Derrière l’affaire Weber, la crainte de la CDU de voir son influence s’éroder

les tensions franco-allemandes autour de la question des Spitzenkandidaten s’explique par la crainte de voir un scénario à la française s’appliquer à la CDU. [EPA-EFE/FELIPE TRUEBA]

La crispation allemande autour de la candidature de Manfred Weber à la tête de la Commission européenne relève largement d’enjeux de politique intérieure.

Pour la cheffe de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, il s’agit bien d’une offre : « J’ai proposé au président Emmanuel Macron d’aborder la question de futures listes transnationales », a-t-elle rapporté à l’hebdomadaire Der Spiegel.

Kramp-Karrenbauer a toutefois précisé que son offre ne serait pas valable si Emmanuel Macron continuait à s’opposer au candidat allemand à la présidence de la Commission européenne, Manfred Weber. « Sans les Spitzenkandidat, les listes transnationales ne font aucun sens, » insiste-t-elle.

« La CDU soutient toujours Manfred Weber, » poursuit Kramp-Karrenbauer qui appelle également les sociaux-démocrates et les libéraux à reconsidérer leur opposition au candidat conservateur. « Le principe du Spitzenkandidat est un pas vers une Europe plus démocratique. Le Parlement européen et les groupes parlementaires doivent s’interroger sur le fait de savoir s’ils ne vont pas reculer sur les progrès (déjà accomplis) ».

Du coté de l’opposition parlementaire à Berlin, il n’est pas question de parler d’offre. « Annegret Kramp-Karrenbauer a l’audace de présenter ceci comme une offre généreuse à Emmanuel Macron,» s’agace Franziska Brantner, députée Verts au Bundestag, le parlement allemand. En 2014, Angela Merkel s’était déjà opposée au système des Spitzenkandidat et le PPE, dont le groupe au Parlement européen était présidé par Manfred Weber, a bloqué en 2018 le remplacement de quelques sièges libérés par le Brexit par des élus de listes transnationales.

Former une majorité : une question de personnalité

« En 2014, Jean-Claude Juncker avait bien joué , il avait réussi à former une majorité au Parlement européen, ce que Manfred Weber visiblement n’a pas réussi à faire, » souligne Franziska Brantner.

Selon elle, l’argument récurrent en Allemagne, selon lequel remettre en cause le système des Spitzenkandidat reviendrait à entamer la légitimité démocratique du Parlement européen n’est pas valide : sa légitimité démocratique réside dans sa capacité à trouver un terrain politique commun, et non dans le système des Spitzenkandidat.

« Les groupes politiques au Parlement européen ont commencé à formuler un programme politique commun aux différentes fractions, qui servira de base pour l’élection d’un ou d’une présidente de la Commission. Nous, les Verts, y tenons beaucoup, » énonce-t-elle.

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A la recherche de la continuité perdue

Le système des Spitzenkandidat est une projection sur la scène politique européenne de deux éléments constitutifs de la vie politique allemande, rappelle Claire Demesmay, responsable des relations franco-allemandes au Conseil allemand des relations extérieurs (DGAP).

« C’est de voir le parti qui arrive en tête des élections prendre les rênes des discussions entre les différents partis pour aboutir à un programme politique commun, » précise-t-elle. Ce programme politique commun n’est autre que le traité de gouvernement qui, dans l’actuelle grande coalition, lie les conservateurs de la CDU/CSU aux sociaux-démocrates du SPD. Or, relève l’experte, ce dernier aspect, celui de la recherche d’un programme commun, est pour le moment plutôt absent du débat autour de la présidence de la Commission européenne en Allemagne.

La peur d’En Marche

Et la crispation actuelle du débat outre-Rhin s’explique notamment par la crainte de voir un scénario à la française, qui a vu En Marche ! exploser la grille traditionnelle du paysage politique, s’appliquer en Allemagne. « En Allemagne, il s’agit d’éviter ce scénario. Les deux partis traditionnels aujourd’hui au pouvoir (la CDU et le SPD), qui sont au cœur de la démocratie allemande depuis des décennies, n’ont aucun intérêt à subir le même sort que leurs homologues français, aujourd’hui dans une crise existentielle. D’autant que le paysage politique allemand est déjà bousculé par la montée de l’AfD et le succès des Verts, » observe Claire Demesmay.

Or, l’intérêt de Renew est d’avoir une remise en question similaire des équilibres entre les partis au niveau européen, poursuit-elle. « A Paris, on table sur le changement, alors qu’en Allemagne, c’est l’inverse, on recherche la continuité. Et pour la CDU, remettre en question la légitimité de Manfred Weber revient à défier la position de pouvoir du PPE sur la scène européenne, et par là, de la CDU. »

In fine, il s’agit pour l’Elysée de faire avancer son projet européen. « A Paris, le projet européen n’a pas changé, le gouvernement cherche à le faire avancer après les hésitations face aux propositions du président français. Passer par le Parlement européen et par la Commission, pour gagner en influence, c’est une autre méthode pour y parvenir, » constate Claire Demesmay.

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