Le psychodrame européen sur la migration se termine par un accord

Giuseppe Conte [Council]

Après de longues tractations nocturnes, perturbées par la détermination du président du Conseil italien, les dirigeants européens ont fini par conclure un accord sur l’immigration vendredi à Bruxelles.

Les chefs d’État européens ont eu un aperçu de ce qu’est la diplomatie anti-système, ou même une approche créative de la disruption durant la nuit de jeudi à vendredi, à Bruxelles.  Giuseppe Conte, qui est à la tête du gouvernement populiste et anti-immigration italien, a pris le sommet en otage plusieurs heures, bloquant les conclusions du sommet jusqu’à ce que ses homologues réticents acceptent de partager la responsabilité des demandeurs d’asile arrivant sur les côtes italiennes.

Un sommet sans conclusions aurait été un désastre politique, suivi de conséquences négatives imprévisibles pour l’Union. Les enjeux étaient donc majeurs.

Diplomatie disruptive

Ancien professeur de droit, et jusqu’à très récemment, figure politique inconnue, Giuseppe Conte est arrivé à Bruxelles enhardi par l’annonce d’une prochaine visite à Washington pour rencontrer le président américain, Donald Trump, qui a salué la fermeté de Rome, et qui avait lui-même bloqué les conclusions du G7 sur le commerce.

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Alors que « l’Amérique d’abord » de Trump est en train de déclencher une guerre commerciale et diplomatique mondiale, les dirigeants du G7 se retrouvent au Canada plus divisés que jamais.

Le sommet, qui doit se terminer à la mi-journée vendredi, est qualifié de sommet crucial, notamment parce qu’il pourrait avoir un impact sur l’avenir politique de la chancelière allemande, Angela Merkel, qui lutte dans son pays pour maintenir sur pied son gouvernement fragile.

« L’Europe a de nombreux défis, mais celui de la migration a le potentiel de déterminer le destin de l’Europe », a déclaré Angela Merkel aux députés allemands quelques heures avant le sommet.

Peu de migrants arrivent en Allemagne en ce moment, mais l’allié conservateur d’Angela Merkel, la CSU, a prévenu qu’il voulait renvoyer les migrants atteignant la frontière allemande après s’être enregistrés dans d’autres pays européens.

Une telle décision aurait un effet domino sur la réintroduction de frontières internes et ferait donc s’effondrer l’espace Schengen.

À l’inverse, l’Italie se trouve actuellement sous une forte pression migratoire, à cause de la route de Méditerranée centrale, empruntée par de nombreux migrants sauvés en mer et accompagnés jusqu’à ses ports.

Depuis que le nouveau gouvernement a pris ses fonctions, l’Italie a refusé de laisser accoster plusieurs bateaux de sauvetage de migrants dans les ports italiens, rouvrant ainsi les plaies européennes.

« Ce dont l’Italie a besoin ce n’est pas de paroles, mais d’actions concrètes », a déclaré Giuseppe Conte aux journalistes à son arrivée au sommet, avant d’ajouter que si les dirigeants européens n’offraient pas plus leur aide, « nous n’aurons pas de conclusions communes ».

Rome veut en effet que la responsabilité des migrants arrivant sur des navires dans ses ports soit partagée entre les 28 États membres de l’UE.

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Psychodrame au sommet

Le porte-parole du Conseil européen, Preben Aamann, a expliqué qu’après plusieurs heures de négociations, les conclusions sur tous les sujets du sommet – qui abordait également les questions de défense et de commerce – avaient été bloquées.

« Rien ne sera conclu tant que tout ne sera pas conclu », a commenté une source italienne.

D’autres sources ont affirmé que les 27 autres chefs d’État étaient « stupéfaits » et s’étaient plaints du durcissement de la position italienne. « La discussion a été très virulente et tout le monde s’en est pris à l’Italien. »

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La délivrance

Douze heures après le début des discussions, à 4h30 du matin, le président du Conseil, Donald Tusk, a annoncé sur Twitter que « les 28 chefs d’État se sont accordés sur des conclusions, y compris sur la migration. »

Le président français, Emmanuel Macron, a quant à lui déclaré que la coopération européenne avait permis cela.

Giuseppe Conte a affirmé que son pays n’était « plus seul » et que les Italiens étaient satisfaits.

Sur les dix pages de conclusion du sommet, trois et demie sont dédiées à l’immigration, alors que le reste est consacré aux questions de sécurité, de défense et de commerce, sur lesquelles les chefs d’État avaient atteint un consensus bien plus tôt.

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Les dirigeants européens se sont accordés « en substance » sur une série de propositions pour améliorer l’Organisation mondiale du commerce. Objectif : apaiser les tensions commerciales avec Donald Trump.

Les conclusions restent vagues. Elles soutiennent que pour ce qui est de la route de Méditerranée centrale, les efforts pour arrêter les passeurs opérant en Libye ou ailleurs devraient être intensifiés.

« L’UE continuera à cet égard de se tenir aux côtés de l’Italie et des autres États membres situés en première ligne. Elle renforcera son soutien en faveur de la région du Sahel, des garde-côtes libyens, des communautés côtières et méridionales, de conditions d’accueil humaines, de retours humanitaires volontaires, d’une coopération avec d’autres pays d’origine et de transit, ainsi que de la réinstallation volontaire. Tous les navires qui opèrent dans la Méditerranée doivent respecter les lois applicables et ne pas faire obstacle aux opérations des garde-côtes libyens », indiquent les conclusions.

Plus d’argent pour la Turquie ?

Le Conseil s’est accordé pour lancer la seconde tranche de l’accord UE-Turquie de juillet 2016, mais omet de mentionner le montant, de 3 milliards d’euros. Dans le même temps, les chefs d’État se sont accordés pour libérer 500 millions d’euros pour le fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, ce qui était une condition de l’Italie exprimée avant le sommet.

Le texte final indique que certains États membres considèrent que la Turquie applique l’accord de réadmission UE-Turquie de manière discriminatoire, et que ce genre d’accords bilatéraux doivent être mis en œuvre de manière égalitaire.

Plateformes de débarquement

Donald Tusk a proposé aux dirigeants d’approuver le travail réalisé sur les « plateformes de débarquement » dans les pays en dehors de l’Europe, surtout en Afrique. Dans les conclusions du sommet, les termes sont plus flous.

Les conclusions indiquent ceci : « Le Conseil européen invite le Conseil et la Commission à examiner sans tarder le concept de plateformes régionales de débarquement, en coopération étroite avec les pays tiers concernés ainsi que le HCR et l’OIM. Ces plateformes devraient fonctionner en distinguant entre les situations individuelles, dans le plein respect du droit international et sans créer de facteur d’appel. »

Ska Keller appelle les États membres à suivre le Parlement sur la migration

Avant un sommet crucial de l’UE dédié à la migration, Ska Keller, co-présidente des Verts au Parlement européen, a appelé les États membres à avancer sur les questions de migrations et à s’inspirer de ce qui a déjà été accordé par les eurodéputés.

Transferts volontaires

Les anciens pays communistes de l’Europe de l’Est, notamment les gouvernements autoritaires hongrois et polonais, s’opposent de manière implacable à la répartition des migrants.

En ce sens, les conclusions affirment que les futurs transferts se feront de manière volontaire, en distinguant les migrants en situation irrégulière, qui seront renvoyés, de ceux qui ont besoin d’une protection internationale, pour lesquels le principe de solidarité doit être appliqué.

«Toutes les mesures dans le contexte de ces centres contrôlés, y compris la relocalisation et la réinstallation, s’entendent sur une base volontaire, sans préjudice de la réforme de Dublin», soulignent les conclusions qui mentionnent par ailleurs que la réforme du système d’asile est repoussée au sommet européen d’octobre.

Mouvements secondaires

Les mouvements secondaires des migrants, c’est-à-dire leurs déplacements entre pays de l’UE, étaient source d’inquiétude pour Angela Merkel.

« En ce qui concerne la situation à l’intérieur de l’UE, les mouvements secondaires de demandeurs d’asile entre les États membres risquent de porter atteinte à l’intégrité du régime d’asile européen commun et à l’acquis de Schengen. Les États membres devraient prendre toutes les mesures législatives et administratives internes nécessaires pour enrayer ces mouvements et coopérer étroitement à cette fin », affirment les conclusions du sommet.

En parallèle des décisions prises au niveau européen, Angela Merkel cherche à conclure des accords bilatéraux pour gérer ces mouvements secondaires. Les pays s’engagent cependant à reprendre les réfugiés qui traversent leurs frontières lorsque le nombre de réfugiés y est très bas.

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