Le départ de la Grande-Bretagne, condition de la reconstruction de l’UE

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Michel Rocard (Credit : philippe grangeaud / solfé communications: Flickr)

Michel Rocard, ancien Premier ministre de François Mitterrand et ancien député européen, appelle à voter européen le 25 mai. En faveur d’une Europe fédérale et hostile à l’austérité, il souhaite la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Elle favoriserait la restructuration de l’Europe, au profit d’une Europe qui puisse décider.

C’est naturellement des élections européennes que je souhaite vous parler. Une campagne électorale n’est évidemment pas pour moi une affaire nouvelle. Pour celle-ci, devenu spectateur, je m’étais réfugié dans un confortable silence. Et puis, la découverte de ce qui se prépare m’a fait ressentir l’impérieux devoir de vous dire ma tristesse et ma peur.

Nous risquons une majorité parlementaire de destructeurs de l’Europe. Et pire que cela si c’est possible, une majorité d’abstentionnistes, une énorme indifférence de la plupart desautres à ce spectacle.

Ça va mal en Europe bien sûr. Chômage et précarité, incertitude aussi ne cessent d’augmenter. On n’a plus de repères, on ne sait plus à quoi se raccrocher, ni surtout quoi espérer. Et ça va mal à peu près partout… Moins en Allemagne dit-on ? Voilà un demi-siècle que l’Allemagne ne fait plus d’enfants. Elle a du coup moins de chômeurs. Normal, et dangereusement plus suicidaire. Mieux vaut être français. Mais l’Espagne, la Grèce, le Portugal, l’Islande, l’Italie disent aussi le malheur des temps nouveaux. Mais pourquoi s’en prendre à l’Europe ? Ouvrez les yeux. Arrêt de la croissance, avec le peu qui en reste ici ou là financé par la planche à billets, disparition du travail, peur de l’avenir. C’est mondial dans tous les pays avancés : Europe, même chose en Amérique du Nord ou en Grande-Bretagne. Pire au Japon… Cette maladie nous atteint, elle n’est pas née chez nous. Elle nous vient des grands vents d’Ouest.

Bien sûr il y a l’Euro, ce pelé, ce galeux, comme aimerait dire LafontaineIl est sidérant et tragique, presque drôle même pourtant, de voir jusqu’où conduit le refus de comprendre. Voici Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent, fascistes et communistes, alliés pour protéger l’impérialisme du dollar en combattant la seule alternative possible à sa domination, une alliance bien gérée entre le dollar, l’Euro et le Yuan chinois. Pour cela on a besoin d’un Euro puissant parce que largement répanduInnombrables sont les pays qui se sont servis de leur monnaie pour affirmer leur puissance. L’Angleterre l’a fait deux cents ans, le Japon cinquante et y revient, les Etats-Unis n’ont jamais cessé… L’Europe s’en est laissé confisquer le droit ; incroyable… Car ce n’est pas de la monnaie bien sûr qu’il s’agit mais de son usage. Comment peut-on confondre à ce point l’outil et le mode d’emploi, la machine et le réglage et même le médicament et l’ordonnance ? Car la doctrine qui prêche l’austérité nous vient d’outre-Atlantiquec’était pour eux commode et malin, mais nous l’avons acceptée, pas seulement l’Allemagne qui s’y accroche sans comprendre, mais nous aussi à l’époque.

La grande bataille, celle du XXIème siècle, majeure, prioritaire, mondiale c’est celle-là, celle de l’intelligence en économie. Celle de la monnaie au service de la croissance. C’est donc
dans le monde entier qu’il faut la livrer et la gagner pour permettre l’Europe. Le temps de cette victoire, ne tuez pas ce qui nous reste d’identité, car l’Euro est un élément essentiel de l’identité de l’Europe, qui en a si peu. Une Commission, un Parlement, une monnaie, qu’est-ce à côté de mille ans d’histoire de guerres suicidaires ? Et justement ne faut-il pas craindre le pire ? Et si ce dont vous ne voulez pas était précisément, l’identité de l’Europe ?

En ces temps d’incertitude, de peur et de méfiance généralisée, on n’a confiance en personne. On n’est bien qu’avec les siens. Visiblement on vote pour se tenir au chaud, bien serrés, pour se protéger contre les autres. Les psychismes nationaux se sont toujours mieux portés en temps de guerre qu’en temps de paix.

Car vous autres, anti-européens, mentez. Votre rage anti-européenne ne s’adresse guère à l’Europe qui n’en peut mais, et ne mérite pas ce désastreux honneur, elle est colère contre un monde tout entier en crise, et auquel vous préférez la haine et la méfiance, c’est-à dire l’esprit de guerre, ce que vous n’osez pas dire, à l’encontre de ce qu’il faudrait préserver de confiance pour d’abord comprendre ce monde, et par là le gérer, l’améliorer même, le réparer peut-être 

Tuer l’Euro, tuer l’Europe c’est rejeter l’admirable et stupéfiante conclusion pacifique d’un millénaire de guerres. Et dire qu’il vous arrive de donner l’impression d’y prendre plaisir…

C’était … pour le passé. Je n’ai pu dire que ma tristesseReste l’avenir, il commence. Rien n’est perdu, je suis quinze fois grand-pèreDepuis cinq siècles l’occident judéo-chrétien, la culture dont je suis l’enfant, domine le monde. C’est fini dans moins de trente ansVolumes de richesses produites, contrôle des échanges, dominance financière, nombre d’hommes sous les armes, la puissance passe à l’AsieCe sera un monde de géants. Pour y peser, il faut trois cent millions d’habitants ou pas loin.

L’Europe se traîne , la plus grosse économie productive, le plus grand marché. Mais inerte et comme paralysée.

Pour peser dans ce monde, brutal puisque humain, il n’est que deux conditions. Un, la taille, nous l’avons. Deux la capacité de décision. Nous, les Européens, nous la sommes laissé interdire. La brutalité étant à l’ordre du jour, ce que l’on appelle la crise le démontre assez, il faut décider vite et fort, qu’il s’agisse de projets scientifiques, de contrats commerciaux, de règles de jeu, de diplomatie, de recours à la force ou surtout le plus souvent d’un mélange de tout cela. Or l’Europe n’est pas commandée, d’où sa disparition se joue le destin du monde. Pis, elle donne l’impression de ne pas le souhaiter, et en tous cas elle ne le peut pas, elle s’est donné des règles qui lui interdisent d’être commandée.

Il est vrai que nous nous aimons comme nations, pas comme coalition. Mais il est une raison dominante.

L’un d’entre nous parmi les plus respectés, est la Grande-Bretagne, l’immense Grande- Bretagne. Créatrice de la Démocratie (le Parlement) créatrice des Droits de l’Homme (l’Habeas Corpus) salvatrice de l’honneur européen en 1940, et finalement de la liberté de 1940 à 1945 car nos amis américains qui assurèrent la victoire n’intervinrent que quand ils furent attaqués et que la victoire apparaissait possible. Bref l’immense Grande-Bretagne à qui nous devons tant est membre de l’Union Européenne par malentendu. Elle craint le continent dont elle n’a dans l’histoire subi que des dommages. Elle perçoit son destin comme mondialmaritime et linguistique. Elle est étrangère à notre vécu de communautés linguistiquesfrontalières et belliqueuses. Elle voit l’unité européenne comme un danger dès qu’il s’agit d’y faire autre chose que du commerce, alors qu’il s’agit pour nous autres continentaux de la fin d’un millénaire de malédiction guerrière. Elle ne peut nous permettre un commandement unifié. Son peuple l’a compris, il veut quitter l’Union. Son gouvernement trouve encore son intérêt -La City- à profiter de nos désordres.

Le départ de la Grande-Bretagne est la condition permissive à la reconstruction d’une Europe qui puisse et sache décider. Pourquoi les pro-européens n’ont-ils jamais osé le dire ? C’est une des hontes de cette campagne. Et l’on se plaint que l’opinion ne comprenne rienCar si dans les décennies qui viennent nous ne construisons pas une Europe qui décide et dans tous les champs du politique, nul ne sait l’on va. Parmi les trois milliards d’asiatiques qui arrivent au commandement du monde, combien savent localiser sur une carte non seulement la Suède et le Portugal mais même la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne ?

Or il faudra négocier, à commencer par l’accès au commerce international de pays qui assurent à leurs travailleurs salaires et protection sociale variant de un à 10. Il faudra même négocier la paix dans les zones contestées. Plus on cherche des ressources et plus il y aura de contestations. C’est que je me sens passer de la tristesse à la peur.

Pour négocier il faut s’écouter. Pour être écouté, il faut avoir la force d’imposer l’écoute. Le demi-milliard d’Européens, toujours détenteurs de la plus grande accumulation de richesse et de savoir, le peut. Chacune de nos quarante nations ne le peut plus. Le suicide collectif est imbécile, il est encore temps, et mieux que cela l’Asie comme l’Afrique nous le
disent.

La nature humaine est si perverse que la politique s’y fourvoie et ne peut plus guère assurer le mieux-être. Elle n’y parvient que par quelques miracles intermittents. Il nous reste trois jours pour en fabriquer un nouveau.

Cerise sur le gâteau : français ou autre, voteriez-vous socialiste malgré les manques et les insuffisances évidents, vous avez une chance de mettre à la tête de l’Europe un allemand hostile à l’austérité. Voilà qui changerait beaucoup sinon tout. En tous cas, votez européen. C’est une condition de survie.

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