L’Europe et la Turquie : la fin des illusions ?

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Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan lors du sommet d'Ankara le 3 avril dernier. [@EPA-EFE/TOLGA BOZOGLU]

Le sommet d’Ankara du 4 avril dernier entre Poutine, Erdogan et Rouhani donne une image inquiétante des rivalités internationales en 2018.

Gilles Pargneaux est député européen et vice-président de la délégation pour les relations avec les pays du Mashrek. Alon Ben Meir est spécialiste de la résolution des conflits, professeur à la New York University. Arbana Xharra est une journaliste d’investigation kosovare.

Le conflit syrien, point névralgique de l’attention mondiale depuis plus de 7 ans, est laissé entre les mains de trois acteurs, la Russie, l’Iran et la Turquie. L’Europe donne l’impression d’être dans une impuissance malsaine face à une situation géopolitique dont l’Occident subit directement les conséquences.

Dans ce dispositif, la Turquie inquiète. Les violations flagrantes des droits de l’Homme, les ambitions régionales tous azimuts, l’islamisation et l’exploitation des réfugiés syriens, tout cela couplé aux incursions militaires en Syrie imposent à l’Union européenne de reconsidérer dès maintenant ses relations avec la Turquie d’Erdogan.

Mauvaises nouvelles pour l’Europe et l’Occident

Évincée de la résolution du conflit syrien, notre diplomatie se retrouve les bras ballants, sans avoir été en mesure d’empêcher le développement en Turquie, pays pourtant candidat à l’accession à l’Union européenne, de politiques internes et externes diamétralement opposées à ses intérêts. À un moment où notre doctrine diplomatique évolue vers l’autonomie stratégique, rarement les faits du terrain auront autant contredit les ambitions européennes sur la scène internationale.

Un axe Ankara-Téhéran-Moscou s’est imposé de fait. Preuve en est l’intensification des relations économico-militaires, avec l’achat de missile russes S-400 et la construction d’une centrale nucléaire du géant russe Rosatom en Turquie. Le sommet d’Ankara a fourni à Erdogan la plateforme dont il avait besoin pour se positionner en tant que « leader du monde musulman », envoyant un message clair à l’Occident : cette troïka n’a pas besoin de l’Occident pour résoudre la question syrienne. L’Europe ne doit pas ignorer la portée de ce message qui, s’il demeure incontesté, aura de sérieuses conséquences pour nos alliés sur le terrain au Moyen-Orient.

Entre reconstruction de l’Empire ottoman et nouvelle profondeur stratégique turque

Depuis le coup d’État manqué de 2016, un État autoritaire s’affirme en Turquie, débarrassé des contrepouvoirs de l’armée et des gülenistes, centré autour de la figure du « sultan » Erdogan. Que ce soit à travers les modifications de la Constitution turque, la répression systématique contre les opposants, les projets pharaoniques ou bien l’utilisation de l’Islam comme socle d’un nationalisme identitaire, il est clair que le projet du Président turc est de reconstruire une puissance régionale, néo-ottomane, à rebours de l’héritage laïc et occidental du kémalisme.

Cette volonté néo-ottomane se traduit aussi par la fin de la politique du « bon voisinage » élaborée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, au profit de la reconstitution d’une profondeur stratégique turque dans la région. Nos alliés kurdes en sont les premières victimes. À Manbij, les Kurdes syriens sont en effet menacés par l’armée turque qui ne se gêne pas pour intervenir dans son « étranger proche ». Par un jeu des alliances inquiétant, la France et les États-Unis se retrouvent opposés aux forces turques, alors que chacun est membre de l’OTAN, preuve s’il en était besoin, du brouillage des repères internationaux.

Perspectives pour une nouvelle relation UE-Turquie

Le tournant autoritaire et stratégique de la Turquie appelle à une redéfinition et à de nouvelles perspectives pour la diplomatie européenne.

L’ambiguïté de l’accession de la Turquie à l’Union européenne a largement nourri la désillusion de ce pays vis-à-vis de notre continent. De la même manière, nous ne pouvons nier la dérive anti-libérale et anti-occidentale d’Erdogan et, par conséquent, il faut mettre fin au processus d’adhésion de la Turquie à l’Union.

Ensuite, au moment où certains voudraient élargir notre union douanière avec la Turquie, nous devons être clairs : il ne peut y avoir de renforcement commercial entre l’Union et la Turquie sans qu’il n’y ait une amélioration de la situation des droits de l’Homme. La politique du deux poids deux mesures décrédibilise l’Europe autant au sein qu’en dehors de ses frontières.

Enfin, l’influence grandissante de la Turquie dans les Balkans ne peut être ignorée. L’arrestation de six Turcs résidant au Kosovo et proche de la confrérie de Gülen, l’arrestation de douaniers grecs afin d’obliger l’extradition de militaires turcs ou bien l’interventionnisme turc dans les mosquées en Bosnie, en Albanie et en Serbie représentent les derniers avatars de cette influence néo-ottomane, teintée d’Islam politique, de la Turquie vers l’Europe. Ceci pose d’autant plus question que la plupart de ces pays sont en phase de négociation pour accéder à l’Union européenne.

En définitive, la Turquie est passée de meilleur allié de l’Occident, de l’OTAN et de l’Union européenne à un partenaire ambigu et revanchard. Dans ce nouveau concert international, où le socle habituel des relations internationales est chamboulé, nous ne pouvons faire l’économie d’une redéfinition de notre relation avec la Turquie, sans céder à ces provocations turques. Voilà le chemin que la diplomatie européenne doit emprunter.

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