L’impunité de la Pologne alimente l’euroscepticisme allemand

Mateusz Morawiecki et Viktor Orban, les Premiers ministre polonais et hongrois, à Bruxelles. [EPA-EFE/Olivier Hoslet]

L’absence de réaction de l’UE envers la Pologne et la Hongrie qui bafouent ses règles risque de nourrir l’euroscepticisme allemand. L’engagement public en faveur de l’intégration européenne risque de s’en souffrir assure Cornelius Adebahr, expert en politique étrangère.

Cornelius Adebahr est un analyste politique spécialisé dans la politique étrangère européenne et entrepreneur basé à Berlin. Il est membre associé de l’Institut de recherche du Conseil allemand des relations extérieures (DGAP) et du programme Europe du Carnegie Endowment for International Peace. Il a fait partie de l’équipe de projet du CODES sur l’euroscepticisme dans six pays de l’UE, dont l’Allemagne.

Les réponses des Allemands interrogés dans le cadre du projet CODES sont très intéressantes. On n’y retrouve pas le populisme présent dans les autres pays. Cette différence est-elle liée à la manière dont les groupes ont été ciblés et l’endroit où les questions ont été posées, ou est-ce que cela reflète vraiment la manière dont les Allemands s’identifient au projet européen?

La manière dont les groupes sont ciblés a joué un rôle. Nous avons organisé ces événements dans les grandes villes, et non pas dans les zones rurales, et nous travaillons par le biais des structures établies de la DGAP et des organisations partenaires. Donc la première ville, c’était à la chambre de commerce, dans la deuxième une université, dans une troisième la Maison de l’Europe, donc un environnement général pro-UE. Cela nous a probablement amené des gens qui ont ce genre d’attitude généralement positive. Ils ont cependant aussi exprimé des critiques, il ne s’agissait pas de discussions où l’on ne parlait que de la grandeur de l’Europe.

Il s’agissait cependant de critiques valables, pas de raccourcis populistes. Dans le rapport, vous vous penchez d’ailleurs sur la question de savoir s’il s’agit d’une différence de niveau de connaissance sur l’UE ou d’une plus grande identification à l’Europe.

Si vous leur demandiez, il y en aurait probablement qui répondraient : «Eh bien, je suis bavarois, mais je suis aussi allemand et européen ». Vous pouvez avoir différentes couches d’identité, et une identité n’exclut pas l’autre.

Ce qui est clair également, c’est cet élément très enraciné de l’Allemagne en Europe. Les gens parlaient rarement de l’Allemagne comme d’une seule entité, ils faisaient toujours référence à ce contexte. Ils voient que le processus d’intégration à l’UE a été bénéfique pour l’Allemagne, ils font parfois allusion à des avantages spécifiques, mais parfois aussi juste au fait que nous vivions en paix depuis plusieurs décennies.

C’est aussi parce que nous avons grandi en connaissant ou en apprenant ce contexte et en voyant l’UE de cette façon. Nous en sommes conscients, mais peut-être plus au niveau de la conscience que d’une identité profondément ressentie. Je dirais que la plupart des gens qui étaient là se considéraient comme Européens, même s’ils critiquaient beaucoup de choses que l’UE a faites, ou certains voulaient peut-être soutenir l’UE à 12 ou à 15 – c’est la perception qu’ils ont, ils préfèrent parfois penser à l’UE du passé.

La question de l’élargissement a été abordée d’une manière qui donne à penser que l’UE s’est peut-être élargie trop rapidement – mais cela ne voulait pas dire du tout que l’UE n’aurait pas dû élargir. En Autriche, les groupes de citoyens étaient beaucoup plus radicaux à ce sujet. Diriez-vous qu’il y a une vision différente de l’Europe de l’Est en Allemagne et en Autriche?

Sur ce point précis, vous voyez des différences même en Allemagne, dans l’est du pays, l’extrême ouest ou le sud. Il y a ce sentiment d’unité dû au fait d’avoir vécu sous la domination soviétique que l’on trouve en Allemagne de l’Est, peut-être parce que, là, on comprend à quel point les transitions peuvent être difficiles, alors que certains Allemands de l’Ouest n’envisageraient même pas d’aller en vacances dans les pays d’Europe centrale et orientale.

Ce qui nous a frappés, c’est l’idée de reprocher à la Hongrie ou à la Pologne ce qu’elles font. Le fait que les répondants faisaient une déclaration de valeurs et en même temps déploraient l’absence d’une base de valeurs communes. Cela a peut-être à voir avec le sentiment que l’Allemagne est un membre fondateur – nous savons de quoi il s’agit, nous avons établi les règles et nous laissons évidemment entrer tous ceux qui respectent les règles, mais si une fois que ces pays sont dans le club, ils commencent à jouer selon d’autres règles, nous n’aimons pas cela. Il a donc un peu la mentalité du « nous sommes ici depuis plus longtemps » qui consiste à dire aux autres comment ils doivent se comporter. Que cela aide ou non, je ne sais pas, mais c’est ce que les citoyens semblent ressentir.

L’Allemagne est le seul pays où l’idée des « valeurs fondamentales » de l’UE a fait surface. Pensez-vous que si cette question n’est pas abordée au niveau européen, cela pourrait accroître l’euroscepticisme en Allemagne?

Absolument. C’est un point qui semble intéresser les citoyens. Si tout le monde fait ce qu’il veut, ce n’est pas une union. Il y a l’idée du non-respect des règles, qui ont lieu en ce moment en Hongrie et en Pologne, mais qui a aussi été associée aux Grecs, qui auraient faussé les chiffres et auraient été sauvés par l’argent et les banques allemandes.

Ces deux exemples sont différents, bien sûr, mais il est facile de monter un scénario où certains respectent les règles – et les Allemands aiment se voir dans cette catégorie – et ceux qui ne les respectent pas, mais attendent quand même des avantages de leur adhésion. La Grèce pour être sauvée, la Pologne pour recevoir des fonds structurels tout en rejetant la valeur de solidarité dans la crise des réfugiés.

C’est évidemment un scénario dans lequel l’Allemagne a une image incroyablement positive, mais c’est réellement l’image qu’ils ont et sur laquelle repose leur soutien à l’intégration européenne. Si rien n’est fait pour corriger le tir, l’euroscepticisme risque d’augmenter.

D’après les discussions que vous avez eues en Allemagne, il semble que l’intégration différenciée crée également des tensions. En Slovaquie, on pense généralement qu’il y aura un « noyau dur de l’UE » qui va aller de l’avant, avec l’Allemagne au centre.

C’est intéressant que vous posiez cette question à ce sujet, parce que ce n’est pas comme si les Allemands souhaitaient ce noyau. Il y a beaucoup d’Allemands qui disent « non, tous ceux qui sont dans le bateau maintenant devraient rester dans le bateau et nous devons avancer ensemble ». Il y a par contre un manque de compréhension quant à la volonté de certains pays d’avancer ou non, comme le Royaume-Uni, qui n’a jamais voulu avancer sur la monnaie commune. Je pense que les gens ne comprennent pas. L’idée est que nous devrions tous avancer. Cela remonte au sentiment très fondamental des Allemands, à savoir que l’intégration européenne est une bonne chose pour nous. Si c’est bon pour nous, c’est aussi bon pour les autres. Alors pourquoi ne veulent-ils pas de ce niveau d’intégration supplémentaire?

La semaine dernière, Martin Schulz a proposé de mettre en place des États-Unis d’Europe en 2025. Il a été sévèrement critiqué par ceux qui interprètent cette idée comme « ceux qui veulent avancer avec nous le peuvent, ceux qui veulent rester dans le statu quo doivent partir. Il y a un sentiment fort selon lequel l’Europe doit avancer dans son ensemble, parce qu’il s’agit de ça, un projet commun.

Ma propre critique serait probablement que les gens ne voient pas pourquoi les citoyens, pas seulement les gouvernements, mais aussi les citoyens d’autres pays ne veulent pas avoir le même niveau d’intégration que nous, les Allemands. Nous avons tendance à oublier que les Français sont beaucoup moins enthousiastes à l’égard de toute cette intégration, par exemple. Ils veulent peut-être le ministre européen des Finances et un budget, mais il y a d’autres éléments pour lesquels ils sont très hésitants.

Comment lisez-vous la vision de Martin Schulz?

Tout d’abord, je me demande pourquoi il n’a pas dit tout cela il y a six mois, pendant la campagne. Je ne dis pas que cela aurait changé les résultats du tout au tout, mais le fait est qu’après les élections, beaucoup se sont demandé pourquoi il n’avait pas parlé de l’Europe. Cela aurait pu le distinguer clairement de la chancelière.

À part ça, je trouve ça très ambitieux. La date de 2025 est une référence à 1925, quand le parti social-démocrate faisait campagne pour créer des États-Unis d’Europe, il joue donc sur cet anniversaire.

Lorsque je repense à la manière dont nous avons essayé d’avoir une Constitution européenne en 2004-2005, c’est-à-dire il y a douze ans, et que j’envisage ce qu’il propose pour dans huit ans, c’est un calendrier très ambitieux. Je pense qu’il veut présenter une vision, raviver le débat. Il y a là une dimension personnelle, je crois.

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