Entretien avec Christophe Leclercq, fondateur et éditeur d’EURACTIV, sur la politique de communicati

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L’éditeur d’EURACTIV, Christophe Leclerq, recommande à la Commissaire Wallström de faire de la décentralisation l’un des axes forts de sa future stratégie de communication, et de veiller à ce que sa mise en oeuvre soit rapide.

1. Pourquoi choisir d’accorder maintenant un entretien sur la politique de communication de l’UE ? EURACTIV ne serait-il donc plus neutre ? Ou bien vous sentez-vous concerné par le résultat des récents référendums ?

L’occasion s’est offerte à moi, sous la forme d’une demande d’entretien émanant du rédacteur en chef d’EURACTIV ! Et par ailleurs, je me sens effectivement concerné, ma fonction d’éditeur d’un média lu par 250 000 personnes me conférant des responsabilités. Je me permets donc d’exposer ici ma propre vision des choses, de façon assez détaillée. 

2. EURACTIV a pour vocation d’être une plateforme neutre, et 92% des 3000 personnes ayant répondu à un récent sondage ont estimé que nous étions un média « indépendant et basé sur les faits ».  « Efficacité et transparence des acteurs européens », tel est le credo de notre équipe. Nous ne publions pas d’éditoriaux, et – comme cela est arrivé dans le passé -, nous ne prenons position que sur des sujets en lien avec l’efficacité et la transparence. 

La Constitution n’est pas mon seul motif de préoccupation. En fait, ce qui me préoccupe vraiment, c’est l’absence d’action concrète suite aux manifestations de mécontentement fortes et répétées observées dans divers Etats membres. Avant la double victoire du « non » et du « nee », il y avait eu le faible taux de participation enregistré à l’occasion des dernières élections européennes, mais aussi l’échec de précédents référendums. La presse en avait fait ses gros titres l’espace de quelques jours, quelques idées nouvelles avaient émergé, et puis que s’était-il passé ? Rien. Cette fois-ci, on ne peut plus se permettre de continuer durant plusieurs semaines « comme si de rien n’était ».  

3. La crise constitutionnelle actuelle est-elle le résultat d’un échec de la politique de communication de l’UE ?

En France comme aux Pays-Bas, de nombreux éléments de politique intérieure ont eu un impact sur le résultat des référendums. Mais la difficulté des institutions de l’UE à communiquer est un problème bien connu. Au niveau européen, il ne s’agit pas seulement d’une question de communication : c’est aussi une question de démocratie, de perception des valeurs par les citoyens. Parmi les quatre grands succès de l’UE au cours des deux décennies écoulées, le marché unique et l’euro ont été bien communiqués, principalement parce que les gens en ont compris les implications. L’élargissement et la Constitution, en revanche, n’ont pas bénéficié d’un réel soutien populaire. Ceci est lié au fonctionnement du processus institutionnel de l’UE et des « Acteurs européens », pour reprendre le terme employé par EURACTIV. Bien que nécessaires, des initiatives visant à améliorer les méthodes de communication et à renforcer la transparence ne sont pas en elles-mêmes suffisantes : elles doivent pouvoir reposer sur une meilleure gouvernance et une meilleure réglementation au niveau européen. Ceci est prévu, mais pas encore mis en œuvre. 

Toutefois, cet entretien porte exclusivement sur quelques idées en matière de communication. Certaines de celles-ci ne sont pas nouvelles : elles figuraient notamment dans le rapport CanEUHearMe préparé conjointement par Friends of Europe, Gallup Europe et EURACTIV et publié en octobre 2004. 

4. Avant que nous abordions le chapitre des mesures concrètes proposées par la Commission, cette question très simple : comment peut-on amener les gens à s’intéresser à l’Europe ?

Il est crucial que l’UE soit placée au cœur de la vie des citoyens, qu’elle soit intégrée aux processus politiques nationaux, que l’Europe devienne un sujet de politique intérieure dans les différents Etats membres. Prenons l’exemple des diplômes universitaires : l’existence de chaires ‘Jean Monnet’ attribuées à des spécialistes des questions européennes est une bonne chose. Mais ce qu’il faut surtout, c’est que les enseignants de marketing traitent de la directive sur les communications commerciales, que les enseignants des disciplines financières abordent les règles européennes en matière de libre circulation des capitaux. 

L’intégration de l’Europe requiert un certain nombre de conditions au niveau national :

  • d’abord, les parlements nationaux doivent être impliqués dans les débats sur les politiques de l’UE, et ceci ne nécessite pas l’adoption d’une nouvelle Constitution ; 
  • ensuite, il faut mettre en place, dans chaque pays, des programmes de formation sur l’Europe à destination des  responsables politiques nationaux ; ou bien encore des forums de discussion sur les questions européennes, à l’instar de celui qui fut créé en Irlande après l’échec du référendum sur le traité de Nice et qui permit d’obtenir la victoire du « oui » lors du second scrutin ; 
  • enfin, j’estime que les formations politiques opérant au niveau européen ont un rôle important à jouer. Ce point précis ne fait pas l’unanimité, et les progrès sur ce front ont jusqu’ici été très lents.

5. En fait, c’est toute la vie politique et sociale des Etats membres qui devrait changer ?

Dans une certaine mesure, oui. Une évolution est d’ailleurs déjà en cours : l’introduction de l’euro est encore loin d’avoir produit tous ses effets ; et prenez l’exemple du programme d’échange d’étudiants Erasmus : il s’agit là d’une des plus belles réalisations de la Commission, même si, pour l’instant, elle n’a pas suffisamment exploité les potentialités du réseau formé par ses « anciens ».

Une démocratie vivante, dans laquelle les citoyens se sentent impliqués, doit reposer sur l’existence d’une majorité et d’au moins une opposition. Pour obtenir ceci, l’Europe doit accepter le débat contradictoire ainsi que la coexistence de différents points de vue (pas seulement ceux des partisans et des détracteurs de la construction européenne). Dans ce sens au moins, les débats auxquels ont donné lieu les référendums français et néerlandais se sont avérés fructueux. Ces différents points de vue existent, mais l’UE apparaît comme quelque chose d’inévitable, imposé par les élites dirigeantes. Les 26 parlements de l’Union – les 25 parlements nationaux, ainsi que le Parlement européen – ont donc un rôle crucial à jouer, et que la présidence britannique a raison de relancer le débat sur les objectifs de l’UE, et non pas seulement sur ses institutions. 

  
6. S’agissant de la stratégie de communication de l’UE, quels sont vos premiers commentaires sur le processus qui se déroule actuellement au sein des institutions européennes ? 


De nombreux spécialistes jugent que Margot Wallström a pris du retard dans la préparation de sa stratégie de communication. Qu’il soit dit en passant que tous les projets dans ce domaine – et il y en a eu beaucoup – ont subi des retards importants. Margot Wallström (elle l’a souligné elle-même dans un entretien publié par EURACTIV le 6 avril dernier) doit faire face à de nombreux obstacles internes. Personnellement, je suis conscient du fait que l’élaboration d’une telle stratégie (et notamment l’analyse de ses implications à long terme) requiert un gros travail de consultation, et Mme Wallström a déjà beaucoup fait dans ce domaine. Par exemple, la DG Presse ne s’est pas seulement tournée vers les journalistes basés à Bruxelles, mais a notamment consulté les éditeurs de médias électroniques au niveau national – y compris les télévisions, ce qui est essentiel. Néanmoins, la communication – au moins jusqu’à la double victoire du « non » et du « nee »  – ne s’est pas vue accorder une importance suffisante par le Collège des Commissaires.

La publication d’un Livre blanc sur la communication de stratégie de l’UE devrait intervenir avant la fin de l’année 2005.
Je suppose que ceci permettra d’aboutir à l’adoption d’une stratégie avant l’été 2006. Compte tenu du temps qui devra s’écouler avant que le Parlement et le Conseil ne prennent une décision sur le sujet, puis avant que les mesures adoptées ne soient mises en œuvre sur le terrain, les premiers effets ne devraient pas se faire sentir avant 2007 – la nouvelle stratégie ne livrant son plein impact qu’en 2008. Nous en serons déjà au stade de la préparation des prochaines élections européennes, qui se dérouleront au printemps 2009. C’est également en 2007 que la tempête provoquée par le « non » et le « nee » devrait véritablement s’apaiser, avec l’arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants nationaux et la réouverture d’un véritable débat institutionnel, soumis au vote de citoyens deux ans plus tard. Même si la stratégie du Parlement à l’occasion des dernières élections a été trop tardive et trop modeste, on peut espérer que, cette fois-ci, les échéances seront bien respectées.

Dans un tel contexte institutionnel, marqué par la lenteur des processus de décision, la Commission a raison de mettre d’abord de l’ordre chez elle. A mon avis, c’est surtout le plan d’action interne de la Commission qui est en retard. Ainsi, la proposition de plan d’action réclame la création de 169 nouveaux postes – sans doute justifiés, mais pas encore budgétés pour 2006. J’estime que ce plan d’action aurait pu être finalisé il y a six mois, quelques mois après le début du mandat de la nouvelle Commission. Maintenant que le temps presse, on peut espérer que des décisions seront prises rapidement.

7. Concrètement, que pensez-vous du plan d’action sur la stratégie de communication de la Commission présenté par Margot Wallström ?

J’ai finalement pu avoir accès à une première version du texte [pour ceux de nos lecteurs qui seraient intéressés : la version finale ne sera mise en ligne qu’une fois que la Commission aura pris sa décision, ce qui, selon la DG, devrait intervenir avant la trêve estivale]. Mon appréciation d’ensemble est positive, et je suis favorable à la plupart des mesures proposées. Cependant, je me permets de formuler quelques mises en garde, et j’irais plus loin sur un certain nombre de points. 

Ce document, fort logiquement, mentionne trois objectifs : écouter, expliquer et renouer le lien avec les citoyens en « faisant local ». Je ne commenterai pas chacune des 126 mesures figurant dans le document, qui vont de simples mesures de bonne gestion à diverses idées plus innovantes.

Premier point : je recommanderais aux services de la Commission d’appliquer ce plan d’action plus rapidement que les précédents – avant que l’élan actuel ne soit perdu et que les vieilles habitudes ne reprennent le dessus, ou que l’attention des communicants ne soit accaparée par de nouveaux développements au niveau politique. 

Deuxième mise en garde : il faut que la Commission puisse s’appuyer sur un leadership fort – et pas seulement sur celui de la vice-présidente en charge de la communication. Des changements culturels sont nécessaires, qui ne peuvent venir que de l’extérieur – avec un relais par le sommet. Dans les semaines ayant suivi les référendums français et néerlandais, les fonctionnaires de la Commission (à tous les niveaux) se sont montrés déçus par l’absence de réaction du Collège – en premier lieu au niveau interne -, ce qui soulève des interrogations quant à son esprit collectif. Il faut transformer les revers et les frustrations en réformes et en actions.

Ma troisième remarque est centrée sur la substance de certaines propositions : certes, la Commission devrait mieux coordonner ses différents services, sans aucun doute accroître son niveau de professionnalisme, améliorer ses méthodes internes, mais en aucun cas elle ne doit chercher à centraliser ou à « unifier » (« streamline ») son action.

On retrouve en effet ce désir d’ « unification », de « simplification » dans plusieurs des mesures proposées : dotons la Commission d’un « visage unique », supprimons les différents logos et slogans, supposons que les canaux de communication propres à chaque DG ciblent seulement un public « spécialisé », et plaçons les différents sites spécialisés sous la tutelle d’un seul responsable éditorial (venant de la DG Presse). Il s’agit peut-être ici d’un problème de définition : la Commission ne doit pas penser qu’elle s’adresse seulement à deux types de public, l’homme (ou la femme) de la rue d’une part, le lobbyiste ou le journaliste bruxellois d’autre part. Elle doit également pratiquer la « communication spécialisée de masse».

Ce qui apparaît terriblement bureaucratique aux yeux d’un(e) habitant(e) d’une petite ville peut avoir une importance considérable pour son voisin direct, seulement intéressé par un ou deux sujets européens. Les différentes directions générales entretiennent des relations avec des réseaux spécialisés, émanant de communautés sociales et professionnelles, lesquelles forment le tissu de nos sociétés. Ce qui réunit les membres de ces communautés, ce n’est pas l’Europe, mais plutôt leurs intérêts communs en termes professionnels et culturels,  qui jettent des passerelles entre eux. De la même façon que, dans chaque Etat membre, les ministères ont leurs propres réseaux et communautés d’intérêts, les DG doivent s’attacher à expliquer leurs politiques à leurs homologues régionaux et locaux. Il est évident que la future DG Communication – ainsi que divers organismes extérieurs – devront proposer des instruments et des mesures efficaces, et aussi une stratégie d’ensemble. Il faut également créer un véritable « air de famille européen », en respectant les « prénoms » des différentes DG  et en encourageants les différentes unités en charge de la communication à travailler ensemble.   

Toute tentative de centralisation au sein de la Commission donnerait l’impression d’aller à l’encontre de la volonté de décentralisation au niveau national, laquelle constitue le meilleur élément du plan d’action. Le débat « ‘centralisation’ contre ‘coordination’ » devrait également refaire surface entre les différentes institutions européennes – et les Etats membres – lors de la consultation sur le Livre blanc.  Ces différents points seront très certainement abordés lors de la consultation inter-services, puis des discussions entre cabinets. Quelques corrections devront être apportées, en veillant à ce que l’apport d’ensemble du plan d’action soit conservé.

8. Hormis ces remarques générales, quelle est votre principale recommandation à la Commission ?

Décentralisez plus radicalement ! De nombreux changements doivent certes être opérés à Bruxelles, mais comme il n’existe toujours pas d’opinion publique européenne, c’est surtout au niveau national qu’il faut agir. Il est impossible de penser pour 25 pays depuis Bruxelles, et les journalistes basés ici sont rarement les plus influents au sein de leur propre média. Communiquer, ce n’est pas traduire une information en vingt langues (souvent moins), même si c’est mis en ligne sur le site Europa. 

Les partisans de l’UE pointent évidemment du doigt les responsabilités des Etats membres, et notamment des responsables politiques nationaux, prompts à rejeter sur Bruxelles la responsabilité de toute décision impopulaire – et contribuant ainsi à entretenir une mauvaise image des institutions européennes. Ils ont parfaitement raison. Mais les institutions européennes devraient de leur côté renforcer considérablement le rôle de leurs représentations dans chaque Etat membre. Comparons : à Washington, l’UE est représentée par un ancien premier ministre, qui est bien sûr pris au sérieux et invité à s’exprimer à la télévision ; dans une majorité d’Etats membres, en revanche, l’UE est représentée par des gens autour du niveau de chef d’unité, pour la plupart inconnus du public et dénués d’expérience politique. 

La Commission estime que chaque Commissaire devrait jouer ce rôle dans son propre pays. C’est bien sûr un premier pas important, mais ce n’est pas suffisant ; cette solution a d’ailleurs déjà été essayée à de nombreuses reprises. De toute façon les Commissaires sont déjà suffisamment occupés à gérer leur portefeuille à Bruxelles, et puis, reconnaissons-le, ils n’ont pas tous été choisis sur la base de leur notoriété et de leurs qualités de communicants.

La décentralisation n’appartient pas à la culture des institutions européennes, mais l’UE est aujourd’hui trop vaste pour pouvoir être gérée de façon centralisée. Après avoir beaucoup hésité, la Commission a finalement décentralisé quelques agences, ainsi que des programmes d’aide – dans le cas de ces derniers, avec un succès croissant. S’il existe une volonté politique, alors oui, il est possible de décentraliser la communication de la Commission.        

9. Des commentaires sur le volet « décentralisation » du plan d’action ? Tout d’abord s’agissant des ressources ?

Je souhaiterais formuler trois suggestions pratiques, qui pourraient (au moins en partie) trouver un début de concrétisation dans le cadre de l’exercice budgétaire 2006.

Tout d’abord, il est nécessaire d’accorder la priorité aux représentations en termes de rôle et de ressources. Avant l’élargissement, les délégations en Europe centrale et orientale (contrôlées par la DG Elargissement) exerçaient une influence réelle, et bénéficiaient d’une exposition médiatique importante. Après l’élargissement, elles ont été transformées en représentations placées sous la tutelle de la DG Presse, et ont parfois vu leurs effectifs divisés par dix (tout en subissant souvent un renouvellement drastique). Bien sûr les missions à accomplir une fois l’élargissement intervenu sont d’une nature différente, mais j’estime pour ma  part qu’il est plus important d’impliquer les citoyens et les responsables politiques d’un Etat membre dans le fonctionnement de l’Union. Cela doit aller bien au-delà de la seule information, et impliquer notamment un travail de consultation politique. Est-il aujourd’hui facile pour le chef d’une représentation de la Commission de consulter un ministre, comme pourrait le faire un ambassadeur en dehors de l’Union ? Avec leurs ressources humaines et le positionnement actuels, la réponse est non.  

Dans cette perspective, la direction tracée par le plan d’action est donc la bonne, puisque le texte propose d’accroître les ressources allouées aux représentations.

10. Quel type de personnes faudrait-il nommer dans les représentations nationales ? Ces postes devraient-ils être réservés à des membres de la DG Presse ? 

Il faut ajouter de nouveaux profils à ceux qui dominent actuellement – pour l’essentiel membres de la DG Presse et personnel recruté sur place. Le plan d’action propose à juste titre de faire entrer dans ces équipes des spécialistes de la communication recrutés au niveau local. 

Je trouve en outre très encourageant le fait que figure dans le plan d’action une idée que j’ai déjà suggérée dans le passé : le détachement de fonctionnaires issus d’autres DG dans une représentation, désignation de consultants par d’autres DG, ou envoi de fonctionnaires « stagiaires ». Cette mesure s’accompagne de la mention   « Date de mise en œuvre : non fixée », et semble avoir un caractère optionnel. J’entends en outre déjà les réticences exprimées par les fonctionnaires établis à Bruxelles avec leurs familles…Je tiens donc à m’attarder un peu sur cette proposition, pour l’expliquer plus en détail.

Il ne s’agit pas seulement ici de transfert d’expertise au niveau des capitales nationales – c’est également une question de gestion des carrières, mais aussi d’image : en effet, un message est toujours mieux reçu lorsque le messager est proche du destinataire (et bénéficie donc de sa confiance).  A tort ou à raison, les eurocrates – et parmi eux les Commissaires – n’ont pas bonne presse. Les institutions européennes ne peuvent pas être intégrées à la dimension politique nationale si leurs équipes ont le sentiment d’appartenir à une organisation internationale de type ONU.

J’estime qu’une partie de la carrière d’un fonctionnaire européen devrait se faire au plus près des réalités locales, comme c’est le cas dans de nombreuses administrations nationales et dans la plupart des grandes entreprises. Pourquoi une personne recrutée à Bruxelles à l’âge de 25 ans, tout droit sortie de l’université, peut-elle accéder au rang de directeur à 55 ans sans avoir jamais vécu ailleurs. Donc ma deuxième idée est la création d’une « incitation de mobilité géographique », avec une carrière plus lente en cas de refus.

Quel rapport avec la communication ? Un parcours professionnel idéal pourrait être le suivant : quelques années au sein d’une DG, puis deux ans en tant que détaché dans une administration nationale, ensuite retour à Bruxelles (par exemple au sein d’une unité en charge de la communication), et enfin désignation en tant qu’attaché de sa DG d’origine au sein d’une représentation.  Par exemple, un attaché aux questions agricoles, basé à Paris, serait le mieux placé pour comprendre et informer les agriculteurs français, si paradoxaux, qui dans leur majorité ont voté contre la Constitution. De tels fonctionnaires seraient crédibles aux yeux des journalistes et des acteurs nationaux dans leur secteur de compétence, et contribueraient à introduire les politiques de l’UE dans les débats nationaux. Ce n’est qu’une fois cette étape franchie que ces attachés, dotés d’une expérience nationale et européenne, retourneraient à Bruxelles et commenceraient à élaborer des politiques européennes. Ils seraient encore plus crédibles aux yeux des Etats membres et des médias que les fonctionnaires ayant suivi l’actuelle « voie royale » ministère /cabinet / hiérarchie de DG.

M. Kallas, le vice-président de la Commission en charge de l’administration et de la lutte contre la fraude, a fait allusion au fait que, en dehors de bons salaires, toute indemnité pourrait être remise en question (lire l’entretien qu’il nous avait accordé). Si les fonctionnaires européens souhaitent conserver leurs indemnités actuelles d’expatriation, et veulent être en phase avec l’Europe, il faut qu’ils soient mobiles au moins à l’intérieur de l’Union. C’est d’ailleurs ce qu’ils font déjà – à l’échelle du monde ! – dans la « famille des DG Relex ».

11. Qu’en est-il de la direction des représentations au niveau national ?

Il s’agit là, en effet, de la principale faiblesse du chapitre « décentralisation » du plan d’action : celui-ci propose en effet de mieux adapter les messages envoyés de Bruxelles à leurs destinataires et d’accroître les ressources allouées aux représentations, mais sans modifier leur positionnement et leur mode de direction. 

Ma troisième proposition est donc la suivante : rehausser substantiellement le profil de ces représentations, en nomment à leur tête des « stars » de la politique ou de la communication. Puisque la France est actuellement un pays posant problème, laissez-moi illustrer par deux candidats possibles pour le poste de chef de la représentation de la Commission à Paris : Christine Ockrent, anciennement présentatrice de journal télévisé, qui essaya aussi de créer un média européen ; ou bien Bernard Kouchner, fondateur de l’ONG « Médecins sans frontières », puis ministre, et récemment administrateur de l’ONU au Kosovo (avec le soutien de l’UE). TF1, la première chaîne de télévision française, qui n’a même pas de correspondant à Bruxelles, ne manquerait pas d’inviter des personnalités aussi connues.

Lorsque je soumets cette idée, on me répond que la Commission pourrait finalement décider de créer un concours ouvert aux spécialistes de la communication, et qu’elle s’efforce par ailleurs de réduire le fardeau que représente l’administration financière de ces représentations. Je serais plus radical. Plutôt que des fonctionnaires, les chefs de ces représentations devraient être des personnes recrutées pour remplir des objectifs clairs sur une période de cinq ans (par exemple), à l’image de ce qui se pratique pour les Commissaires et les membres de leurs cabinets. Pour réduire les lourdeurs administratives et les luttes d’influence, les représentations fonctionneraient comme des agences indépendantes, dotées d’un comité de direction regroupant des personnalités dignes de confiance et compétentes, ainsi qu’un « chasseur de têtes » chargé de la sélection du directeur général.

Certains chefs de représentation ont fait part de leur grande frustration face aux lourdeurs administratives liées à leur rôle (ainsi le précédent titulaire de cette fonction à Londres, qui s’est récemment exprimé dans le Financial Times). Ces lourdeurs pouvant s’avérer difficiles à supporter pour les « stars » dont je parlais, des solutions alternatives sont possibles : ainsi le rapport ‘Can EU Hear Me?’ suggérait-il la création de postes d’ « ambassadeurs de bonne volonté », sur le modèle de ceux nommés par l’ONU. Ces derniers pourraient travailler aux côtés d’un chef de représentation « normal », lequel gèrerait l’ensemble des aspects administratifs.

12. Quels autres changements faudrait-il apporter au niveau de Bruxelles ?

Je mentionnerai seulement un point supplémentaire : l’opinion publique doit être prise en compte beaucoup plus tôt lors de l’élaboration des politiques européennes, pas seulement au stade de la préparation d’une communication, en fin de processus. C’est ce qu’EURACTIV met en avant avec son schéma sur le processus politique de l’UE, qui commence avec la case « Opinion publique » (voir la visite guidée du site EURACTIV). 

Deux exemples de moyens concrets permettant de prendre en compte l’opinion publique à un stade précoce :

Des enquêtes qualitatives devraient être systématiquement menées avant les habituelles enquêtes quantitatives. Les journalistes ont développé un certain cynisme à l’égard des « focus groups » (entretiens collectifs, non-directifs), souvent associés à des « manipulateurs de l’opinion ». Mais l’UE doit pouvoir s’appuyer sur des données qualitatives, pour pouvoir compléter les intuitions des responsables politiques locaux. Les sondages Eurobaromètre à eux seuls ne peuvent suffire à révéler les associations d’idées qui peuvent se créer dans l’esprit des citoyens entre la Constitution et la Turquie ou la directive sur les services (comme on l’a découvert – trop tard – en France).  

La proposition de plan d’action de Mme Wallström fait référence à des « analyses qualitatives de sondages et d’enquêtes ». Mais ceci ressemble plus à une nouvelle ressource pour interpréter les données recueillies par Eurobaromètre, et non aux « focus groups » devant contribuer à l’élaboration de propositions politiques, ou tout du moins à celle de leur communication. La présidence britannique dispose d’une grande expérience dans l’utilisation de ces méthodes de communication modernes, tout comme le cabinet d’au moins un des Commissaires : faisons usage de ce savoir-faire.

Deuxième exemple : les programmes et projets financés par l’UE devraient comprendre un volet communication incluant une dimension nationale. L’envoi d’un communiqué de presse aux correspondants, le lancement d’un site internet en anglais, la création de brochures : ces pratiques sont devenues monnaie courante, mais elles ne suffisent pas. Ce qu’il faut, c’est montrer les bénéfices d’un projet donné  aux citoyens des Etats membres concernés, en adaptant sa communication, en termes de contenu et de langues. Sur ce point, le plan d’action « met dans le mille ». Le principal défi se situe à présent au niveau de la mise en œuvre, étant donné le manque d’expérience « relations presse » de nombreux fonctionnaires et chefs de projet.

13. Souhaitiez-vous dire autre chose sur le thème de la politique de communication de l’UE ?

Oui, mais cet entretien est déjà trop long. Je pourrais en dire davantage, notamment sur la stratégie de communication via internet, sur l’interface linguistique, sur la contribution qu’EURACTIV et d’autres médias pourraient apporter. J’en reste là, tout en invitant nos lecteurs à m’adresser leurs commentaires informels (à titre privé) à l’adresse suivante : publisher@euractiv.com


 

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