mignola a contribué à la mise en œuvre de la directive européenne sur le droit d’auteur et à limiter la dominance d’Airbnb.

Jean-Michel Mis était un expert en blockchain et en cybersécurité. Célia de Lavergne a rédigé un projet de loi de 2019 encourageant la numérisation des entreprises.

Laëtitia Avia, qui a rédigé la « Loi Avia », destinée à obliger les plateformes en ligne à supprimer les discours de haine dans un délai de 24 heures après leur signalement a également perdu son siège. Le Conseil constitutionnel avait déclaré sa loi illégale.

Des questions restent en suspens. M. Macron pourrait être en mesure de forger des alliances avec les conservateurs modérés afin de poursuivre les politiques en matière de technologie qu’il a choisies.

La gauche se heurtera aux obstacles des autres partenaires européens et certains de ses projets protectionnistes pourraient aller à l’encontre des traités de l’UE. Ils sont, eux aussi, divisés. Tous ne sont pas d’accord sur une politique de localisation des données — le Parti socialiste et le Parti écologiste souhaitent que les politiques soient appliquées au niveau européen plutôt qu’au niveau national.

La souveraineté numérique bénéficie d’un soutien dans la majeure partie de l’échiquier politique. Presque tous les Français sont en faveur d’un accès plus large au haut débit numérique, d’investissements dans les technologies émergentes comme le cloud computing, l’IA et l’informatique quantique, et reconnaissent l’importance de favoriser davantage de données et de logiciels libres.

Même avant cette défaite législative retentissante, M. Macron avait commencé à pencher à gauche, souhaitant « renforcer l’indépendance technologique de l’Europe. »

Bruno Le Maire, l’intraitable ministre de l’Économie et des Finances, a ajouté le numérique à ses responsabilités ministérielles. M. Le Maire est l’auteur de la taxe technologique controversée et semblait prêt à soutenir une réglementation numérique forte.

Dans une interview accordée après les élections, M. Le Maire a reconnu que les électeurs avaient subi un « choc démocratique ». Il a mis en cause les inquiétudes liées au pouvoir d’achat, en soulignant notamment les craintes de la classe moyenne concernant la sécurité de l’emploi.

Le gouvernement est à l’écoute, a-t-il dit, et il a promis d’agir « rapidement » pour y répondre. Si la renaissance technologique bourgeonnante de la France dépend de la prise de risque et de la rupture, ce n’est pas une bonne nouvelle pour la « startup nation » française.

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