« Nous vivons un moment franco-allemand », selon l’ambassadeur d’Allemagne à Paris

Nous vivons un "moment franco-allemand", selon Hans-Dieter Lucas; ambassadeur d'Allemagne à Paris

Dans un entretien exclusif avec Euractiv Allemagne, le nouvel ambassadeur d’Allemagne en France, Hans-Dieter Lucas, met en exergue le caractère particulièrement dynamique des relations franco-allemandes et la nécessité d’établir une nouvelle culture stratégique européenne dans le domaine de la défense.

Hans-Dieter Lucas est ambassadeur d’Allemagne à Paris depuis septembre. Auparavant, il a occupé différents postes à la chancellerie allemande et au ministère fédéral des Affaires étrangères. En 2010, il est devenu ambassadeur d’Allemagne auprès du Comité politique et de sécurité (COPS) de l’Union européenne. Ensuite, en 2015, il a rejoint l’OTAN en tant qu’ambassadeur et représentant permanent d’Allemagne, et ce jusqu’en 2020.

La présidence allemande du Conseil de l’UE touche à sa fin. Certes marquée par la crise, elle a également été caractérisée par une coopération particulièrement forte entre la France et l’Allemagne, en témoignent le plan de relance ou les projets industriels tels que Gaia-X ou la production de cellules de batteries. Quel est votre bilan ? Comment la présidence allemande a-t-elle été perçue en France ?

Il est encore un peu tôt pour faire le bilan de la présidence allemande, car plusieurs processus de négociations sont toujours en cours sur un certain nombre de sujets, comme le budget septennal de l’UE, le Brexit ou le plan de relance pour l’Europe. Concernant les relations franco-allemandes pendant la présidence, je peux déjà affirmer que la coopération a été très fructueuse, nous avons vraiment travaillé main dans la main. L’initiative conjointe de la chancelière Angela Merkel et du président Emmanuel Macron en mai dernier en avait déjà donné le coup d’envoi : proposer ensemble un programme européen de relance pour surmonter les retombées économiques de la crise.

On a beaucoup parlé de l’importance de la coopération franco-allemande comme « moteur » de l’intégration européenne. Ce « moteur » a-t-il la même signification aujourd’hui qu’à l’époque de Jean Monnet ? Quelle est la signification de ce « moteur » pour la « Commission géopolitique » de la présidente Ursula von der Leyen ?

À l’époque de Jean Monnet, dans la phase de fondation des Communautés européennes, la coopération franco-allemande était axée sur la conciliation et réconciliation. Aujourd’hui, il s’agit de façonner l’avenir ensemble, même si les obstacles pour ce faire sont de plus en plus nombreux. La coopération franco-allemande est une condition essentielle pour garantir le bon fonctionnement de l’Europe.

En outre, l’entente franco-allemande ne suffit pas à elle seule. En effet, les décisions prises doivent être approuvées par les 27 États membres ; nous avons pu le constater à maintes reprises ces derniers mois. En d’autres termes, nous devons continuer à promouvoir les propositions franco-allemandes comme base d’une position européenne commune. Concernant le budget de l’UE et le plan de relance, le Conseil européen de juillet a été très fructueux. La coopération franco-allemande a été décisive, mais bien sûr insuffisante. Plusieurs jours de négociations avaient été nécessaires pour finalement parvenir à un compromis.

L’entente franco-allemande est donc l’une des plus importantes d’Europe. Au fil de l’histoire, son état a entraîné des répercussions à l’échelle du continent et du monde entier. Elle a connu des hauts et des bas, entre guerre et collaboration étroite. À l’heure actuelle, traversons-nous « un haut » ou « un bas » ?

Nous traversons manifestement une période forte. Je suis à Paris depuis trois mois et je constate chaque jour que nous vivons un « moment franco-allemand », une phase particulièrement dynamique et fructueuse, une phase marquée à la fois à Berlin et à Paris par la prise de conscience que nous devons travailler ensemble, pour nous, mais surtout pour l’Europe. Les grands projets franco-allemands que nous avons lancés cette année ont une dimension européenne cruciale : rendre l’Europe plus forte.

Quelles sont les questions clés des relations franco-allemandes sur lesquelles vous allez vous concentrer dans le cadre de vos fonctions ? Sur quels nouveaux points allez-vous mettre l’accent ?

Nous voulons progresser sur les sujets que sont le climat, l’environnement et la numérisation – des sujets essentiels pour permettre au bloc de s’affirmer sur la scène internationale. J’aimerais apporter ma pierre à l’édifice. Nous devons également continuer à œuvrer à une culture stratégique commune dans le cadre de la politique européenne de défense. Là aussi, beaucoup dépend de l’Allemagne et de la France. Je travaille sans relâche sur ces questions depuis de nombreuses années.

Dans le cadre des relations bilatérales, il est nécessaire d’améliorer et de mettre en avant l’apprentissage des langues de part et d’autre du Rhin, car il s’agit d’une condition sine qua non pour renforcer les liens entre les deux pays, et ce à tous les niveaux.

Dans son livre « Der Frankreich-Blues » (Le blues français), Georg Blume affirme que la politique allemande ne s’intéresse plus à la France. Les décisions politiques de la France seraient discréditées à Berlin. Qu’en pensez-vous ?

Je ne partage pas ce point de vue. Au contraire, je pense que Berlin tend davantage à regarder son pays voisin. La coordination entre les capitales est particulièrement régulière et riche. Cela vaut non seulement pour Angela Merkel et Emmanuel Macron, mais aussi pour les ministres et leurs collaborateurs.

Je pense également que la crise déclenchée par la pandémie nous a encore rapprochés. Elle nous a poussés à prendre conscience du fait que les approches nationales ne suffisent pas et que nous avons besoin de repenser la coopération en Europe.

Entre le Brexit, l’émergence de la Chine et la crise sanitaire, la question se pose de savoir comment l’Allemagne et la France peuvent maintenant faire avancer l’Europe. Quel rôle joue la souveraineté européenne dans ce domaine ?

L’Allemagne et la France ont tiré une leçon commune à la crise du nouveau coronavirus, aux tensions transatlantiques sous la présidence de Donald Trump et à la montée de la Chine : l’Europe doit devenir plus souveraine. Autrement dit, le bloc doit renforcer sa capacité à prendre des décisions et à agir afin de surmonter les crises et de s’affirmer au niveau mondial.

L’Europe a-t-elle besoin des États-Unis pour se défendre, ou doit-elle s’émanciper d’eux pour devenir stratégiquement autonome ? Quelle est la position de l’Allemagne face à la détérioration des relations transatlantiques ? Le nouveau gouvernement de Joe Biden changera-t-il la donne ?

Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que les États-Unis s’impliquent autant que par le passé dans l’Europe et son voisinage. Le navire européen doit donc endosser davantage de responsabilités, y compris dans le domaine de la politique de sécurité et de défense. Nous devons ici renforcer la souveraineté européenne.

Mais, parallèlement, nous avons un intérêt vital à continuer à travailler en partenariat étroit avec les États-Unis. Les États-Unis et l’OTAN restent indispensables pour la défense collective de l’Europe. Nous avons maintenant la possibilité de développer les relations transatlantiques avec une nouvelle administration ; de sorte que Bruxelles et Washington puissent travailler ensemble en tant que partenaires égaux, avec des droits et des capacités identiques. Comme l’ont dit les ministres des Affaires étrangères Heiko Maas et Jean-Yves Le Drian : nous avons maintenant besoin d’un nouveau « New Deal » transatlantique.

L’Allemagne se prépare-t-elle déjà à la présidence française du Conseil en 2022 ? Comment Berlin va-t-il définir son rôle dans ce processus ?

Les préparatifs du côté français vont s’accélérer petit à petit. Nous apporterons une contribution constructive, comme l’ont fait nos amis français pendant notre présidence. Nous espérons que nous serons en mesure de jeter de bonnes bases pendant notre présidence sur des questions qui joueront un rôle important pour la présidence française. Je pense, par exemple, à la conférence sur l’avenir de l’Europe ou à l’élaboration d’une boussole stratégique en matière de politique de défense.

La présidence française coïncide avec la campagne électorale présidentielle. Quel impact cela pourrait-il avoir ?

Je suppose que Paris s’attachera à faire en sorte que les projets actuellement entrepris soient menés à bien pendant la présidence. Nous ferons tout notre possible pour soutenir la France à cet égard.

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