La pandémie a révélé les vulnérabilités géopolitiques de l’Europe, selon Luuk van Middelaar

Luuk van Middelaar est un historien et philosophe politique néerlandais. Son dernier livre, Pandemonium, traite des conséquences de la pandémie de Covid-19 pour l’UE. [AIV]

La pandémie de COVID-19 a été bien plus qu’une crise sanitaire pour l’UE, qui doit se transformer en un organe politique capable de faire face à des événements inattendus, a déclaré à EURACTIV le philosophe politique et historien Luuk van Middelaar.

Luuk van Middelaar est un historien et philosophe politique néerlandais. Il a été membre du cabinet d’Herman Van Rompuy, le premier président à temps plein du Conseil européen, de décembre 2009 à 2014. Son dernier livre, Pandemonium, traite des conséquences de la pandémie de Covid-19 pour l’UE.

L’UE a-t-elle changé de manière substantielle à la suite de la crise sanitaire ?

Il s’agit d’un moment crucial pour l’ensemble du continent européen, car nous avons été surpris qu’une telle chose puisse se produire ici et non en Asie ou en Afrique, que nos sociétés, qui se considéraient comme bien organisées, se retrouvent tout à coup déréglées.

En ce qui concerne la réponse de l’UE, nous sommes passés, comme d’habitude, de la déception totale, de l’inaction, du manque de solidarité, de la fermeture des frontières au début de la crise à une démonstration de résilience plutôt surprenante et remarquable avec deux décisions clés, presque révolutionnaires.

L’une concernait les fonds de relance, et l’autre le fait que les États membres aient mandaté la Commission européenne pour les aider à acheter les vaccins, ce qui a été la lumière au bout du tunnel et, fondamentalement, notre sauveur dans cette pandémie. Nous sommes passés de « ce n’est pas une compétence de l’UE » à « nous achetons un vaccin » trois ou quatre mois plus tard.

Il y a aussi le fait que les citoyens se tournaient vers l’Europe pour trouver des solutions. La réponse de l’UE à la crise a-t-elle été satisfaisante  ?

Si l’on considère la pandémie, la communication initiale était très défensive, soulignant que « la santé publique n’est pas de notre ressort ». Mais pour les citoyens, cette réponse n’était pas suffisante.

Ce que j’ai trouvé fascinant, c’est que l’appel à l’aide et à la solidarité de l’Italie d’abord, de l’Espagne ensuite, puis d’autres pays, était en quelque sorte plus fort que les égoïsmes nationaux ou la réticence et prudence des institutions. C’est la réaction du public qui a conduit à ces changements, de bas en haut.

Cela en dit également long sur l’émergence d’une sphère publique européenne.

Selon vous, sommes-nous sortis plus faibles de la crise  en termes de géopolitique ?

Géopolitiquement, l’UE est apparue plutôt faible dans la diplomatie des vaccins.

D’un côté, nous, les Européens, avons cette image de « Croix-Rouge » selon laquelle nous devons sauver le reste du monde. Mais cette fois, nous devions aussi nous sauver nous-mêmes, ce qui était une situation nouvelle.

Les États-Unis ont été très clairs : pas un seul vaccin ne sera exporté tant que tous les citoyens américains n’auront pas été vaccinés.

C’est un fait que la Chine a été si visiblement active en Europe, non seulement dans les Balkans occidentaux, mais aussi en amenant ce fameux avion géant de la Croix-Rouge à Rome alors que les États membres de l’UE refusaient de le faire. La Chine est arrivée dans la sphère publique en tant qu’acteur.

La question est de savoir quelles leçons les Européens tireront, collectivement, de ce moment de vulnérabilité.

Devrions-nous donc enfin devenir « stratégiquement autonomes »  ?

On peut ironiser sur le terme « autonomie stratégique », mais ce n’est pas une coïncidence si ce terme est également au centre du débat public et politique. Protections, frontières, puissances rivales — c’est un langage complètement différent de celui que l’UE aime parler : d’ouverture, de conditions de concurrence équitables et d’opportunités.

Aujourd’hui, collectivement, nous devons également penser en termes de menaces, et c’est ce qui motive les lentes métamorphoses de l’UE, qui passe d’une machine politique à un corps politique capable de faire face à des événements inattendus.

L’UE est-elle prête à absorber des chocs majeurs à l’avenir ? Quels sont les « outils » qui manquent  ?

Il est important de comprendre pourquoi l’UE a besoin d’un mode crise.

À l’origine, l’Union n’était pas du tout équipée pour faire face aux crises. Elle a été pensée comme un mécanisme de construction de marché, où s’entremêlent les intérêts économiques nationaux comprenant différentes parties prenantes, différents groupes, entreprises, les consommateurs, etc. Un modus operandi où l’on peut prendre du temps, passer des années et négocier — c’est ce que l’UE a toujours su faire.

Comme actuellement les décisions les plus importantes et les plus ambitieuses doivent être prises par consensus, il faut vraiment une situation de danger pour mettre tout le monde d’accord. Et c’est sous-optimal, pour le dire de manière diplomatique.

Depuis des années, nous constatons une polarisation croissante de la politique européenne, peut-être encore plus amplifiée par la pandémie. Le débat sur l’État de droit vient ici à l’esprit. Avons-nous commis l’erreur de considérer l’intégration européenne comme un acquis  ?

C’est en 2015-16 que nous avons pu commencer à ressentir certaines de ces tensions qui étaient un signe clair qu’une partie de l’opinion publique ne se sent vraiment pas chez elle en Europe et peut même décider de la quitter.

La crise migratoire, par exemple, a été mal gérée par les institutions européennes, elle a clairement laissé des cicatrices et accru inutilement les divisions entre l’Ouest et l’Est.

Le conflit sur l’État de droit porte en réalité sur l’identité fondamentale de l’UE en tant que club de démocraties. Pour moi, il s’agit également, si l’on considère la récente prise de bec avec la Pologne, d’une question bien plus fondamentale que la suprématie du droit communautaire. La remise en cause de certains aspects de la suprématie du droit communautaire s’inscrit clairement dans le contexte de l’indépendance judiciaire.

Le gouvernement polonais a fait preuve d’intelligence en déplaçant les termes du débat sur la suprématie de l’UE. D’une certaine manière, tous ceux qui, à Bruxelles, crient et hurlent à propos de la suprématie de l’UE ont mordu à l’hameçon, parce que c’est une position beaucoup plus confortable pour le gouvernement polonais.

Ils peuvent dire, « eh bien, il y a Karlsruhe [siège des cours de justice fédérales allemandes, ndlr], il y a le tribunal français, il y a le Brexit, il y a donc de la souveraineté, nous nous soucions tous de la souveraineté ». Ils cachent ainsi avec beaucoup de mauvaise foi qu’il y a évidemment de grandes différences entre les juges allemands et français, et ce qu’ils font chez eux.

Supporter

Mesure cofinancée par l'Union européenne

Le contenu de cette publication représente uniquement le point de vue de l'auteur et relève de sa seule responsabilité. Le parlement européen n'accepte aucune responsabilité quant à l'utilisation qui pourrait être faite des informations contenues.



Subscribe to our newsletters

Subscribe