« Nos partenaires chinois réagissent beaucoup à la pression »

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A l’occasion de la visite en Chine de la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Catherine Ashton, François Godement, directeur du Centre Asie de Sciences Po et membre du Conseil européen des relations étrangères, revient sur l’état des relations de l’UE avec ce pays.

Le chef de la diplomatie de l’UE, Catherine Ashton, se déplace en Chine du 29 août au 4 septembre. Que peut-on attendre de cette visite ?

Il faut d’abord remarquer que Catherine Ashton donne une priorité stratégique aux grands partenaires de l’Europe. Une semaine en Chine, c’est beaucoup pour une Haute Représentante qui est actuellement en phase de constitution du Service européen d’action extérieure! Les Chinois devraient apprécier ce voyage à sa juste valeur. Reste à voir leur réponse et s’ils ont conservé les mêmes revendications  : la levée de l’embargo, l’économie de marché, pas de critiques sur Taiwan, le Tibet et les droits de l’homme. Cette position est artificielle et a besoin d’évoluer vers une attitude plus constructive.

Il est important d’aller au-delà de la normalisation froide des relations sino-européennes, qui s’est produite en novembre dernier lors du sommet de Nankin. Le voyage de Mme Ashton n’est pas fait pour obtenir des résultats en soi puisque c’est un dialogue stratégique avec le principal responsable gouvernemental aux affaires étrangères Dai Bingguo. Mais c’est une façon de poser les problèmes et d’amorcer un dialogue.

Comment peut-on caractériser les relations actuelles entre l’Union Européenne et la Chine?

Elles sont bonnes sur le plan formel, importantes en quantité de secteurs techniques et les échanges sont immenses. La Chine est le deuxième partenaire commercial de l’UE et l’Europe est le premier partenaire de la Chine.

Je pense que l’Europe est sur le point d’adopter une vue plus unifiée et plus cohérente sur la Chine. Les relations avec ce pays seront au programme des discussions de la réunion des ministres des Affaires étrangères (Gymnich) au début de la semaine prochaine et inévitablement au Conseil européen de mi-septembre, qui doit traiter des grands partenaires européens.

La question est maintenant de savoir comment le dispositif d’action extérieure va permettre de constituer une politique chinoise de l’Europe. La situation est très différente d’il y a 5 ou 6 ans  : les grands pays – l’Angleterre, l’Allemagne, la France – ne s’illusionnent plus sur leur capacité à mener une politique indépendante bilatérale avec la Chine. Ils savent tous qu’ils ont besoin de l’Europe et attendent maintenant que l’UE coordonne son action pour améliorer son efficacité.

Quels sont les freins à ces importantes relations commerciales ?

Le problème du déficit extérieur de l’Union européenne avec la Chine était très aigu jusqu’en 2009, puisqu’il surpassait même le déficit américain avec la Chine. La baisse de l’euro favorise légèrement les exportations européennes et la situation est moins difficile à court terme.

Le principal problème concerne probablement les conditions d’installation des entreprises européennes en Chine, en raison des obstacles informels côté chinois, face aux investisseurs étrangers. C’est ce qu’on appelle le nationalisme économique chinois ou dirigisme économique. Dans certains cas, il handicape véritablement la coopération européenne, par exemple dans le domaine climatique. 

Parallèlement, le non-respect de la propriété intellectuelle rend très difficile la coopération. Pour se développer, les relations bilatérales n’ont donc pas seulement besoin de sommets et d’ententes de principe. Il faut que les accords soient appliqués.

La question de l’accueil et de la situation des investisseurs chinois en Europe est un problème d’avenir tout aussi important. La Chine regorge aujourd’hui de réserves en devises – ce qui n’est pas forcément un signe de bonne santé économique mais aussi d’un déséquilibre du modèle de croissance. Elle est inquiète de détenir trop de dollars par rapport à d’autres monnaies et a besoin que son partenaire européen se porte bien, ne serait ce que pour placer ses exportations. Grâce au traité de Lisbonne, la politique sur les investissements est rentrée dans la compétence de l’Union européenne, ouvrant un nouveau terrain aux relations UE/Chine.

La visite de Catherine Ashton est-elle en mesure d’infléchir ces problèmes d’ordre économique ?

Certainement pas. Catherine Ashton est la Haute représentante pour la politique étrangère et la sécurité et ses interlocuteurs ne s’occupent pas directement de la politique économique. C’est d’ailleurs l’extrême difficulté des relations entre l’Europe et la Chine, et qui vaut également pour les autres partenaires de l’Union.

C’est pour cette raison que les États-Unis ont créé le « dialogue stratégique et économique », qui fusionne théoriquement les négociations économiques et diplomatiques.

Quels seront donc les sujets majeurs qu’elle souhaitera aborder ?

Catherine Ashton s’intéressera notamment au sujet brûlant de la prolifération nucléaire en Iran. Sur ce point, l’attitude de la Chine peut toucher de près les intérêts de sécurité fondamentaux de l’Europe. Les questions de prolifération pourraient du coup également impliquer la Corée du Nord. On peut imaginer – l’Europe le souhaite depuis des années – que la coopération sur les questions africaines, notamment sur la gouvernance, soient également abordées.

Dans la mesure où Mme Ashton a évoqué, depuis sa prise de fonctions, la défense des valeurs européennes comme faisant partie de ses attributions, certains dossiers des droits de l’homme devraient être abordés. Ces points de tension, qui se sont accentués à l’extrême en 2008, sont moins voyants aujourd’hui mais existent toujours.

La presse chinoise a beaucoup mis en avant le fait que Mme Ashton ait parlé dans ce domaine de difficultés « dans le passé et à venir » : le droit pour les dirigeants européens de rencontrer qui bon leur semble, le droit  d’expression sur les droits de l’homme comme sur la question de la peine de mort…

La Chine est-elle prête à faire des concessions sur ce point ?

C’est un problème fondamental  : la Chine considère l’Europe à la fois comme un marché très important mais peut être pas comme un partenaire suffisamment cohérent pour justifier des concessions importantes. Nos partenaires chinois réagissent beaucoup à la pression. De ce point de vue-là, au cours de ces dernières années, l’UE a été moins forte que son poids dans l’absolu ne le suggérerait. Ce problème doit se régler du côté européen par la cohésion interne. La réforme du SEAE va dans le bon sens et il faut espérer qu’elle sera bien mise en œuvre.

Outre sa dimension commerciale, la relation sino-européenne ne reste-t-elle pas mineure par rapport à celle du « G2 » Chine/États Unis ?

C’est un modèle de relation très différent. La Chine et les États-Unis sont absolument interdépendants et se tiennent stratégiquement car ils sont dans une situation de confrontation, de hard power, dans toute la périphérie de la Chine et en Asie pacifique. Les Américains et les Chinois ne peuvent pas se passer du dialogue. S’il est rompu, les difficultés arrivent immédiatement.

L’Europe n’est absolument pas dans une situation de débiteur et n’est pas dans la même relation de dépendance, ce qui inclut la possibilité qu’il y ait des brouilles ou des absences de dialogue plus importantes.

On peut parfois se demander s’il ne faudrait pas être plus interdépendants, compte tenu de la place que la Chine prend dans les affaires internationales et l’économie globale.

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