« Juncker, Tusk ou Tajani ne sont pas des garants fiables du changement de l’UE »

[EPA-EFE/MATTEO CROCCHIONI]

Élargissement des pouvoirs du Parlement ou Spitzenkandidaten, l’Union européenne n’a opéré que des changements superficiels pour se réformer, selon le politologue Jan Zielonka. Une interview d’Euractiv Pologne.

Jan Zielonka est un politologue polono-britannique qui enseigne les études européennes à l’Université d’Oxford. Il s’est entretenu avec Maria Graczyk, d’Euractiv Pologne.

L’UE à un tournant. Quelle direction doit-elle prendre ?

Pour l’instant, nous faisons du sur-place. Nous simulons des réformes, nous réchauffons de vieilles idées que nous n’avons pas su concrétiser à une époque où la situation économique était meilleure. Les changements réels devront donc probablement être forcés par des chocs externes et seront donc chaotiques et douloureux.

La crise des réfugiés et le Brexit exacerbent déjà la pression.

Oui, mais rien ne se passe, les politiciens pédalent dans la semoule. Et ils reviennent à leur politique discréditée des années plut tôt. Exemple ? Les réfugiés. Nous sommes devenus les otages de la politique d’Erdogan avec ses camps de réfugiés. Tout d’abord, je ne veux pas être l’otage de sa politique et, deuxièmement, c’est un déni de toutes les valeurs sur lesquelles l’Europe libérale a été construite.

La plupart des pays de l’UE étaient réticents à l’élargissement vers la Turquie. Et les Turcs ont été coincés dans l’antichambre de l’UE pendant des années.

Il y a deux options : soit la Turquie est acceptée, soit il faut lui dire ouvertement que nous ne l’acceptons pas, mais que nous voulons intensifier nos relations dans des domaines spécifiques. Au lieu de cela, la Turquie est candidate depuis des années. C’est incroyable. Nous avons laissé nos amis cosmopolites et proeuropéens en Turquie sur le bas-côté.

La peur a-t-elle prédominé ?

La discussion sur l’élargissement remonte au début de la Communauté européenne. La plus grande erreur – comme les Français l’ont cru jusqu’à aujourd’hui – a été que l’Europe accepte la Grande-Bretagne. Il y avait aussi des craintes au sujet de la Pologne. Dans le même temps, l’Union s’est renforcée, tout en élargissant et en approfondissant son intégration.

Le plus gros problème est que l’Union n’a pas trouvé le moyen d’impliquer les citoyens dans ses processus décisionnels. Par conséquent, chaque fois que des populistes ou des démagogues ont commencé à crier que les choses allaient mal, nous n’avons pas eu l’occasion de parler aux citoyens pour les convaincre du contraire.

Le pouvoir du Parlement européen ne cesse de croître.

Et c’est le meilleur exemple – avec chaque traité, nous avons donné plus de pouvoirs au Parlement européen et chaque fois de moins en moins de personnes ont voté aux élections européennes. Et ceux qui se sont rendus aux urnes ont donné de plus en plus de voix aux partis anti-européens.

Nous devrions commencer à parler d’alternatives majeures, pas seulement sur l’avenir des sièges du Royaume-Uni au Parlement européen ou sur l’élection directe du président de la Commission européenne. Ça, ce sont des changements superficiels.

Vous étiez d’un optimisme modéré après les élections de 2015 en Pologne. Avez-vous changé d’avis ?

Dans le contexte de l’Union, ma vision n’a pas beaucoup changé. Mais la réforme du système judiciaire en Pologne, qui est scandaleuse, a donné à tous ceux qui dans l’Union ne veulent pas nous écouter, l’occasion de nous voir comme un mouton noir. Cela a eu des effets très négatifs. Du point de vue économique toutefois, la Pologne se porte très bien.

J’en veux au gouvernement actuel sur deux points. La première est l’attaque contre le pouvoir judiciaire, qui avait besoin d’être réformé, mais sans exagération. La seconde est la création d’une psychose face à l’invasion de terroristes islamiques en Pologne. C’est absolument injustifié et c’est une forme de xénophobie politique, qui nous intègre dans le groupe dans lequel se trouve Le Pen.

D’un autre côté, il faut admettre qu’en termes de politique sociale, le pays a tout à coup eu assez d’argent pour mettre un dentiste dans les écoles, pour aider les mères célibataires et les familles nombreuses. Le gouvernement précédent affirmait que nous n’en avions pas les moyens, mais ce n’était pas vrai. Nous pouvons nous le permettre et l’économie ne s’effondrera pas. Le soutien continu pour le parti au pouvoir n’est pas surprenant. Je me demande simplement si ce gouvernement a une seule politique européenne.

À quoi devrait ressembler la solidarité européenne pour l’Italie ou la Grèce ? La réinstallation forcée n’a pas fonctionné et le problème existe toujours.

L’idée sur laquelle s’est construit le système Schengen, à savoir que les pays d’arrivée des réfugiés en sont responsables, est insoutenable. La Grèce, qui est pratiquement un État failli, se retrouve à assumer la responsabilité des réfugiés. Pire, elle se voit forcée de mettre en œuvre des pratiques quasi nazies en enfermant des gens dans des camps, qu’on appelait autrefois des camps de concentration. C’est scandaleux.

Quelle est l’autre solution ?

Il n’existe pas de solutions toutes faites aux problèmes d’immigration, d’inégalités sociales ou de protection de l’environnement. Et il n’existe certainement pas de solutions qui apporteront des effets immédiats. Car si l’effet est immédiat, comme les camps d’Erdogan, le prix à long terme est terrible en termes politiques et éthiques. Si nous agissons comme des bêtes en disant qu’il ne s’agit que de périodes transitoires, nous nous transformons en ceux que nous critiquons nous-mêmes.

Un choc peut-il conduire à l’éclatement de l’Union européenne ?

Ce n’est pas une menace réelle, mais si l’Union ne renaît pas, ce ne sera qu’un pantin. On le voit aujourd’hui – les politiciens se réunissent régulièrement à tous les sommets européens, prennent une photo ensemble, envoient des tweets à leurs électeurs, mais sinon, rien ne se passe, ils ne résolvent aucun problème, ils appliquent des pansements sur des blessures graves, ils donnent de l’aspirine pour une pneumonie. Je ne peux imaginer que des gens comme Juncker, Tusk ou Tajani soient des garants fiables du changement.

Nous n’avons pas d’autre choix. Sauf si on attend un choc.

Nous avons une autre issue, nous pouvons accomplir de grandes choses en partant de la base. Les gens n’ont pas à attendre que Juncker sorte et annonce un autre projet fictif. Un bon exemple est celui des villes qui développent une coopération transfrontalière de manière folle, sans se tourner vers l’Union. Mais il ne s’agit pas de remplacer l’union des États par l’union des villes. L’idée est de construire un système dans lequel de nombreux acteurs travaillent en réseau.

Les citoyens européens en première ligne pour accueillir les réfugiés

Malgré la fin de la crise migratoire, nombres d’États européens bloquent toujours l’accueil des migrants dans des conditions dignes. Pour l’Agence européenne des droits fondamentaux, l’action au niveau local peut apporter une réponse.

Plus une « Europe des Nations » ou une « Fédération européenne » ?

D’une part, l’erreur des libéraux a été de ne pas remarquer les liens sociaux, de tout voir en termes d’individu, abstraitement, sans famille, sans nation, sans groupe ethnique ou de genre. Ils se sont battus pour les droits de tous, mais ils n’ont pas compris que le monde était composé de gens qui ont des opinions. D’un autre côté, ce serait une erreur de penser que la seule communauté la plus importante est l’État.

 

Avons-nous des visionnaires en Europe ?

L’une des visions les plus intéressantes pour l’Europe vient de l’Argentin qui vit à Rome. Le discours du Pape François au Parlement européen est un texte très intéressant.

Il faut avoir une idée de la démocratie, de la justice sociale, de la croissance économique. Il s’agit de processus très complexes dans lesquels les politiciens jouent un certain rôle, mais pas nécessairement un rôle de premier plan. Il nous semble que l’Union sort de la crise économique, mais nous ne le saurons que lorsqu’il y aura un choc répété. Alors nous verrons si nous avons tiré des leçons du passé. L’optimisme de Bruxelles n’est pas justifié, cela permet seulement à l’élite actuelle de ne rien faire et, surtout, de ne pas passer le relais à la nouvelle génération, aux jeunes qui ont de nouvelles idées.

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