Kosovo : le compromis impossible

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Malgré de longues négociations à l’ONU, le statut du Kosovo n’est toujours pas défini. La Troïka (Russie, États-Unis, Union européenne) n’a pas réussi à trouver de compromis avant la date butoir du 10 décembre. Même si les pays occidentaux sont favorables à l’indépendance de la province, ils cherchent à freiner les ardeurs de Pristina, pour éviter tout nouvel embrasement de la région et tout contentieux avec la Russie.

Enjeux

·    Premier ultimatum  : le 28 novembre 2007

Face à une situation bloquée sur le plan international, le premier ministre du Kosovo, Agim Ceku, avait demandé au Parlement kosovar, en juillet dernier, de proclamer l’indépendance de la province serbe le 28 novembre.

La communauté internationale a toutefois réussi à dissuader Pristina d’une telle déclaration.

Le 28 novembre est correspond au jour d’indépendance de l’Albanie, devenu fête nationale. Déclarer l’indépendance du Kosovo au même moment pourrait être perçu comme un symbole de la volonté de Pristina de voir le retour du projet de Grande Albanie, qui réunirait tous les territoires albanophones des Balkans (Albanie, Kosovo, régions de Macédoine, Grèce et Bosnie).

Or, la Serbie, tout comme les puissances occidentales alliées du Kosovo, sont opposées à cette idée car elles voient dans cette union un risque majeur pour la stabilité de la région.  

·    Deuxième ultimatum  : le 10 décembre

Les autorités de Pristina avaient aussi fait savoir leur intention de déclarer leur indépendance au lendemain du 10 décembre, quels que soient les résultats des discussions. Pour le moment il n’en est rien, malgré l’échec des négociations. En 120 jours de travail, les deux parties n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur l’avenir de la province. Dans leur rapport, remis le 7 décembre à l’ONU, les membres de la Troïka reconnaissent l’échec des négociations entre les deux parties, incapables « d’amender leur position ».

Il semblerait que les pressions internationales soient suffisamment efficaces pour retarder la proclamation unilatérale d’indépendance. « La question n’est pas de savoir si, mais quand, le Kosovo fera sécession », a déclaré lundi à l’agence Associated Press, Skender Hyseni, porte-parole du gouvernement albanophone. Il a assuré que la province deviendrait indépendante « bien avant le mois de mai ».

Les élections législatives de la fin novembre ont porté au pouvoir Hachum Thaci, ancien chef de la rébellion de 1999, et farouche défenseur de la cause indépendantiste.

A noter que l’Union européenne souhaiterait voir l’indépendance du Kosovo repoussée au printemps 2008. Il s’agit d’éviter toute tension lors de l’élection présidentielle serbe, prévue fin janvier, début février.

Contexte

·    La guerre de 1999

En 1999, l’armée serbe lance une vaste opération de police au Kosovo avec pour objectif de réduire à néant les maquis de l’UCK (Armée de Libération du Kosovo). Les combats sont violents et des civils, aussi bien serbes que kosovars, sont massacrés.

La rébellion du Kosovo provient de l’oppression culturelle exercée par Belgrade depuis le milieu des années 80, et l’accession au pouvoir de Slobodan Milosevic à Belgrade. Ce dernier, jouant sur le nationalisme serbe, souhaite expulser ou marginaliser les albanophones, qui sont pourtant majoritaires.

Craignant une répétition du scénario de l’ex-Yougoslavie, la communauté internationale réagit. L’OTAN intervient militairement, sans mandat onusien,  pour chasser l’armée serbe de la province indépendantiste.

Après plus de deux mois de bombardements sur la Serbie, et principalement sur Belgrade, le président serbe, Slobodan Milosevic, ordonne le retrait de ses troupes. Les forces de l’OTAN prennent alors le relais, bientôt rejointes par des contingents de l’ONU.

·    La promesse de l’indépendance

Au terme de l’intervention, le président américain d’alors, Bill Clinton, s’engage à rendre aux Kosovars leur indépendance. Dans les négociations qui se sont engagées depuis sur l’avenir de la province, l’objectif de Pristina est clair : obtenir l’indépendance qu’on lui a promise. 

Les Serbes considèrent ce territoire comme le berceau de leur peuple et de leur nation. En 1389 a eu lieu au Kosovo leur dernière bataille héroïque avant le début de l’occupation turque qui se poursuivra jusqu’au début du XXe siècle. L’indépendance n’est donc pas envisageable pour eux. Tout homme politique qui l’accorderait commettrait un suicide politique.  

·    Différentes communautés sur un même territoire

L’équilibre démographique actuel n’est pas favorable à Belgrade. Le Kosovo est peuplé à 88% d’Albanais, dont 90% sont musulmans et 10% catholiques. Les Serbes orthodoxes ne représentent plus que 8% de la population et sont installés dans le Nord de la province, où ils sont encore majoritaires (au nord de Mitrovica). On trouve aussi de petites minorités bosniaque, turque, rom, ashkali, ou tzigane.

Les Albanais n’ont pas toujours été majoritaires au Kosovo. C’est le résultat de migrations et d’une natalité plus dynamique chez les albanophones.

Les haines entre les communautés ne sont pas récentes, mais le résultat de long processus historique. De vieilles rancœurs sont toujours vivaces.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, les Albanais se sont rangés du côté de l’Allemagne d’Hitler et de l’Italie de Mussolini, alors que les Serbes les ont combattus. La période 1941-1945 est marquée par de nombreux massacres entre communautés. 

Aujourd’hui, l’ONU dispose d’un mandat sur la province et 16 000 hommes y sont déployés pour maintenir la sécurité et éviter toute tension intercommunautaire. A cela, se rajoute la présence de 2000 employés d’organisations internationales et ONG.

·    Retour de la Troika

Après de longs débats à l’ONU, les Occidentaux, représentés principalement par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, ont décidé, le 20 juillet, de ne pas soumettre de résolution au vote du Conseil de Sécurité, toutes leurs propositions ayant été rejetées à l’avance par la Russie.

Devant l’impasse des négociations, le dossier a été renvoyé au « Groupe de contact ». Ce groupe, qui n’a aucune légitimité internationale, est composé des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France, de l’Italie, de la Belgique et de la Russie. Une nouvelle phase de négociations  de 120 jours de négociations a été lancée.

Lors des discutions au sein du groupe de contact, il a été décidé le 25 juillet, de créer une troïka composée uniquement d’un Américain, d’un Russe et d’un Européen.

La date butoir pour les pourparlers avait été fixée au 10 décembre.   

Le 29 juillet, l’ambassadeur allemand à Londres,  Wolfgang Ischinger, a été désigné par le bureau du Haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, Javier Solana. Il est considéré comme un spécialiste des Balkans.

La porte parole de Javier Solana a déclaré que Wolfgang Ischinger travaillerait avec les représentants de Russie et des États-Unis pour "faire tous les efforts nécessaires afin de tenir des négociations vraies et significatives entre les parties concernées".

"Le Kosovo est une importante priorité pour l’Union européenne. Le haut représentant [Solana] continuera à suivre de près la situation et ses contacts fréquents avec les parties concernées dans l’objectif de réaliser une solution durable et soutenable à la question". 

Le représentant américain est le diplomate Frank Wisner.

Au nom de la solidarité entre les peuples slaves, la Russie est un allié historique de la Serbie.

En 1999, Moscou était dans une situation de faiblesse géopolitique. Les Russes n’avaient donc pas pu aider Belgrade. Aujourd’hui, rassuré par une forte croissance, l’afflux de pétrodollars et un président puissant, le Kremlin cherche à retrouver sa position privilégiée dans les Balkans et à laver l’humiliation de 1999.

Ainsi, la diplomatie russe est opposée à tout texte onusien qui reconnaîtrait implicitement l’indépendance de la province serbe.

Les Occidentaux ont pourtant revu leurs positions à maintes reprises. Les troisième et quatrième versions, écrites dans la semaine du 16 juillet, ont abandonné toute mention de l’automaticité de l’indépendance. Mais cela n’a pas suffi.

Dès le début des négociations, l’ambassadeur russe auprès de l’ONU, Vitali Tchourkine, a estimé que ce texte prévoyait « en creux » l’application du plan du médiateur de l’ONU, Martti Ahtisaari, que les Russes ont toujours rejeté, son objectif final étant quoi qu’il arrive de parvenir à l’indépendance du Kosovo.

Or, selon la Russie, un accord ne peut être viable que si l’on arrive à un compromis entre les positions et les intérêts des deux parties : Albanais et Serbes.

L’émissaire de Moscou au sein de la Troika, Alexandre Botsan-Khartchenko, a déclaré peu avant la date butoir, qu’il n’y avait "aucune chance de percée" avant le 10 décembre. La Russie a donc exigé la poursuite du dialogue au-delà de cette session. "Nous exigerons que le processus relatif au statut (du Kosovo) continue par le dialogue entre Belgrade et Pristina", a-t-il déclaré au journal serbe Blic. Il a ajouté que le dernier mot devrait dans tous les cas revenir au Conseil de Sécurité de l’Onu, où la Russie dispose d’un droit de veto.

·    La menace russe de faire du Kosovo « un précédent »

Pour faire pression sur les Occidentaux, Moscou menace de faire de cette indépendance un « précédent » dans le droit international. 

L’indépendance du Kosovo pourrait ainsi permettre à n’importe quelle petite entité ethnique ayant une forte identité culturelle de revendiquer son indépendance, ce qui pourrait déstabiliser certaines régions du monde et faire le jeu de la Russie. L’ONU devrait alors statuer dans d’autres conflits internationaux.

Les prétentions indépendantistes des Républiques autoproclamées de l’ancien espace soviétique comme l’Abkhazie (Géorgie) ou la Transnistrie (Moldavie) deviendraient dès lors légitimes. En reconnaissant ces entités, qu’il soutient déjà indirectement, Moscou en profiterait pour contrer l’influence américaine grandissante dans le Caucase et l’Europe orientale.

Pour le moment discrète, la Chine voit également d’un mauvais œil cette possible « jurisprudence » Kosovo. Les nombreuses minorités que compte le pays pourraient réclamer leur indépendance. 

Le problème serait encore plus grave si l’indépendance du Kosovo était proclamée et reconnue en dehors d’un cadre onusien. Si Pristina s’auto proclamait indépendante, et que ce nouveau statut était reconnu par la communauté internationale, chaque groupe ethnique ou culturel faisant parti d’un État aurait ainsi un droit à l’indépendance immédiate, en dehors de tout cadre international.

·    Dynamisme diplomatique européen

La diplomatie européenne a su faire preuve d’un grand dynamisme et a proposé de nombreux compromis aux deux partis :

  • Un statut semblable à celui de cohabitation entre les deux Allemagne (voir EURACTIV)
  • Reprendre le cas des îles Jaland en Finlande, en majorité peuplées de suédophones.

Belgrade de son côté à proposer « la plus large autonomie possible » ou un statut semblable à celui de Honk-Hong.

Toutes ces initiatives ont échoué, Pristina ne jurant que par l’indépendance et Belgrade refusant de perdre sa province.

·    Possible division de l’UE

Certains pays européens ne sont pas ouvertement en faveur de l’indépendance, malgré la position officielle de l’Union européenne.

Dans de nombreux États membres de l’UE d’Europe Centrale ou Orientale comme la Slovaquie, la Roumanie, ou la Hongrie, se trouvent de fortes minorités. Ainsi les Hongrois de Roumanie pourraient eux aussi réclamer leur indépendance ou leur rattachement à Budapest (lire l’interview d’EURACTIV France de Thierry de Montbrial). 

De plus, le risque d’une indépendance autoproclamée pourrait déboucher sur une crise qui déstabiliserait toute la région des Balkans, zone aujourd’hui frontalière avec nombres de pays européens.

Positions

Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, continue de faire pression sur les diplomaties occidentales en affirmant que les déclarations sur le caractère inéluctable de l’indépendance du Kosovo minent les efforts. "Nous avons réaffirmé que les incantations régulières sur l’inéluctabilité de l’indépendance du Kosovo nuisent à nos efforts conjoints, car elles n’encouragent pas Pristina à rechercher un compromis", a-t-il affirmé lors d’un point de presse à Annapolis, aux États-Unis où se déroulait une conférence internationale sur l’avenir de la Palestine à la fin du mois de novembre.

Les déclarations de la Serbie, toujours soutenue par la Russie, sont aussi fermes. Belgrade a de plus bien précisé qu’il n’était pas question d’échanger le Kosovo contre une éventuelle adhésion à l’Union européenne.

Dans la soirée du 10 décembre, le président de la République de Serbie, Boris Tadic, a déclaré que «la Serbie va d’urgence proposer au Conseil de sécurité d’entamer un processus visant à obtenir l’opinion de la Cour internationale de justice sur la légitimité ou l’illégitimité d’une indépendance du Kosovo ».

La position des Européens sur le dossier s’est resserrée. Lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des 27, lundi 10 décembre, à Bruxelles,le ministre suédois, Carl Bildt, a affirmé qu’il y avait une "quasi-unanimité" sur la question.

Le haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, Javier Solana, s’est montré optimiste : «Je pense qu’on se rapproche d’une position commune au sein de l’Union européenne ».

Le dernier pays réticent  à reconnaitre l’indépendance du Kosovo serait Chypre, qui voit toujours dans cet acte un précédent juridique qui permettrait au Nord de l’île de faire reconnaître son indépendance au niveau international.

Le secrétaire d’État aux Affaires européennes, Jean-Pierre Jouyet a, quant à lui, déclaré, vendredi 7 décembre que l’indépendance de l’ancienne province serbe paraissait maintenant « inéluctable ».  

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