Abandonnons le saut fédéral et ne nous comparons pas aux États-Unis

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Volontiers acerbe à l'égard de la chansonnette fédéraliste, Hubert Védrine croit cependant en la volonté des États de gérer en commun la zone euro. Il s'est confié lors d'un entretien accordé en marge du Forum Nouveau Monde à l'OCDE.

Hubert Védrine est l'ancien ministre des affaires étrangères de Lionel Jospin.

La perspective fédérale est souvent brandie comme la solution à tous les maux de la zone euro. Pourquoi n'y croyez-vous pas ?

Je ne crois pas une seconde à la vision supranationale, où les Etats-nations transfèrent leurs compétences à l'échelon d'au-dessus et où les Etats seraient réduits à des régions.

Jamais les peuples européens n'accepteront cela. À commencer par l'Allemagne. Le saut fédéral ne veut rien dire. Pour les Allemands, cela signifierait que toute la zone euro est sous le contrôle allemand, du Bundestag et de la Cour de Karlsruhe.

Pour d'autres, cela signifie que l'Allemagne doit payer pour les pays en difficulté.

Abandonnons cette perspective, – cela désespérera 0,01% des gens qui sont fédéralistes -,  et ne nous comparons pas aux Etats-Unis.

Quand les Américains ont créé les Etats-Unis, ils ont rassemblé des Américains. De même que Bismarck a rassemblé des Allemands. Comme disait le général De Gaulle, on ne fait pas d'omelette avec des oeufs durs. C'est pourquoi même Delors, qui n'est pas gaulliste, parlait de fédération d'Etats-nations.

Lire l'interview de Gaëtane Ricard-Nihoul, qui revisite ce concept de Jacques Delors : « L’avenir est dans les compétences partagées entre l’UE et les Etats »

L'alternative est donc la coordination des politiques économiques. Aujourd'hui, les pays du Sud et l'Irlande se coordonnent sur la base des programmes d'austérité de la Troïka. Est-ce démocratique ?

Il est vrai que le processus est surtout coordonné par le Nord. Or, la politique économique commune ne doit pas se réduire à la transmission des demandes allemandes aux autres pays.

La gestion de l'euro par la Banque centrale européenne (BCE), pour limiter l'inflation, doit être complétée par une vraie politique économique qui entretienne de la croissance, si possible de plus en plus écologique.

Il faut se poser la question des taux de change et de la compétitivité, deux sujets qui sont liés. Aujourd'hui, nous n'avons pas de gouvernement économique de la zone euro. L'Allemagne veut limiter l'exercice à la surveillance strictement disciplinaire.

C'est aux autres pays de la faire bouger. Mais il se passe des choses en ce moment. En Allemagne, le candidat du SPD a des orientations différentes de Merkel. Le premier ministre des Pays Bas, incarnation de la rigueur à l'allemande, vient de changer de politique. Il y a aussi une évolution au Portugal.

Les Etats sont censés coordonner leurs politiques économiques depuis le traité de Maastricht. Pourquoi feront-ils demain ce qu'ils n'ont pas été capables de faire jusqu'à présent ?

Vous êtes trop dure. Aujourd'hui, ils s'engagent collectivement à réduire les déficits, – même si le  calendrier est intenable -, ils communiquent des hypothèses en amont, la Commission leur répond, fait des recommandations.

Le semestre européen s'est mis en place, c'est sans précédent. En deux ou trois ans, ce semestre va créer de l'harmonisation, y compris dans des domaines sensibles comme la fiscalité. C'est en marche. On a une petite chance que ces nouveaux mécanismes aboutissent à quelque chose de novateur tout en restant démocratique.

Même lorsque la Commission pourra demander des modifications du projet de budget avant que le Parlement national ne l'ait examiné ?

La démocratie n'est pas confisquée, si le dernier mot revient au Parlement. Plutôt que de voter un budget sans savoir ce qui se passe après, il est presque plus clair de vérifier en amont qu'il est compatible avec les engagements européens.

Le pire serait d'avoir un parlement national qui vote un budget, refusé ensuite par un commissaire européen. Ce n'est pas impossible dans le système européen tel qu'il existe. En France, on a vu comment cela s'est passé au moment du référendum en 2005, où il a fallu revoter.

De même que l'on se moque des Italiens : sous prétexte qu'ils votent pour n'importe qui, on ne tient pas compte du résultat et on continue comme si de rien n'était. Je reste assez sensible à ces questions.

Un pays qui adopterait un niveau de dépenses supérieur à ce qu'admet Bruxelles serait de toute manière exposé à des sanctions financières quasi-automatiques…

La Commission n'a pas fait un putsch. Ces pouvoirs lui ont été donnés par un processus démocratique. Un peu comme un joueur invétéré qui serait d'accord pour se faire interdire de casino.

Vous n'êtes pas euro-sceptique, encore moins euro-hostile, mais vous n'êtes surtout pas euro-béat. Etes-vous euro-incrédule ?

Je suis euro-réaliste. 

Le terme est régulièrement employé par Marine Le Pen…

Je m'en fiche, je l'ai employé avant elle. J'essaie de dégonfler la rhétorique "européiste", un peu creuse, abstraite, car elle ne sert à rien, elle ne convainc pas les gens hésitants. Mais je ne suis pas sur la ligne inverse non plus. C'est évident que pour gérer nos affaires dans le monde, il faut former un groupe fort.

Comment voyez-vous l'avenir de l'UE ?

Je vois une construction européenne originale, qui associe des pays souverains en les amenant à travailler de plus en plus ensemble. Ils délégueraient des morceaux de souveraineté, comme pour la gestion des négociations commerciales internationales ou la monnaie unique.

Il y aura un blocage si l'on prend de la souveraineté aux peuples en leur disant que c'est super bien. En revanche, l'exercice en commun de la souveraineté a un grand avenir devant lui, notamment dans la zone euro.

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