Joan Maria Piqué: « La Catalogne finira indépendante et membre de l’UE »

Joan Maria Piqué [Personal archive]

L’UE finira bien par accepter de jouer le médiateur dans la séparation de la Catalogne de l’Espagne, et par reconnaître un nouvel État catalan dans l’UE, assure Joan Maria Piqué dans une interview avec Euractiv.

Joan Maria Piqué est le directeur de la communication internationale du gouvernement catalan.

Quels sont vos plans ? L’indépendance sera-t-elle déclarée lundi prochain ?

Nous n’avons pas encore décidé. Nous avons beaucoup de choses à prendre en considération. La loi de transition qui a été approuvée par le parlement catalan est claire et nous la respecterons, mais le président, le gouvernement et le parlement doivent encore décider comment mettre en œuvre ce qui est stipulé dans la loi. Lundi 9 octobre, le président [du gouvernement catalan], Carles Puigdemont, doit expliquer les résultats du référendum de dimanche dernier devant le parlement. C’est le Parlement catalan qui décidera.

En quels termes expliquera-t-il les résultats ? Etant donné le taux de participation, l’indépendance n’a pas réellement été votée par la majorité de la population.

Je ne suis pas d’accord. Le résultat est clair pour nous. Toutes les analyses montrent qu’une majorité de la population est en faveur d’une indépendance du pays. Je peux comprendre vos doutes, mais nous n’en sommes pas responsables, ils sont nés de la brutale agression du gouvernement espagnol, qui a envoyé sa police anti-émeute pour frapper, humilier et torturer des électeurs pacifistes. Leur seul crime était de vouloir aller voter. Ce devrait être la honte de l’Europe. L’Europe devrait prendre position. Chaque pays, chaque dirigeant devrait prendre position pour que ça ne se reproduise pas. L’autoritarisme en Europe ne devrait pas être toléré.

Le vote a eu lieu dans la normalité dans près de 95 % des bureaux de vote, et les 5 % restants ont subi l’agression de la police militaire espagnole. Le taux de participation dans les centres de vote où il n’y a pas eu d’agression se situe autour des 50-60-70 %. La majorité en faveur de l’indépendance était donc claire. Et le gouvernement espagnol savait qu’il allait perdre le référendum si celui-ci se déroulait dans des conditions normales. Cela explique l’extrême brutalité de la police espagnole, les images sont là, visibles par tous, et il n’y a rien à y ajouter.

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Je comprends votre manière de présenter les choses, mais d’un autre côté, le référendum est illégal selon la Constitution espagnole…

Je m’excuse, mais je ne suis pas d’accord. Le référendum n’était pas illégal. Organiser un référendum n’est pas illégal dans le cadre du droit espagnol. La constitution ne dit rien sur les référendums. Dans le Code pénal non plus, il n’y a rien d’illégal dans l’organisation d’un référendum. José Luis Rodríguez Zapatero, l’ancien Premier ministre [socialiste] l’avait retiré du Code pénal. Voilà notre premier point. Deuxièmement, il n’était pas illégal, car il était prévu par une loi au parlement catalan. Quoi qu’il en soit, même s’il était considéré illégal par certains, ce qu’il n’était pas, j’insiste, cela ne justifie en rien la manière dont la police espagnole a frappé, maltraité et insulté la population.

Les trois grandes forces politiques du Parlement européen se rangent du côté de Madrid sur la question de la constitutionnalité du référendum. Le chef de file de l’ALDE, Guy Verhofstadt, l’a qualifié d’irresponsable et déclaré qu’il créerait une fracture dans votre société, impossible à réparer…

Dire que la démocratie crée une fracture est l’argument préféré des totalitaristes. C’est un argument qui a été utilisé de manière intensive par Franco. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas eu de vote en Espagne pendant 40 ans. Ça n’a pas de sens. Nous savons que l’Europe ne s’adapte pas rapidement, nous nous souvenons des avertissements qu’elle envoyait aux pays Baltes, ou à la Slovénie, ou à tous les autres pays qui voulaient proclamer leur indépendance au 20ème siècle en Europe. La plupart de ces pays sont aujourd’hui des membres de l’UE et président même l’UE en temps voulu [l’Estonie préside actuellement le Conseil de l’UE jusqu’en janvier].

Dans le cas de la Catalogne, ce sera l’inverse. Si vous gagnez votre indépendance un jour, la Catalogne se retrouvera en dehors de l’UE.

Je rejette complètement cette affirmation.

Mais elle vient de la Commission !

Je suis désolé, mais ce sont des opinions personnelles des porte-paroles de la Commission qui expriment des points de vue personnels. La Commission européenne ne s’est jamais prononcée par écrit et il n’existe pas de mémorandum à ce sujet, car aucun pays n’a demandé de prendre position.

Je peux vous envoyer un texte publié récemment par la Commission…

Vous pouvez m’envoyer de nombreuses opinions personnelles de porte-parole, de Romano Prodi, de José Manuel Barroso…

Quoi qu’il en soit, Magaritis Schinas, le porte-parole de Jean-Claude Juncker, a déclaré que

Je connais Magaritis Schinas et nous avons une bonne relation personnelle, mais il n’est rien d’autre qu’un employé de la Commission européenne.

Cela ferait-il une différence si le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, reprenait ces mots ?

Ce qui ferait une différence c’est si la Commission reçoit une requête officielle de la part d’un État membre, pour demander ce qu’il se passerait si un État européen se divisait, et ce qu’il adviendrait des deux parties. Alors l’exécutif devrait soumettre une position officielle. À part ça, tout le reste n’est que point de vue personnel pour effrayer les électeurs, car nous comprenons que l’Europe ne veut pas d’un autre problème. Mais les faits sont là : 80 % des Catalans veulent voter lors d’un référendum sur l’autodétermination. Ce référendum s’est tenu dimanche dernier, le « oui » l’a clairement emporté, et désormais, le gouvernement et le parlement catalans ont un mandat clair de leur peuple.

La Catalogne pourrait être exclue de l’Union européenne seulement si l’Espagne la reconnaît comme un État indépendant. Cela voudrait dire qu’il y a un accord entre la Catalogne et l’Espagne, car la reconnaissance vient d’un accord. Or, il n’existe pas un tel accord, alors pourquoi exclure la Catalogne de l’UE ? Ce n’est dans l’intérêt de personne. Et surtout pas de l’Espagne : 55 % de toutes les exportations espagnoles passent par la Catalogne. Sont-ils prêts à payer des droits de douane ? 9 000 multinationales sont implantées en Catalogne, et la plupart sont européennes. Vont-elles payer des droits de douane ? Pourquoi exclure 7,5 millions d’Européens d’un pays qui est un contributeur net au budget de l’UE ? Un pays qui a Barcelone, la ville la plus dynamique et attractive du sud de l’Europe ? La seule explication serait par vengeance, mais la vengeance ne sert pas l’intérêt commun. Donc ça n’arrivera pas.

Je ne suis pas très optimiste, car la situation risque de s’empirer, et le seul moyen d’empêcher cela est via la médiation. Votre gouvernement semble vouloir que l’UE s’implique, mais l’UE ne veut pas, car l’Espagne est un État membre et il n’y a jamais eu de telles médiations par le passé.

Ils n’auraient jamais pensé renflouer la Grèce et n’avaient pas de mécanisme pour cela, ils n’auraient jamais pensé approuver les sanctions contre l’Autriche, ou changer le Premier ministre italien. L’UE a fait beaucoup de choses qu’elle n’aurait jamais pensé faire. Et pourtant, elles se sont passées. Car il s’agit de réalité. La réalité n’est pas inscrite dans les textes. La réalité est en mouvement. L’UE fera ce qu’elle a toujours fait : faire preuve de réticence au début puis accepter les faits de façon pragmatique. Rappelez-vous comment Chypre est entré dans l’UE – alors que c’est un pays divisé – ou comment l’Allemagne de l’Est a rejoint le bloc du jour au lendemain sans remplir aucune des conditions européennes. L’UE trouve une solution à chaque problème et le fera à nouveau quand elle verra que l’intérêt des États membres est en jeu.

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Beaucoup de personnes estiment que ce que vous faites ressemble à un coup d’État…

Ça n’a aucun sens. Qu’est-ce qu’un coup d’État avec des urnes et des électeurs pacifistes ? Un coup d’État c’est envoyer des polices anti-émeutes pour frapper les gens. Et vous ne dites rien à propos de ça ? Vous êtes à Bruxelles, dans quel monde vivez-vous ?

Je peux vous dire que dans la salle de presse à Bruxelles tout le monde était scandalisé par la violence, et aussi par l’absence de condamnation forte de la part de la Commission. Mais ici, nous avons aussi le sentiment qu’une sorte de gouvernement extrémiste en Catalogne s’oppose à une sorte de gouvernement extrémiste à Madrid, et que cela ne mène nulle part. Beaucoup de monde pense ici que la Catalogne pourrait se retrouver en dehors de l’UE…n’avez-vous rien retenu de la zizanie créée par le Brexit ?

Nous n’avons rien à voir avec le Brexit. Bien entendu que je ne suis pas pour le Brexit. Je crois encore au projet européen, mais pas à celui-là, qui est tout à fait cynique et irresponsable. Le Brexit aurait pu être évité si l’UE avait agi plus tôt. Dans le cas de l’Espagne, ils auraient dû répartir le fardeau de l’austérité de manière plus équitable, mais ça n’est jamais arrivé. Nous sommes allés à Bruxelles plusieurs fois, nous avons rencontré de nombreux commissaires, nous les avons prévenus de ce qui allait se passer. Hier, le marché espagnol a lourdement plongé. Et plongera davantage, car c’est ce qu’il se passe quand il n’y a pas de solutions aux problèmes. Au plus vite l’UE s’investira dans une médiation, mieux ce sera pour tout le monde.

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